lucidité

snowman-1210018_1280Il neige sur WordPress. Cadeau hivernal du règne virtuel pour nous rappeler qu’au-delà de l’écran, les saisons passent.

A la fin de ce mois, le géant de la blogosphère livrera ses statistiques en comparant le nombre de visiteurs annuel de chaque blog, au nombre de voyages que le métro New Yorkais devrait effectuer pour les déplacer tous, sachant qu’il contient 1200 personnes !

Dérision dérisoire d’un monde calculateur…

Déchirées entre émerveillement et révolte perpétuelle, Marilou et moi avons scruté le ciel étoilé de la nuit glacée.

Quelle beauté ! pensais-je – Quelle tristesse ! me répondit-elle.

La planète entière semblait se moquer de notre inconfortable dualité. Alors, en silence nous prîmes le chemin du retour, elle serrant les crocs, moi le coeur en marmelade.

Se pourrait-il que demain, il neige sur la plaine ? Y aura-t-il encore des enfants pour construire un bonhomme et lui mettre un chapeau sur la tête ?

Demain, peut-être que les loups parleront aux bergers, que la source des larmes se tarira, que les hommes feront la paix…

Marilou appuya rageusement sur l’accélérateur et augmenta à fond le volume de l’auto-radio.

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Victor ou la vie derrière lui

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« Je vais bientôt mourir » m’annonça-t-il en souriant.

Victor ne plaisante jamais, mais cette fois, je crus qu’il dérogeait à la règle. Au vu de son apparence physique plutôt guillerette pour ses 95 ans, l’idée même de sa mort prochaine ne pouvait m’effleurer.

Six ans que nous sommes voisins lui et moi. Avec sa stature militaire, ses costumes prince-de-Galles et ses éternelles chemises blanches, Victor est d’une rare élégance. Chaque fois que nous nous croisons, il a toujours ce geste courtois, ce petit mot un tantinet vieille France, qui me ravissent. Depuis quelques temps, il est vrai que je le vois moins souvent tailler ses rosiers ou prendre sa voiture. Mais il écoute toujours ses airs d’opéra, chaque après-midi.  Un jour je me suis inquiétée de le voir emmené par une ambulance. Mais il était revenu, frais comme un gardon pestant contre ces « sacrés toubibs qui ne voulaient pas le laisser sortir de l’hôpital ». Ah Victor ! Sans doute le plus ancien du quartier et assurêment mon préféré.

« Ma petite fille aura un bébé en Décembre, je ne peux donc lui faire faux-bond, ce serait inconvenant de ma part. Mais après je mourrai. Ma vie est derrière moi et je ne veux pas devenir une charge.« 

J’eus beau paraître scandalisée par un tel discours et lui assurer qu’il ne dérangeait personne, que tout le monde serait ravi de lui venir en aide si besoin était, il resta ferme sur sa position.

Au moment où je m’apprêtai à prendre congé en lui souhaitant une bonne journée, je perçus une petite lueur malicieuse dans son regard : « j’attendrai janvier, pour vous présenter mes voeux »…

 

 

 

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pom pom pom

11_02On l’appelait « pomme », parce-qu’elle ramassait les pommes invendues sur le marché et ne quittait jamais son filet garni de pommes. Des pommes de toutes les couleurs. Des fraîches, des pourries. En marchant sur les trottoirs, elle croquait ses pommes. Il lui arrivait d’en offrir aux passants, qui généralement refusaient, sauf les enfants. Souvent je me suis demandée ce qu’elle mangeait, à part des pommes.

Ses longs cheveux tressés en une natte brune, son teint mat et ses yeux grands et graves comme des lacs, lui donnaient un air indien. Elle parlait peu, mais un sourire accroché à je ne sais quel doux souvenir, éclairait son visage en permanence. Son abri de fortune, c’était la porte cochère de l’école des beaux-arts. Sans doute parce-que les artistes ne rejettent pas les marginaux. Parfois on lui offrait un coin bien au chaud, au fond de la salle de dessin. Alors elle oubliait de manger ses pommes et observait. Ombres au fusain, pointillés de sanguine, dégradés et glacis, tout l’émerveillait. A l’heure de fermeture de l’école, elle partait sans faire de bruit.

La nuit, enroulée dans un duvet de montagne, elle se positionnait en foetus au creux de la porte cochère. Jamais elle n’acceptait la main tendue, même par temps froid. Personne n’osait la forcer ; on se contentait de lui tenir compagnie quelques minutes. Au petit matin, elle se déroulait, se frottait tout le corps et reprenait son errance.

Un matin d’octobre que je la croisais au marché, je lui offris ma plus belle Granny Smith et lui demandai son nom et d’où elle venait. D’une voix basse et posée , elle me répondit qu’elle avait oublié. Intriguée et émue, je lui proposai d’aller boire un chocolat chaud. Elle hésita un instant, me sourit et en ajustant son baluchon sur l’épaule, elle accepta.

Nous pénétrâmes dans un café du boulevard de l’Espérance. Je commandai deux chocolats, elle ajouta timidement « un chausson aux pommes« . Un tantinet amusée par cette obsession des pommes, je lui demandai ce qu’elle aimait dans la vie, à part ça et quel était son rêve. Elle répondit : »j’aimerais tellement avoir une cuisinière, avec un grand four, pour y cuire des pommes, avec du sucre roux et un soupçon de cannelle« … A mon humble avis, c’était sans issue.

Elle resta quelques instants le regard perdu, d’où coula un ruisseau de mélancolie. « Je possède un trésor, un rêve qui me visite chaque nuit. Je me dirige vers une porte en plein ciel, donnant sur un verger magnifique…Alors chaque jour, j’attends la nuit. »

Je ne sus que lui répondre. Nous nous séparâmes en nous promettant une prochaine rencontre. La semaine suivante, je traversais le marché qui se vidait. Les paysans du coin remballaient leurs invendus. Des fruits et des légumes souillés jonchaient le sol, que de pauvres ères s’empressaient de ramasser. Je la cherchais partout, mais elle avait disparu. Je ne sus jamais laquelle de nous deux était la plus paumée.

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château de sable

Rien ne change jamais…

Le château prenait forme peu à peu. J’observais cette petite fille qui bâtissait cet édifice depuis des heures. Toute seule, elle semblait ne pas se rendre compte du temps qui passait et s’évertuait à dresser une quatrième tour. Il me semblait bizarre qu’elle ne fut pas accompagnée. Autour de nous, les parents des autres enfants faisaient des pâtés de sable, creusaient des tunnels, mangeaient des glaces. Et elle, seule avec ses petites mains, construisait un château, sans que personne ne semblât s’en soucier.

Allongée sur le sable, je lisais le dernier Nothomb, sans enthousiasme. Il y a les livres qu’on aime, et puis il y a ceux qu’il faut avoir lu. J’étais donc l’idiote qui lisait le dernier roman de cette auteur excentrique qui faisait la une des magazines littéraires.

Et pendant ce temps, à quelques mètres de moi, une petite fille blonde aux longs cheveux bouclés s’appliquait très sérieusement à son travail de maçonnerie. Cette vision me troublait et m’empêchait de me concentrer sur ma lecture.

Des images lointaines ressurgissaient, celles d’une autre petite fille blonde, aux cheveux raides celle-là, faisant les mêmes gestes, sous l’oeil attentif de sa mère, quelques décennies auparavant.

C’était un jour de canicule et toute la population des terres avaient envahi la côte, pour respirer un peu. Je devais avoir quatre ans et j’avais quitté mon château en construction pour suivre un ballon qui courait. Quand je l’eût rattrapé, un garçon me l’arracha des mains.

Déçue, je fis demi-tour, mais dans la foule bigarrée des parasols, je ne retrouvais plus celui de ma mère. Mon château avait disparu lui aussi, mangé par les vagues. J’étais seule dans un monde inconnu, sans repère. Un uniforme bleu marine s’aperçut de mon désarroi et je fus conduite au poste de secours de la plage. Ma mère vînt me chercher un siècle après. Ce fut la première grande peur de ma vie. C’est la raison pour laquelle je m’inquiétais pour cette fillette solitaire.

Je finis par abandonner mon livre sur ma serviette et me décidai à l’approcher

bonjour, il est beau ton château

– il n’est pas terminé

– veux-tu que je t’aide ?

Elle hésita un instant, rejeta sa chevelure ébouriffée en arrière, et plongea son regard bleu gris dans le mien.

tu sais arrêter les vagues ?

Je ne m’attendais pas du tout à ce genre de question, mais puisque j’avais offert mon aide, il fallait bien que je m’en sorte, d’une façon ou d’une autre.

je peux construire une digue pour les repousser

alors d’accord

Il était urgent d’optempérer, compte tenu de la vitesse à laquelle la mer montait. Je commençais à rassembler des mottes de sable et à les colmater pour former une espèce de mur éphémère. La petite fille avait terminé sa tour et creusait délicatement des créneaux sur le sommet, à l’aide d’un coquillage couteau.

Assez satisfaite du résultat, elle se tourna vers moi.

le château est prêt pour les invités

– quels invités ?

– les invités pour le bal de ce soir

Je ne répondis pas, trop occupée à construire ma digue. Il ne fallait pas que le château s’écroule avant que les invités arrivent !

A cet instant, une vague plus forte que les autres déferla et saccagea tous nos efforts. De notre création, il ne restait plus qu’une masse informe qui fondait lamentablement. J’étais sincèrement désolée de n’avoir pas su protéger le château et je ne savais comment réparer cette catastrophe. Ses grands yeux tristes me faisaient mal.

Une seconde vague me mouilla les jambes et me fit sursauter. Le nez écrasé sur celui d’Amélie Nothomb, je me réveillai. En relevant la tête je cherchai immédiatement la petite fille….personne à part un pêcheur de crevettes.

avez-vous vu une petite fille blonde par ici ?

– non je n’ai vu personne à part vous !

Sur ma serviette de plage, Amélie Nothomb avait le sourire ironique....

M.D. octobre 2012

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la forêt

foret-brume

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En cette période automnale, me reprend le désir de pénétrer l’intimité sombre et humide de la forêt.

M’écarter des chemins balisés, fuir les couples et les familles. M’enfoncer dans ce foisonnement sans ordonnance ni repère. Vaincre cette angoisse ancestrale de l’inconnu et du mystère.

L’esprit vagabond mais guettant le moindre mouvement suspect, le moindre craquement. Ressentir cette vague inquiétude se muant peu à peu en un étau qui me broie le ventre.

Et malgré tout, avancer. M’égarer, marcher sans but dans ce silence habité par elle et moi. Fataliste, ne plus me soucier du danger, de qui m’observe, qui me poursuit…Franchir les limites de ma folle inconscience.

Et puis courir, m’écorcher la peau sur les ronces, trébucher, tomber. Me relever, courir encore. Fuir, toujours plus profondément vers l’ultime solitude. Au-delà de toutes pensées, jusqu’à épuisement.

Enfin, vidée, le dos en sueur, les jambes meurtries, me laisser glisser sur un tapis mouillé de feuilles mortes. En humer la noble pourriture.

Puis, dans un dernier effort, lever les yeux. M’émerveiller de la  haute stature de mon arbre, que caresse un premier rayon de lune.

Y puiser une force nouvelle et furieuse.

 

 

 

 

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mélancolie

La plaine a roussi, l’été se meurt. Dans une ultime tentative de séduction, les fleurs du jardin persistent. Bientôt, tel le dernier sursaut d’un amour qui s’essouffle, la nature se parera de ses plus beaux atours. Avant de se dénuder, impudique et torturée. Que viennent les voiles de brume, que tombe la pluie d’automne, douces caresses aux âmes mélancoliques.

que faisiez-vous ce jour-là ?

RESTRICTED TO EDITORIAL USE - MANDATORY CREDIT "AFP PHOTO / ECPAD / NICOLAS-NELSON RICHARD" - NO MARKETING NO ADVERTISING CAMPAIGNS - DISTRIBUTED AS A SERVICE TO CLIENTS A picture taken and released by the French Army Communications Audiovisual office (ECPAD) on January 13, 2013, shows French fighter jets arriving at Kossei camp in N'Djamena. France is using air and ground power in a joint offensive with Malian soldiers launched on January 11 against hardline Islamist groups controlling northern Mali. AFP PHOTO / ECPAD / NICOLAS-NELSON RICHARD

Cinq heures du matin, le centre commercial géant de la Côte d’Opale est cerné d’une quinzaine de camions semi-remorques rangés les uns derrière les autres, tous identiques, couleur kaki. Je fais le tour du parking ; comme par magie, la nuit a déposé des avions militaires sur l’asphalte.

« Rafales », « Mirages » et autres « Alpha jet » se dressent, majestueux, dans le petit matin. Une trentaine de soldats court dans tous les sens ; le capitaine Muller (c’est le nom que je lui donnerai ici) hurle ses ordres. A l’intérieur du centre commercial, tout est chamboulé. Les allées sont envahies de métal kaki contrastant bizarrement avec les vitrines des magasins aux couleurs « fun » de cet automne.

Avec mes techniciens, je m’intègre dans l’équipe de soldats et nous obéissons aux ordres du capitaine Muller, qui dirige les opérations de main de maître. C’est très drôle et exaltant. J’ai toujours adoré l’aviation mais je n’aurais jamais imaginé être sous les ordres de l’Armée de l’air l’espace de quelques heures !
Ce soir, nous inaugurons la prestigieuse exposition « Des ailes et des hommes » inédite dans la région et ma foi, j’en suis fière.
Il est midi ; le public afflue, en admiration. Les soldats jouent leur rôle pédagogique, transmettent leur passion à des gamins qui rêvent déjà de gagner le « super lot » du concours organisé par l’armée : un aller-retour à bord d’un « Mirage » jusqu’à la base de Salon-de-Provence.
Satisfaite, je m’octroie le droit de souffler un peu…
Vers quinze heures, le centre commercial est bondé, pari gagné. Je me trouve dans mon bureau, au premier étage, quand soudain, le capitaine Muller frappe à la porte : « excusez-moi, il se passe quelque chose de grave, m’autorisez-vous à allumer la télévision dans votre salle de réunion ? »
Sur l’écran, un film catastrophe….non, ce n’est pas une fiction. Ahuris, paralysés de stupeur, nous regardons les avions qui explosent sur les tours de Manhattan. On dirait un jeu vidéo, nous ne pouvons y croire …
Quelques minutes après, les téléphones sonnent de toutes parts. Le capitaine Muller m’annonce que l’Etat major est sur le pied de guerre, prêt à intervenir. Tous les gradés ne pourront être présents ce soir pour l’inauguration. D’un air mi-grave, mi-ironique, Muller me dit :« nous pouvons être rappelés d’un instant à l’autre ; dans ce cas je serai dans l’obligation de vous laisser mes avions …. »
Comme des automates, nous continuons malgré tout à préparer la réception prévue pour nos illustres invités du soir mais le coeur n’y est pas. Chacun a en tête, les images terrifiantes que la télévision passe en boucle. Un mauvais film ou un cauchemar, on ne sait plus exactement…
Le lendemain matin, 12 Septembre 2001, le monde entier est choqué. Sur le parking du centre commercial, les avions sont toujours à leur place et les soldats toujours présents. Apparemment, rien n’a changé.
Un sentiment étrange m’envahit ;  de l’autre côté de l’Atlantique, c’est l’horreur absolue. Ici, la silhouette impressionnante mais rassurante des engins de guerre prend une nouvelle dimension, celle de la peur…

et vous, que faisiez-vous ce jour-là ?

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