Andréa

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Quelque chose en lui était particulier. Dès que je l’aperçus, je fus attirée et troublée. Au bar, il composait les cocktails avec une grâce qu’auraient pu lui envier les plus jolies filles du monde. Son allure nonchalante et sensuelle n’avait rien de provoquant mais la finesse de ses mains, sa peau mate et imberbe, sa chevelure d’ange blond, la suavité de sa voix légèrement rauque, me perturbaient grandement. Je le devinai insensible aux charmes féminins.

« Je m’appelle Andréa, et toi ? » furent les seuls mots qu’il prononça à mon égard ce soir là. Pendant qu’il me confectionnait mon gin-fizz je contemplais le dessin de son profil parfait et me pris à rêver d’être un garçon. Il semblait hors du temps, d’une autre planète, indifférent aux regards inquisiteurs. A son annulaire gauche, il portait une bague sertie d’un saphir. Les autres n’existaient plus, j’étais captivée par sa beauté ; propulsée dans un espace-temps qui m’était inconnu.

Le lendemain je retournai au même endroit, inévitablement. Il était là et esquissa un sourire en me voyant. Je me sentais gauche et ridicule, ne sachant quelle attitude adopter. J’aurais voulu lui parler mais la peur me rendait muette. Peur de le choquer, peur de le blesser, de le voir disparaître. Cet être qui croisait mon chemin n’était pas pour moi, je le savais et pourtant j’aurais voulu déjà qu’il ne parte jamais.

Andréa ressentit mon trouble et à ma grande surprise, brisa la glace :« permets-moi de t’offrir ton cocktail et si cela ne te déplaît pas trop, je me joindrai à toi… »…Il dit ces mots avec une évidence non calculée, simplement. Je ne pus qu’acquiescer. L’instant d’après nous nous trouvâmes côte à côte sur le canapé de velours du fond de la salle. Des effluves d’aubépine sauvage me parvenaient à chacun de ses mouvements, un parfum de fille sur un corps de garçon.

Ce fut encore lui qui entama la conversation. Je crois bien qu’il me raconta ses origines italiennes, ses études d’art graphique et son adoration pour l’opéra. Je buvais ses paroles sans les écouter vraiment. Une drôle d’intonation dans sa voix me faisait penser à Farinelli. Il parla longtemps, ou pas longtemps, je ne sais plus. Dans ses yeux gris-vert se reflétaient les miens et j’y décelais mon désir intense.

Puis il me montra un poème qu’il avait écrit et qu’il destinait à son Amour, un garçon des îles, rencontré l’été dernier. J’aurais aimé être la destinataire de ses mots enflammés mais je me contentais de le complimenter sur son talent de poète. Il me dit qu’il n’était que de passage dans ce bar, qu’il travaillait pour aller le rejoindre, lui, ce garçon à la peau brune, qui le hantait nuit et jour.

Nous restâmes ensemble sur ce canapé, jusqu’à la fermeture du bar. Les autres, ceux qui n’existaient plus, étaient partis. La lumière se tamisa un peu plus, le jazz se tut. Je crois qu’il continuait à me parler mais je n’écoutais plus du tout. Je m’approchai de son visage et de mon index je contournai délicatement l’ourlet de ses lèvres. Il rougit un peu et ne dit plus un mot. Puis je le quittai.

Aujourd’hui encore je me demande si ce bel oiseau n’était qu’un rêve, sauf peut-être lorsque j’écoute Farinelli.

24 réflexions au sujet de « Andréa »

  1. Louv’
    Comme tu as raison en disant que le rêve n’est pas interdit. Et là personne ne peut deviner nos espérances, nos envies.
    Je me suis doutée qu’a travers tes mots ce n’était pas un rêve rien que du vécu très déçu.
    Si je peux me permettre je te mets ceci. Si cela te dérange ôtes-le.Une partie clôture la fin d’un recueil(La boite a Rêves) écrit avec 68 autres blogueurs pour l’association « rêves » (enfants malades)
    http://les-anthologies-ephemeres.over-blog.com/

    Ne cessez jamais de rêver
    Car se sont les rêves
    Qui souvent vous font vivre
    Qui vous font espérer
    Parfois survivre
    Quand l’envie vous a quitté

    Ne cessez jamais d’aimer
    Car sans aimer ou être aimer
    Vous n’êtes plus rien
    Même pas un temps de foin
    Pas même un être humain
    Plus rien n’a d’attraits
    Vous vous isolez
    Et dans un coin
    Vous vous effondrez
    L’envie même de sourire
    S’enfuit de vos lèvres rosées
    L’envie de respirer
    De vivre vous quitte à tout jamais

    Ne cessez jamais de rêver
    Car dans ces utopies
    Dans ces visions, ces chimères,
    Vous osez être vrai
    Et Vous avancez même si vos pas
    Ne sont pas très rassurés
    Ne cessez jamais de rêver
    Même les yeux ouverts ou fermez
    Imaginez vos paysages
    Leurs couleurs sont celles
    Que vous dicte votre cœur
    Imaginez vos voyages
    Vos chevauchées à travers les étoiles
    Osez pénétrer encore plus loin
    Dans le pays des elfes et des fées

    Ne cessez jamais de rêvez
    Car sans que vous vous en aperceviez
    Vous êtes Vrai

    Disons que c’est une sorte de partage. Sourire
    bisous tout plein
    Celiandra

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  2. L’androgyne apporte le trouble. Nous sommes tous bi-sexuels sinon dans notre corps mais dans nos émotions ; la question est d’accepter la part la plus marquée qui vit en soi. En approchant ces étonnants compromis, à l’image du personnage que tu nous offres, il se peut qu’on y fasse connaissance de soi.
    Pour parler des castras, on n’aura jamais la joie d’apprécier le timbre particulier de leur voix, car la pratique est interdite aujourd’hui, il nous reste les contre-altos pour nous consoler.
    Bises et merci pour ce texte plein d’espoir et de poésie.
    Jonas

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    1. Heureusement que la pratique des castras est interdite ! D’ailleurs il ne faut pas faire d’amalgame avec les homosexuels ; dans ce récit authentique je précise, Andréa avait la voix de Farinelli ; c’est la seule raison de ma comparaison 🙂
      Mais le trouble, Jonas, le trouble… !
      Bises.

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  3. Emouvant récit… Je crois qu’on a tous un « Andrea » dans le coeur, j’en ai eu un aussi, probablement une incomplétude qui nous donne un effet de plénitude… Merci à toi, bisous

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  4. aaah la coïncidence des opposés, le désir de complétude, cette rencontre que tu nous relates si bien, cela ne m’étonne pas, qu’elle ait laissé des traces. Merci de cette confidence Louv’.

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  5. Cet homme avait probablement une âme soeur avec l’âme de la narratrice. « Reconnaitre » un autre humain est toujours troublant. Bien conté, Louve !

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    1. Il est très rare de « reconnaître » une âme soeur. J’aime à penser qu’il s’agissait bien de cela.
      Merci Mony.

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    1. Sans doute as-tu raison. L’inaccessible laisse toujours place au fantasme, et par là-même au sentiment amoureux.
      Bonne soirée Carole.

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  6. Bonjour Louv’ !
    Cet Andréa, j’ai l’impression de le connaitre… Je suis quasiment sûre d’avoir déjà lu cette histoire (?) ^^
    La redécouvrir m’a fait sourire, elle est joliment douce-amère. J’aimerais aussi relire l’histoire de la femme qui tue des pauvres campeurs (the girl from ipanema?)
    Bises, bonne journée 🙂

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    1. Bonjour Naïs,
      Oui tu le connais, il faisait partie du « chant des loups ». C’est l’un de mes récits préférés alors je lui ai donné une seconde vie.
      L’article dont tu parles ensuite, il s’agit de « la fille à la BM »…:)
      Bonne journée, bisous.

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    1. Je ne crois pas qu’il faille essayer d’expliquer ce trouble, encore moins le refouler. Surtout ne pas juger, et laisser aller l’émotion, sans honte…
      Merci Dan, bises.

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    1. S’il est encore quelque chose d’autorisé dans cette vie, c’est le rêve…alors ne nous en privons pas !
      Bisous Célie.

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    1. C’est gentil à toi Jean-Pierre, merci. Petite confidence au passage : »ce n’était pas un rêve »…
      Bon lundi !

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