L’Indien

Au fond de la salle du Harley’s café, Joe est assis à sa table habituelle, devant une bière. Comme chaque dimanche, il vient écouter le blues et le rock de ces années-là. Sans dire un mot, il reste des heures immobile, le regard évasif loin devant lui.

Joe fait partie des meubles, comme une statue de cire sortie d’un musée.  Les autres le surnomment « l’Indien », peut-être à cause de l’éternel bandana rouge qui entoure sa longue chevelure grise. Peut-être à cause de son visage buriné aux pommettes hautes.

Joe n’a plus d’âge ; dans sa pauvre tête, le temps s’est arrêté le 14 septembre 1969. Il ne raconte jamais son histoire, mais dans les vapeurs de la bière lui reviennent parfois quelques bribes de ce qui s’est passé ce jour-là. Alors il se met à parler, seul. Il parle d’Anita.

Anita est sa sœur jumelle. Ils ont dix-sept ans…Anita est folle de musique ; elle entre en transe et danse pieds nus sur Jimmy Hendrix et Janis Joplin, fait tinter les clochettes de ses bracelets de cheville. Elle se donne en spectacle pour attirer l’attention des motards, car depuis qu’elle a vu au cinéma « Easy Rider » elle rêve d’Amérique, rêve qu’on l’emmène au-delà des paradis artificiels..Joe s’inquiète.


Ce 14 septembre de canicule en Opalie, est arrivé en vrombissant, un jeune homme à l’allure de Peter Fonda. Immédiatement, Joe sent le danger. Il tourne en rond, fusille l’inconnu du regard, lui crache au visage. Anita s’interpose.

Quand elle enfourche le » chopper », elle se retourne et lui lâche : « ne m’attend pas« …

Mais Joe attend, en vain. Le lendemain matin, les gendarmes frappent à sa porte. Au détour d’un virage, le « chopper » a quitté la route, fait le saut de l’ange par-delà la falaise. Deux corps en bouillie gisent sur les rochers.

Joe n’est jamais allé en Amérique. Il déteste les motos et le rock and roll. Mais chaque dimanche, il s’installe au Harley’s café, cherchant désespérément le fantôme d’une fille aux cheveux rouges portant des bracelets aux chevilles.
Parfois, lorsqu’un motard lui offre une bière, il le fixe de son regard bleu délavé, et pointe un doigt accusateur : « va crever au Vietnam et touche pas à ma soeur, ok ? »

23 réflexions au sujet de « L’Indien »

  1. Une époque qui fait encore parler d’elle. Je me souviens de la sortie d’Easy Rider, j’avais menti à mes parents sur le sujet du film. Un bon moment de Peace/Love/R’N’R/Drogs:Sex, autant le crachas en l’air mais bon sang, qu’est-ce qu’on a rêvé dessus. Merci Louv’ pour cette charmante chronique d’une Opalie aux saveurs du désert. Tu me sers une Bud ? Je t’embrasse,
    Jonas

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    1. Ca me fait plaisir de constater que je ne suis pas la seule à avoir rêver sur cette épopée. OK pour la Bud 🙂
      Je t’embrasse.

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  2. Un petit côté James Dean dans cette mort. J’en ai connu, des jeunes gens qui sont morts ainsi, pour avoir voulu être libres. Ce sont les proches en effet qui restent à jamais prisonniers.

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  3. combien de gens déglingués par des tragédies comme celle-ci… Au pays de Galles, j’étais hébergé dans une maison dont le propriétaire avait perdu des proches dans un accident à la même époque et du coup, il n’aimait pas la musique des années 60/70…. ! Etrange ressemblance qui montre bien ton talent. Bisous

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    1. C’est le patron du Harley’s qui serait bien surpris de savoir qu’il y a un « Indien » chez lui…:) Mais ce genre de tragédie se produit, c’est sûr. Pour moi c’était juste l’occasion de faire un clin d’oeil à une époque, afin d’échapper à celle-ci.
      Bon dimanche à toi, bisous.

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  4. Pour bien te comprendre cette fois, il faut comme moi avoir vecu cette période. J’avais 22ans en 69 et même si je n’ai jamais été motard ce rock m’a vacinné pour toujours. Bises Dan

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    1. Je vois que j’ai affaire à un connaisseur 🙂 Cette époque m’a très fortement marquée aussi..
      Bon week-end Dan, bises

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    1. Je ne pourrais dire que Steepenwolf est mon groupe préféré, mais j’adore cette ambiance de liberté !
      Bon week-end Jean-Pierre !

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  5. Comme l’on change d’ambiance entre « mots embrumés » et l’indien (en espérant qu’il n’y ait aucun lien, Anita semble bien loin de Marilou…), l’on change de décors mais vos mots Louv’ nous transportent de la même magie… Et puis, et puis Easy rider !
    Bonne soirée Louv’

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    1. Marilou est un peu rock and roll, elle aussi. Mais pour le moment, je la cache 🙂 J’avais très envie de m’évader…loin, très loin.
      Bon week-end Nathanaël !

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  6. Bonjour Louv’
    Sympathique personnage ce Joe… Un peu triste comme histoire, mais la fin redonne un peu le sourire et est bien trouvée !
    Bises, belle journée à toi

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