château de sable

Le château prenait forme peu à peu. J’observais cette petite fille qui bâtissait cet édifice depuis des heures. Toute seule, elle semblait ne pas se rendre compte du temps qui passait et s’évertuait à dresser une quatrième tour. Il me semblait bizarre qu’elle ne fut pas accompagnée. Autour de nous, les parents des autres enfants faisaient des pâtés de sable, creusaient des tunnels, mangeaient des glaces. Et elle, seule avec ses petites mains, construisait un château, sans que personne ne semblât s’en soucier.

Allongée sur le sable, je lisais le dernier Nothomb, sans enthousiasme. Il y a les livres qu’on aime, et puis il y a ceux qu’il faut avoir lu, par principe. J’étais donc l’idiote qui lisait le dernier roman de cette auteure excentrique qui faisait la une des magazines littéraires.

Et pendant ce temps, à quelques mètres de moi, une petite fille blonde aux longs cheveux bouclés s’appliquait très sérieusement à son travail de maçonnerie. Cette vision me troublait et m’empêchait de me concentrer sur ma lecture.

Des images lointaines ressurgissaient, celles d’une autre petite fille blonde, aux cheveux raides celle-là, faisant les mêmes gestes, sous l’oeil attentif de sa mère, quelques décennies auparavant.

C’était un jour de canicule et toute la population des terres avaient envahi la côte, pour respirer un peu. Je devais avoir quatre ans et j’avais quitté mon château en construction pour suivre un ballon qui courait. Quand je l’eût rattrapé, un garçon me l’arracha des mains.

Déçue, je fis demi-tour, mais dans la foule bigarrée des parasols, je ne retrouvais plus celui de ma mère. Mon château avait disparu lui aussi, mangé par les vagues. J’étais seule dans un monde inconnu, sans repère. Un uniforme bleu marine s’aperçut de mon désarroi et je fus conduite au poste de secours de la plage. Ma mère vînt me chercher un siècle après. Ce fut la première grande peur de ma vie. C’est la raison pour laquelle je m’inquiétais pour cette fillette solitaire.

Je finis par abandonner mon livre sur ma serviette et me décidai à l’approcher

bonjour, il est beau ton château

– il n’est pas terminé

– veux-tu que je t’aide ?

Elle hésita un instant, rejeta sa chevelure ébouriffée en arrière, et plongea son regard bleu marine dans le mien.

tu sais arrêter les vagues ?

Je ne m’attendais pas du tout à ce genre de question, mais puisque j’avais offert mon aide, il fallait bien que je m’en sorte, d’une façon ou d’une autre.

je peux construire une digue pour les repousser

alors d’accord

Il était urgent d’optempérer, compte tenu de la vitesse à laquelle la mer montait. Je commençais à rassembler des mottes de sable et à les colmater pour former une espèce de mur éphémère. La petite fille avait terminé sa tour et creusait délicatement des créneaux sur le sommet, à l’aide d’un coquillage couteau.

Assez satisfaite du résultat, elle se tourna vers moi.

le château est prêt pour les invités

– quels invités ?

– les invités pour le bal de ce soir

Je ne répondis pas, trop occupée à construire ma digue. Il ne fallait pas que le château s’écroule avant que les invités arrivent !

A cet instant, une vague plus forte que les autres déferla et saccagea tous nos efforts. De notre création, il ne restait plus qu’une masse informe qui fondait lamentablement. J’étais sincèrement désolée de n’avoir pas su protéger le château et je ne savais comment réparer cette catastrophe. Ses grands yeux tristes me faisaient mal.

Une seconde vague me mouilla les jambes et me fit sursauter. Le nez écrasé sur celui d’Amélie Nothomb, je me réveillai. En relevant la tête je cherchai immédiatement la petite fille….personne à part un pêcheur de crevettes.

avez-vous vu une petite fille blonde par ici ?

– non je n’ai vu personne à part vous !

Sur ma serviette de plage, Amélie Nothomb avait le sourire ironique....

20 réflexions au sujet de « château de sable »

  1. Cela me rappelle évidemment un souvenir d’il y a à peu près une quinzaine d’années, sur une plage infinie de sable blanc, pas très loin du Cap Blanc-nez… mes plages préférées. C’est un texte un petit peu curieux, mais assez percutant par son côté réaliste et inconscient…
    Bises.

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    1. Te voilà ici ? J’en suis ravie. Je vois que nous avons fréquenté les mêmes plages 🙂 C’est vrai qu’elles sont magnifiques. Quant au texte, c’est un mix de souvenir réel et de rêvasserie bien actuelle
      Bises

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  2. Il me semble avoir déja lu ce texte…………….
    Après les moulins à vent nous voila avec les chateaux de sable, tu as le don de nous entrainer dans ton univers magique et moi j’adore.
    Merci Louv’, bonne soirée Bisous !!!!!

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    1. Tu as raison, c’est un texte un peu ancien, qui fait partie de mes « chouchous »…Bonne soirée Gitan, bisous.

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  3. J’ai déja lu du Nothomb mais c’est trop facile à lire, j’avale ça à toute vitesse, or, j’aime bien buter parfois sur des phrases, des images, cela me marque beaucoup plus…
    Et là, j’ai encore l’image de cette petite fille que je vois comme un double enfant de toi mais je peux me tromper ! Bisous

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  4. Nothomb ? Qui est-ce ? J’ai connu il y a longtemps une auteure qui avait écrit « Hygiène de l’assassin, Stupeur et tremblement, La métaphysique des tubes ». Mais je ne la croise plus. Sans doute une homonyme… Les châteaux en Espagne sont épargnés des vagues dévastatrices mais ils ne comptent pas d’invités à leurs bals car les pont-levis sont toujours remontés.. Je le sais, je possède nombre de ces châteaux. Ton récit (?) est très touchant. Merci. Bises
    Jonas

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    1. Moi j’espère toujours qu’elle me surprenne à nouveau…mais à part ses chapeaux…
      Mes pont-levis sont toujours remontés aussi ; forcément je suis seule à bâtir mes châteaux en Espagnie 🙂
      Merci Jonas, bises.

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  5. Je n’aime pas Amelie Nothomb non plus!Je ne lis plus que des livres que j’aime…Tu m’as fait revenir 45-50 ans en arrière sur la plage de Middelkerke en Belgique,où mes frères et moi etions aussi des bâtisseurs de chateaux,qui ne resistaient jamais aux vagues ennemies!Et où,le micro annonçait régulièrement: »Le petit…….attend ses parents au poste de sauvetage ».Tres bonne journée,Jean-Pierre.

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    1. Ah les plages de Belgique…et les succulentes glaces à la crème fraîche…hum ! 🙂
      Très bonne journée à toi.

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  6. Jolie balade dans Le monde des enfants qui n’est accessible qu’à un esprit sensible et créatif. Pour Amélie Nothomb, moi j’ai déjà renoncé une fois pour toute, son univers n’est pas le mien. Bises Dan

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    1. Merci Dan, pour ce gentil com’. Quant à Amélie Nothomb, elle est très contre-versée. Moi j’avais beaucoup aimé « stupeurs et tremblements » car ce livre décrivait un aspect du Japon que j’ignorais. Depuis, c’est différent…mais elle attise ma curiosité.
      Bonne journée, bises.

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  7. Bonsoir !
    Superbe ce récit, un peu amer sur la fin… J’ai aimé cette rencontre avec cette triste petite fille – soi même ? ^^
    Bises, bonne semaine 🙂

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    1. Bonsoir Naïs, ce texte est un peu ancien. Je l’ai ressuscité car je l’aime beaucoup. Bonne semaine, bises.

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