Back to the wild

Lasse des polémiques stériles, fatiguée de l’information à outrance, des réseaux anti-sociaux, de la puanteur médiatique, de l’agressivité gratuite.

Moi je m’en retourne au pays des loups…vous me suivez ?

La légende de Tékoa

Aux temps très anciens dans le grand nord canadien, bien avant que l’homme blanc y pose le pied, vivait le peuple Haïda. Nul ne connaissait l’origine de ce peuple nomade ; on raconte que leurs ancêtres d’Asie centrale, fuyant les hordes barbares, avaient traversé le détroit de Bering et s’étaient réfugiés sur le continent que l’on nomme aujourd’hui, Amérique. En parfaite harmonie avec la nature, ce peuple vivait de chasse et de pêche, parcourant les steppes et les forêts jusqu’aux confins du cercle arctique afin d’y faire commerce de fourrures. Leur chef s’appelait Teeye et son fils aîné, Tékoa.

Tékoa était jeune et vigoureux et il était temps pour lui de prendre femme. Pour cela, il lui fallait prouver sa bravoure. Teeye lui demanda de partir dans la forêt, de tuer un loup et d’en rapporter la peau. Ainsi seulement il pourrait choisir la plus belle fille de la tribu et fonder sa famille.

Un matin de printemps, Tékoa tailla des flèches, aiguisa son couteau de chasse, enfourcha son cheval et quitta le campement pour se diriger vers les montagnes, bien décidé à ramener son trophée. Sur la piste encore enneigée, il chercha des empreintes de loups. Quand le soleil commençait à descendre derrière les sapins, il en trouva enfin. Le coeur bondissant, il accéléra son allure et pénétra plus profondément dans la forêt. Les traces le conduisirent à une clairière parsemée de rochers et tapissée de lichens.

Tékoa se dit qu’une tanière ne devait pas se trouver loin et il inspecta chaque recoin de la clairière. Mais soudain, son cheval devînt nerveux et refusa d’avancer. Tékoa tendit l’oreille et scruta les ombres qui l’entouraient. Ce qu’il vît le cloua sur place. Un grizzli haut comme un arbre se dressait devant lui, menaçant, crachant, dodelinant furieusement de la tête. Le cheval se cabra et Tékoa avait peine à le maintenir. Finalement il se laisser tomber à terre et fit face au monstrueux animal, son couteau à la main. Le grizzli se rapprocha de l’homme, ouvrit une gueule béante et puante et agita ses pattes de devant aux griffes démesurées. Tékoa pensa que la mort l’attendait, il n’avait aucune chance de vaincre. L’espace d’un instant il pensa à son père Teeye et à au chagrin qu’il aurait.

Quand se produisit un fait inattendu. De sourds grondements surgirent de la forêt et deux énormes loups bondirent sur le dos du grizzli. L’un l’attrapa à la gorge, l’autre referma sa gueule sur l’échine. Le grizzli, surpris, se retourna brusquement, délaissant sa première proie. Tékoa, tétanisé, recula de quelques mètres et observa le combat. Du sang gicla et la forêt trembla sous les hurlements des fauves. Le grizzli parvînt à se libérer de l’un des deux loups en le lacérant de ses griffes. Le loup fut éjecté, une épaule arrachée. Le second loup, toujours pendu à la gorge, montrait des signes de fatigue.

Alors Tékoa sortit la plus grande flèche de son carquois, tendit son arc en priant les dieux d’accompagner son geste. Les dieux l’écoutèrent et la flèche pénétra juste entre les deux yeux du grizzli, qui s’écroula lourdement.

Le silence se fit. La louve, libérée, se dirigea vers le loup à terre, ensanglanté. Tékoa se souvînt qu’il devait rapporter au camp, une peau de loup, mais il n’en avait pas le coeur. Les loups avait sauvé sa vie. Alors il se dit qu’une peau de grizzli serait bien plus appréciée encore et serait la preuve de sa bravoure. Il regarda le couple de loups, qui ne s’était pas éloigné. Le mâle se trouvait en piteux état, incapable de marcher. La louve, ignorant la promiscuité de l’homme, se coucha tout contre lui et avec tendresse, commença à lui lécher sa plaie.

Tékoa fut ému. Jusqu’à ce jour, il ignorait que les bêtes, aussi sauvages soient-elles, étaient pourvues de sentiments. Il décida de dépecer le grizzli. La nuit tombait maintenant et quelques flocons de neige tourbillonnaient. Tékoa se dit qu’il valait mieux ne pas prendre le chemin du retour avant le matin. Avec quelques branchages, il alluma un feu. Puis il s’assit, se couvrit de la peau du grizzli et en fit griller quelques morceaux de chair. Le couple de loups toujours présent, se tenait un peu à l ‘écart, quand la louve se redressa et fixa le regard de l’homme. Tékoa comprit que la louve n’osait pas approcher de la carcasse du grizzli.

Sous les rayons de lune, on assista alors à un étrange spectacle. L’homme se mit à chanter et la louve lui répondit. Tous deux communiquèrent, pour la première fois. La louve dit qu’elle avait faim et l’homme la pria de se servir en viande, autant qu’elle en voulait. La louve approcha, déchira un morceau de chair de grizzli et le porta au loup blessé afin qu’il reprenne des forces.

Tékoa s’assoupit et rêva. Dans ses rêves, un loup lui parlait dans le langage Haïda. « Vivons en harmonie toi et moi, partageons nos territoires, ne nous chasse plus, et tes fils, et les fils de tes fils seront forts et braves, je te le promets ».

Au petit matin, le feu s’était éteint et le froid réveilla Tékoa. A ses pieds, la louve implorait. Le mâle avait perdu beaucoup de sang et la vie le quittait doucement. Comprenant la situation, Tékoa se mit en quête des plantes guérisseuses que sa tribu utilisait pour les blessures de chasse. Quand il les eût trouvées, il s’approcha du loup étendu. La louve était confiante et le laissa faire. Tékoa appliqua un cataplasme de plantes sur l’épaule arrachée du loup et lui fit un bandage de feuillages. Lorsqu’il eût terminé, le loup soudain, souleva l’une de ses pattes avant, et la posa sur l’avant-bras de Tékoa.

A ce contact, l’homme ressentit une brûlure ardente, mais il ne retira point son bras. Puis, il se releva, salua les loups et entreprit de retourner vers son campement. Son chemin fut léger et joyeux et il chanta tout le long. Dans le lointain, la louve répondait.

Depuis ce jour, les Haïdas ne chassèrent plus jamais les loups. On raconte qu’à chaque migration de la tribu, un couple de loups la suivait à bonne distance. L’un des deux boîtait.

Les enfants, assis en rond sur la peau de grizzli, écoutaient le vieil Indien, la bouche grande ouverte, les yeux écarquillés. Le conteur ralluma sa pipe, en tira une bouffée. Puis il retroussa une manche de son manteau et regarda l’heure à sa montre.

Au-dessus du poignet, profondément ancrée dans sa chair, était marquée l’empreinte du loup.

rêve essentiel

« C’est véritablement utile puisque c’est joli » – Le Petit Prince – Saint Exupéry

Confinement 1er.

Ce jour-là, ce n’est pas sur la plage que je la retrouvai, la plage étant hors de mon rayon autorisé d’un kilomètre. Non, ce jour-là je marchais sans but dans cet espace vert qui mène nulle part, gardant un oeil sur ma montre afin de ne pas dépasser mon heure autorisée, une main dans la poche surveillant bien la présence du papier signé par moi qui m’autorisais à sortir.

Autorisations, interdictions, la rage au coeur, j’avançais comme un robot.

Quand une petite menotte inattendue me prit ma main libre. Sa voix fluette s’éleva vers mon visage fermé :

  • tu vas où ?
  • nulle part, et toi ?
  • moi non plus
  • tu n’es pas à la plage aujourd’hui ?
  • non, c’est interdit
  • et tu marches seule
  • oui, j’aime bien
  • tu sais que tu ne devrais pas me prendre la main
  • je m’en fiche, toi et moi, c’est pareil
  • tu as sans doute raison
  • et que fais-tu de ton temps en ce moment ?
  • j’écoute le silence
  • oh…c’est bien, moi aussi d’ailleurs
  • et puis je fais le tri et je jette
  • le tri de quoi ?
  • de ce qui est superficiel, donc superflu
  • tu jettes tes jouets ?
  • non, je jette tout ce qui fait mal
  • tu as raison
  • et toi, que fais-tu en ce moment ?
  • pareil…je fais le tri
  • le tri de quoi ?
  • le tri des mots, les bons, les mauvais, les faux
  • à quoi rêves-tu ?
  • à l’essentiel
  • c’est à dire ?
  • à l’évasion
  • tu peux t’évader dans les livres, la musique
  • ma tête s’évade, mon corps est prisonnier
  • où voudrais-tu te trouver en ce moment ?
  • devine
  • là-bas, c’est ça ?
  • évidemment
  • tu pourras à nouveau, un jour…
  • sais-tu que, dans une autre vie, j’achetais du vent ?
  • pourquoi ?
  • pour offrir du rêve…
  • ce n’est pas vraiment essentiel
  • une vie sans rêve, c’est mourir lentement
  • certains disent qu’il faut se contenter de ce que l’on possède
  • heureux soient-ils
  • bon, je vais te laisser maintenant
  • oui petite, l’heure est passée, il te faut rentrer
  • tu reviendras dis ?
  • oui, puisque toi et moi c’est pareil
  • alors à bientôt ?
  • oui, ici ou ailleurs, dans tes rêves…ou peut-être là-bas, on the road !

A l’intérieur du rêve

31 décembre

C’est la grand-messe du feu.

Avide d’un réchauffement des corps et des coeurs, une foule de fidèles avance dans la nuit et se dirige vers le temple illuminé de mille flammes. Une vague odeur d’alcool à brûler nous pique un peu les narines tandis que nous pénétrons dans l’antre infernal.

Le feu ronfle fort et crépite. Emerveillés et téméraires, nous l’approchons, le respirons, le ressentons jusqu’au fond de l’âme.

Le temps s’est arrêté, ailleurs n’existe plus.

Dans cette nuit sans lune, le feu est roi.

La foule grossit, se presse. Sous les arcades embrasées, tous les enfants de la terre font une ronde. Des silhouettes sombres montées sur échasses réactivent quelques flammes vacillantes tandis qu’un fou là-haut s’apprête à l’immolation.

Quelle étrange soirée…

Etait-ce un rêve ? Quelle année sommes-nous ? Où sont-ils partis les adorateurs du feu ? Que sont-ils devenus ? On a volé ma voiture, je n’irai pas aux Saintes-Maries-de-la-mer. Le chasse-neige ne passe pas par ici, nous voici bloqués pour quelques jours. Fort heureusement il nous reste quelques provisions et de la musique…

Vidéo Jérémy Hobart – Drone 62

Nous vivons à l’intérieur d’un rêve, mais qui est le rêveur ?

– David Lynch – Twin peaks – Fire walk with me.

un sapin devant la mer

(ré-édition)

Je me souviens de notre premier rendez-vous – le hasard n’existant pas – comme si c’était hier. Mais jamais je n’aurais imaginé qu’il serait présent à nouveau, toujours au même endroit…

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« Dr Livingstone I presume ? »

Ce fut la phrase bête qui m’était venue à l’esprit

lorsque je le rencontrai l’hiver dernier.

En approchant sa silhouette je m’étais aperçue

qu’il s’agissait d’un sapin esseulé.

Que faisait-il, posé là, oublié, abandonné ?

Probablement un sapin de trop, un qui dérange …

A moins qu’il ne fut un sapin original,

las de trôner devant une cheminée.

Alors il se serait évadé…

Alors il serait allé voir la mer…

Je m’étais assise près de lui pour lui tenir compagnie

et nous nous racontâmes notre vie.

Il me conta sa forêt, je lui parlai des monts d’Ardèche.

Ensemble nous nous prîmes à rêvasser…

La mer, indifférente, continuait à valser.

Je lui dis qu’il était beau.

Il rougit de plaisir,

alluma ses lumières et fit briller son étoile.

Au loin, des gens s’aimaient,

ou faisaient semblant.

Un navire qui passait nous salua puis disparut dans le soir.

Quelques flocons tourbillonnèrent

et vinrent mourir sur le sable.

Il était tard, on m’attendait.

Le sapin esseulé s’éteignit doucement

Et la mer, indifférente, continua à valser…

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A vous qui passez

Joyeux Noël !

 

 

 

Sans visage

L’agent de la SNCF avait confirmé ses doutes quand elle s’était adressé à lui pour un renseignement. Il avait continué à siffler en fixant la pendule de la gare, au travers elle. C’est à dire au travers du trou béant de son inexistence.

Sans doute avait-elle donné trop d’elle-même, jusqu’à perdre toute identité, jusqu’à l’invisibilité. On ne la voyait plus, on ne l’entendait plus, elle n’existait plus. D’ailleurs, avait-elle jamais existé ? Dans l’impossibilité de répondre à cette question, elle paniqua.

Fuir à perdre haleine, jusqu’à plus souffle, lui sembla la seule issue immédiate. Alors elle sortit de la gare et se mit à courir sur les boulevards…

Elle courut longtemps, frayant une foule aveugle. Quant à un carrefour elle hésita quelques secondes. A sa droite l’interpellait cette ruelle dont elle ignorait jusqu’alors l’existence. Aucun nom célèbre ne figurait sur la plaque fixée au mur de la première maison sur le coin, juste ces mots : « rue qui mène à soi ».

Cette destination lui convenait parfaitement. Elle s’y s’aventura.

Ses pas résonnaient sur le pavé mais aucun rideau curieux ne se souleva derrière les fenêtres. Elle était seule dans cette ruelle tortueuse et sans vie. Aucun véhicule n’y circulait, pas un chat n’y flânait. Seulement le silence, assourdissant.

Il se mit à pleuvoir un crachin, un de ceux qui vous caresse la peau et vous pénètre jusqu’à la moelle. Les pavés devinrent glissants et elle regretta de porter des talons hauts. Un instant elle se retourna ; les boulevards avaient totalement disparu de sa vision.

Les maisons, collées les unes aux autres, toutes semblables avec leurs façades de briques rouges et leurs fenêtres aux volets clos, l’oppressaient un peu. Elle accéléra son allure, espérant trouver au bout de la rue, un signe, une lumière, une espérance.

Toute à son attention, elle vit tout à coup avec soulagement, la porte ouverte d’une minuscule échoppe. C’était une vieille boutique sombre, aux boiseries vermoulues, comme on en rencontre seulement dans les films de Harry Potter.

Elle approcha la vitrine où se côtoyaient divers objets, tous plus incongrus les uns que les autres : des cailloux jaunâtres et informes, de l’encens et du papier d’Arménie, une statuette de Bouddha, de vieilles cartes routières, un couteau suisse, un diapason… Le tout formait un bric-à-brac incohérent.

La curiosité la poussa à entrer. Un carillon chinois annonça sa présence. Des effluves de bois de santal mêlées à une odeur âcre de moisissure la prirent à la gorge. Sur le comptoir laqué de noir, brûlaient des bougies sans propriétaire.

Elle entreprit de faire le tour de l’échoppe ; son regard s’attarda sur une étagère peinte en rouge. Des statues, rien que des statues de plâtre. Des corps sans tête, des têtes sans corps. Toutes portaient cette inscription sur le socle : « souvenir de la rue qui mène à soi ».

Ces faux visages qui la fixaient la mirent mal à l’aise. Elle s’apprêtait à quitter les lieux quand une vieille chinoise rabougrie comme un bambou séché, fit irruption à ses côtés et lui demanda : « lequel est le votre ? ».

Surprise qu’on lui adressa la parole, mais reconnaissante, elle lui répondit n’être pas vraiment intéressée. Mais la vieille insista : « celui-ci vous correspond bien ». Elle lui désigna un masque de plâtre à l’expression douce et rieuse : «vous l’aviez perdu, reprenez-le puisqu’il vous appartient ! »

Avant qu’elle puisse esquisser le moindre geste, la vieille lui avait collé le masque sur la peau et éclata de rire.

Se pouvait-il qu’on lui rende son visage ? Se pouvait-il qu’on lui fasse ce cadeau ? D’une voix tremblotante, elle remercia la vieille et sortit de l’échoppe. Dehors la pluie avait cessé.

Au fur et à mesure qu’elle rebroussait chemin vers les grands boulevards, la « rue qui mène à soi » s’estompait. Un instant elle se retourna et ne vit qu’un brouillard. Au mur de la maison qui faisait le coin, la plaque signalétique avait disparu.

La foule entourait de nouveau sa marche solitaire, quant une main lui tapa sur l’épaule : « hey, bonjour toi, comment vas-tu ? ».

Le sourire de plâtre se fissura, s’agrandit largement et elle s’entendit répondre : « bien, et toi ? ».

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