pomme d’api et coquillage

Pas complètement déserte mais presque, la plage soupirait d’aise dans la douceur inattendue de cet après-midi de novembre. Je marchais nez au vent, sans masque, savourant comme une gourmandise chacun de mes pas dans les vagues. Ivre de cette liberté retrouvée.

pour trois  heures, tout oublier

pour trois heures, la mer et moi

Les goélands sont un peu maigres cette année. Faisant fi de l’interdiction municipale, j’avais apporté du pain ; aussitôt je fus entourée d’une folle voltige argentée. Les cris stridents et  les chamailleries de mes chers volatiles, me firent éclater de rire. Il y avait longtemps que je n’avais pas ri.

Toute à mon insouciance, je ne remarquai pas immédiatement sa minuscule silhouette se détachant à contre-jour sur l’horizon . Mais oui, c’était bien elle, la fillette à la frange blonde et aux pieds nus.

J’aurais du m’en douter, puisqu’elle est toujours là quand il le faut.

Accroupie, elle dessinait des arabesques sur le sable mouillé et formait des étoiles avec des coques et des moules. Comme d’habitude, elle semblait esseulée et je m’interrogeai : elle n’a donc pas école, comme les autres ?

Sans me donner le temps de lui poser la question, elle releva le nez, sourit et me lança : « je t’ai gardé le plus beau de mes coquillages ».

Des plis de sa jupette, elle sortit son trésor, un magnifique spécimen blond au ventre de nacre rose, et le brandit triomphalement. Je n’avais vu ce genre de coquillage qu’en photo, jamais sur les rivages de la mer du nord. Il me parut très exotique, sans doute échoué là par hasard, porté par des courants obscurs. Peut-être l’avait-on déraciné volontairement, peut-être …

La petite aux pieds nus s’était approchée très près. Elle souleva mes cheveux et colla le coquillage à mon oreille : « écoute ! »

Il eût été cruel de lui dévoiler une explication scientifique qui détruirait la légende. Je fis donc  semblant d’écouter attentivement la résonance de ma propre existence. Ce qui ma foi, était plutôt rassurant…

Faisant mine d’approuver je voulus lui rendre son bien, mais elle insista : »écoute encore ! »…J’obtempérai. Peu à peu, d’autres sons me parvinrent, d’abord étouffés, puis très clairs : quelques accords de guitare, des rires d’enfants, un été d’opaline, une pluie qui fait des claquettes, un hurlement de loup, le clic-clang d’un Zippo, un bruissement d’ailes, le claquement d’une voile, le vent du désert…

« J’y ai gravé tout ce que tu aimes » m’annonça-t-elle, joyeuse.

Emerveillée, je la remerciai chaudement. N’ayant qu’une pomme rouge dans mon sac, je lui offris. C’était bien peu mais elle sembla ravie et se mit à chantonner : »pomme de reinette et pomme d’api »…

Pour trois heures ou un peu plus, la mer et moi…

évasion

« un seul oiseau en cage, la liberté est en deuil » – Jacques Prévert –

Et si je désobéissais ? Et si je ne les écoutais plus ? Et si j’abattais les murs de la maison ? Et si je m’envolais ?

Qu’arriverait-il ?

Ils me poursuivraient avec leurs drones et leurs hélicoptères. Ils m’arrêteraient, me dépouilleraient. Peut-être même qu’ils me jetteraient dans une prison pire encore…

Mais j’aurais respiré la mer. J’aurais parlé aux arbres et aux oiseaux…

Tout est question de priorité.

panne sèche (ou rencontre improbable)

tarfaya

En ces temps chaotiques, mes rêves d’horizons lointains reviennent au galop. Certains d’entre vous ont déjà lu l’histoire qui va suivre, moitié réelle, moitié inventée. Je la ré-édite aujourd’hui car cette fois j’ai envie de tous vous emmener avec moi…Vous venez ?

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Au petit matin j’avais quitté Agadir dans la brume. Destination Tarfaya, 550 kms de route goudronnée, m’avait-on assurée. Le plein de carburant fait à la dernière station, deux jerricans de gaz-oil et quatre bouteilles d’eau minérale, ce fut d’un coeur léger que j’empruntai mon itinéraire côtier vers le grand Sud. Avec un peu de chance, j’aurai atteint Tarfaya en fin de journée. Machinalement je touchai la main de Fatma pendue au rétroviseur du Pagero.

Les premières heures se déroulèrent sans encombre. Malgré le nombre impressionnant de camions chargés de bidons d’essence, cahotant dangereusement à chaque nid de poule. A midi, le thermomètre marquait 38°. Je me félicitai d’avoir choisi le mois de Mai pour cette escapade marocaine, d’autant que la climatisation du 4×4 « très confortable et entièrement révisé » selon le loueur de véhicules, ne fonctionnait plus. Par les vitres ouvertes me parvenaient des relents de gaz brûlés et les accélérations bruyantes des moteurs. L’Atlantique, sur ma droite, me narguait de sa splendeur.

Ce fut vers 5h de l’après-midi que les choses commencèrent à se gâter. D’après le compteur du véhicule, je ne me trouvais plus qu’à 60 kms de Tarfaya. Les jambes engourdies et le dos en compote, je décidai de m’octroyer quelques minutes de détente. Sur le bord de la route, une baraque affichait « Bar du désert » peint en rouge au-dessus de la porte. Un baril rouillé et une chaise pliante me tendaient les bras, sous un parasol « Coca-cola« . Avec soulagement j’arrêtai le moteur et descendis pour me désaltérer. Le patron du « bar », un marocain sans âge, m’accueillit tout sourire et s’empressa de me montrer sa « cave » de boissons fraîches. Surgis de nulle part, trois gamins munis de bouteilles d’eau et de chiffons, se précipitèrent autour du 4×4 pour en nettoyer le pare-brise. L’un deux voulut me vendre un caméléon, que je refusai aimablement mais je lui offris trois dirhams en échange de trois dattes.

Assise sous mon parasol, je sirotais mon soda presque frais, quand mon regard s’arrêta sur une flaque sombre et luisante s’élargissant sur le sol, en dessous du Pagero. Le patron du bar qui regardait dans la même direction, immédiatement se glissa sous le véhicule, tâta le liquide qui s’écoulait goutte à goutte, le renifla et me cria « c’est de l’huile, il y a une fuite mais pas grave« . Voyant ma mine dépitée, il surenchérit : « à Tarfaya, demande Sadate au café français, c’est mon cousin, il va réparer, pas de problème jusque là-bas, Inch Allah ».

Je fus soudain pressée d’arriver à destination avant la nuit, avant que le cousin Sadate demeure introuvable. Un peu stressée, je repris la route, l’oeil rivé à l’aiguille du niveau d’huile. La valse des camions chargés de pétrole m’accompagna de nouveau mais je n’y prêtais plus guère attention. Le désert prenait ses couleurs d’ocre rouge sous le soleil en déclin. Quand au loin j’aperçus enfin les silhouettes des deux dromadaires statufiés marquant la porte de la province de Tarfaya.

Soudain le moteur hoqueta et une fumée s’échappa du capot. Je coupai le contact. Cette fois, pas de doute, c’était bien la panne. Devant moi s’étirait la route rectiligne que recouvraient des tourbillons de sable. La ville devait être proche mais je ne pouvais en distinguer les abords. Quelques maisons blanches, éparses, se dressaient  ça et là, incohérentes. Un grand bâtiment sur la gauche me sembla être un hangar. Aucun signe de vie, aucun bruit ne me parvenait. Scrutant l’horizon, je n’apercevais que la désolation de l’endroit. Ce n’était pas tout à fait l’idée que je me faisais de Tarfaya.

M’encourageant à haute voix, je fermai le véhicule et me dirigeai à pieds vers la première demeure visible, avec le fol espoir d’y trouver de l’aide. Curieusement, la route goudronnée avait disparu pour faire place à une piste sableuse, que j’empruntai d’un pas décidé. Je ne sais combien de temps je marchai, la bouche en feu, les pieds meurtris, sans rencontrer âme qui vive. Quand enfin j’aperçus une ombre humaine qui avançait vers moi. L’homme semblait de stature imposante et d’allure tranquille. Au fur et à mesure qu’il s’approchait, je vis qu’il portait une veste de cuir. Derrière lui, un chien le suivait.

L’homme me fit un grand signe de la main, comme pour me rassurer sur ses intentions. Arrivé à quelques pas de l’endroit où je l’attendais, il dit : »Bonjour, qui que vous soyez, je suis heureux de vous rencontrer, le temps est long ici…mais d’où venez-vous ? Pardonnez mon audace, mais, vu votre accoutrement, j’imagine que vous êtes tombée d’une autre planète ! » Interloquée, je me demandai quelle était la bizarrerie de ma tenue vestimentaire pour qu’il se moque ainsi. C’est alors que je remarquai sa chemise blanche sous la veste d’aviateur, son pantalon trop large rentré à l’intérieur de ses guêtres de cuir. L’animal qui l’accompagnait et que j’avais pris pour un chien, s’avéra être un joli fennec. Devinant ma pensée, l’homme afficha un large sourire et poursuivit : « C’est un renard du désert, je l’ai apprivoisé et j’en suis donc responsable, voyez-vous. Mais dites-moi, où vous dirigez-vous exactement, puis-je vous renseigner ? » Avec un vague sentiment d’improbabilité, je lui répondis :« Je cherche un dénommé Sadate. On m’a dit que je le trouverai à Tarfaya, au café français ».

Il éclata d’un rire presque enfantin :

« C’est bien ce que je pensais, vous venez d’une autre planète ! Je ne connais ni de Sadate, ni de café français et encore moins Tarfaya.

…Ici, vous êtes à Cap Juby ! »…

les sables de l’infini – dominique massa et didier garino (le désert d’aladin) – A écouter absolument –

heure d’hiver

robert-doisneau_le-baiser-de-lhotel-de-ville

La nuit s’est étirée comme une chatte

et l’heure d’hiver s’est lovée

au creux de ses pattes.

Une heure en suspens

là, derrière la porte,

qui attendait.

Pour l’apprivoiser

quelques mots doux lui ai murmuré.

Pour qu’elle ne parte jamais

l’ai couverte de baisers.

M.D.

Un baiser, mais à tout prendre, qu’est-ce?
Un serment fait d’un peu plus près, une promesse
Plus précise, un aveu qui veut se confirmer,
Un point rose qu’on met sur l’i du verbe aimer;
C’est un secret qui prend la bouche pour oreille,
un instant d’infini qui fait un bruit d’abeille,
Une communion ayant un goût de fleur,
Une façon d’un peu se respirer le coeur,
Et d’un peu se goûter, au bord des lèvres, l’âme!

Edmond Rostand – ( Cyrano de Bergerac)

crâne végétal

Ce soir j’ai le coeur à Gainsbourg avant qu’il soit Gainsbarre.

La chanson de Prévert a réveillé en moi le souvenir d’un temps que je croyais révolu.

Rien ne meurt jamais tout à fait.

Les feuilles mortes ont été ramassées à la pelle mais l’homme à tête de chou n’a pas bougé de son socle.

Il n’entend rien, ne dit rien, ne voit rien.

Pourtant, comme lors de cette nuit lointaine de mes jeunes années, de son crâne végétal me parvient en boucle sa musique sourde et lancinante …