éternité

Comme chaque dimanche, Gwenaëlle s’en allait fleurir la tombe de son cher époux disparu. Elle n’achetait ni chrysanthème, ni autres fleurs prétentieuses car il ne les aimait pas ;  elle préférait lui offrir des bruyères mauve qui lui rappelait sa lande bretonne., ou parfois simplement quelques branches de baies sauvages.

Gwenaëlle sortit le râteau de son sac en plastique et commença à peigner soigneusement le pourtour de la tombe. Puis elle sortit une balayette et enleva le sable accumulé dans le creux des lettres d’or « à mon cher époux que j’aime pour l’éternité« . Nulle statue de marbre ornait cette sépulture, juste une croix de fer forgé. Gwenaëlle n’était pas riche et ses trois fils étaient partis conquérir le monde, ne se souciant guère d’un père disparu et d’une mère en grande solitude.

Ce rituel du cimetière était pour Gwenaëlle la seule sortie du dimanche. Oh, elle avait bien quelques amies qui lui tenaient compagnie le soir sur le banc de bois devant la petite maison au toit d’ardoises bleues, lorsque le vent ne soufflait pas trop fort. Mais son coeur était vide depuis « qu’il » était parti là-haut, au paradis des marins. Gwenaëlle n’avait jamais vu le corps éteint de son époux, la mer l’avait trop endommagé et on lui avait interdit de regarder les restes qu’avaient bien voulu lui laisser les crabes. Cependant, elle gardait en mémoire le visage buriné et souriant de l’homme qui l’avait aimée et c’est avec cette image en tête qu’elle allait lui rendre visite tous les dimanches.

Ce jour là, le cimetière était presque désert. Le soleil timide de Novembre jouait avec les ombres des anges ; on eût dit qu’ils étaient vivants, protégeant de leurs ailes de pierre, ceux qui dormaient là, sous les dalles.

Toute à ses pensées, Gwenaëlle n’avait pas remarqué une ombre agenouillée à quelques pas de là, devant une tombe fraîchement remuée, entièrement recouverte de roses blanches. L’ombre était une jeune femme, toute de noire vêtue.

Gwenaëlle entendit des sanglots. Puis elle entendit quelques mots : »Pourquoi t’ont-ils mis ici mon ange, pourquoi ne t’ont-ils pas couché près de moi ? Je sais que tu as peur du noir, je t’aurais rassuré. Tu dois avoir très froid sous cette dalle. Je sais que c’est très lourd pour toi.. Moi je suis impuissante, je ne peux te sortir de là, c’est toi qui dois revenir vers moi, fais un effort… »

Gwenaëlle se demanda si elle rêvait ; ce n’était pas le genre de mots qu’elle entendait d’habitude au cimetière. Prise de compassion, elle s’avança vers l’ombre de la femme en noir. Lorsqu’elle fut assez près, elle distingua un visage très pâle, comme translucide, et des yeux couleur pourpre. Surprise, elle s’arrêta un instant, n’osant troubler cette apparition pour le moins étrange. L’ombre s’était relevée et la regardait fixement, l’air triste. Gwenaëlle lui sourit ; alors l’ombre, doucement, lui rendit son sourire, dévoilant la pointe de deux crocs dépassant de ses lèvres vermeilles. Puis elle disparut dans un brouillard…

Le soleil s’était couché dans l’océan, un vent glacial s’était levé et Gwenaëlle se dit qu’il était temps de rentrer. Elle jeta un dernier coup d’oeil à cette tombe d’enfant et lut : « Maël – 1780 – 1785 ».

Aucune rose blanche sur la dalle fendillée par le temps,  aucune croix sur cette tombe. Rien que l’éternité…

MD – Novembre 2010

23 réflexions au sujet de « éternité »

    1. Il me semblait bien que ce genre d’atmosphère te plaisait 🙂 Très bonne journée à toi Jean-Pierre !

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  1. Les cimetières sont pleins de ces ombres. On ne les voit que lorsqu’on pleure soi-même. Merci, Louv’ pour ce beau texte – breton de plus, ce qui me convient, à moi nantaise.

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    1. Merci Carole, je suis rassurée de constater que d’autres que moi sont réceptifs aux phénomènes étranges. Il faut dire que la Bretagne s’y prête bien !

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  2. Figure-toi que j’ai écris une nouvelle où entre autre, il y a une tombe d’enfant avec sa grande soeur qui y dépose des bouquets de bruyère… Et j’ai lu des polars irlandais où les cimetières tiennent une place importante. En tout cas, tu nous plonge avec délice dans l’ambiance de Samhain et de l’ambiance particulière des pays celtiques, j’aime beaucoup ! Bisous

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  3. Moi, je la trouve bien à sa place cette histoire étrange. Ne sommes-nous pas à la veille de Hallowen ?
    Brr, malgré tout, je n’aimerais pas faire ce genre de rencontre.

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  4. Bonsoir Louv’
    Superbe texte… Quels personnages touchants, et interessants… Le cimetiere, bien qu’on y pense pas forcement, peut etre un lieu de rencontres finalement.
    J’aime les mondes que tu crees, fantastiques et intriguants
    Bises, bonne soiree 🙂

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    1. J’aime les cimetières ; imaginer l’histoire de ceux qui sont couchés là… En cette période ce n’est peut-être pas de très bon goût, mais j’espère qu’on me pardonnera cette petite histoire un peu « gothique ». Bises, bonne soirée.

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