Joseph le fou

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Août 1962. Dans sa chambre de l’asile psychiatrique, Joseph dessine des roses sur du papier à lettres. Il a demandé à son ami Paul d’écrire pour lui une lettre à sa mère. Cette lettre dit ceci :

Chère maman,

Je t’écris cette lettre pour te dire que je vais bien. Aujourd’hui je suis allé à l’atelier de menuiserie et on m’a laissé raboter une planche de sapin. Le chef m’a fait des compliments sur mon travail et le docteur a dit que je pourrais bientôt sortir. Tu vois, maman, je vais travailler à nouveau et te fabriquer un beau buffet de cuisine, avec des roses sculptées. Le docteur a dit aussi que si je prenais bien mes médicaments, je n’aurais plus mal à la tête. Mais je n’aime pas quand il me met de l’électricité sur le crâne, ça fait très mal et c’est pour ça que j’ai mal à la tête. Quand je reviens dans ma chambre , chaque fois je vois des éclairs d’orage et je ne peux pas dormir. Pourtant je suis très fatigué et mes jambes ne veulent plus marcher. Alors tout le monde pense que je dors, mais en réalité c’est juste mon corps qui dort, pas ma tête. S’il-te-plaît, maman, dis au docteur de ne plus me faire de l’électricité. L’autre jour, il paraît que j’étais très énervé alors ils m’ont mis la camisole. Je suis resté toute la journée assis par terre, emprisonné dans cette camisole, et j’avais beau crier que j’avais besoin d’aller aux toilettes, personne n’est jamais venu. Alors j’ai fait pipi dans la camisole ; ils n’étaient pas contents. Le soir, ils m’ont fait une piqûre et m’ont libéré, mais ils ont oublié de me donner à manger. Heureusement, Paul m’avait conservé une pomme. Je m’ennuie beaucoup après toi, maman. Je veux rentrer à la maison. Il y a longtemps que tu n’es pas venue me voir. Je sais bien que la dernière fois je n’ai pas été très gentil avec toi, mais je te jure que je ne te frapperai plus. D’ailleurs, après ta visite, ils m’ont dit que tu ne viendrais plus jamais si j’étais méchant ; j’ai bien compris la leçon. Tu sais, je ne suis pas fou, j’ai juste très mal à la tête et c’est pour ça que je suis énervé quelquefois. Ici, il y a beaucoup de fous. Ils sont différents, ils hurlent pour rien, ils se balancent tout le temps. Moi je ne hurle pas, sauf quand je suis énervé. Et puis je ne me balance jamais ; je tape ma tête contre le mur quand j’ai trop mal, c’est tout, ce n ‘est pas grave. Demain il paraît que j’aurai l’autorisation de retourner à l’atelier. J’aimerais bien scier du bois pour commencer ton buffet, mais ils ne veulent pas me donner une scie. Ils disent que c’est trop dangereux. Pourtant, tu le sais toi, maman, que j’ai l’habitude de scier. Le docteur m’a demandé pourquoi j’avais voulu te tuer avec ma scie. Ce n’est pas vrai, je n’ai jamais fait une chose pareille. Pourquoi lui as-tu raconté ça, maman ? J’ai demandé à Paul d’écrire un poème pour toi. Il a commencé, mais il n’a pas encore terminé. Je te l’offrirai quand tu viendras me chercher pour rentrer à la maison. Hier, j’ai vu beaucoup de monde. Je crois qu’ils étaient tous des docteurs car ils avaient des blouses blanches. Ils sont venus dans ma chambre, m’ont fait une piqûre, et m’ont posé des tas de questions. Je n’ai pas tout compris, je crois que j’ai répondu un peu n’importe quoi. Alors ils se sont fâchés, je me suis énervé et ils ont ligoté mes chevilles et mes poignets sur le lit et m’ont fait une seconde piqûre. Pourquoi ne me laissent-ils pas tranquille, maman ? Dis, quand viendras-tu me chercher ? Quand je pose la question au docteur, il répond toujours « bientôt », mais c’est très long bientôt. Paul me lit ses poèmes et moi je dessine des roses. Paul m’a dit que sa mère allait venir le chercher dimanche prochain. Je vais rester tout seul, avec les fous, si toi tu ne viens pas. Chère maman, répond moi s’il-te-plaît, tu ne réponds jamais à mes lettres. Je vais donner celle-ci au docteur, il la postera pour moi. Ma valise est toujours prête, tu vois je ne suis pas fou, maman.

Ton fils qui t’aime,

Joseph.

A l’aube de ses cinquante ans, Joseph attend toujours que sa maman vienne le chercher à l’asile psychiatrique. Le docteur n’a jamais posté ses lettres.

M.D. 2010

27 réflexions au sujet de « Joseph le fou »

  1. Un texte poignant que je ne découvre que maintenant.
    On se demande parfois si ce ne sont pas les médecins qui rendent encore plus fou…Les traitements barbares à l’électricité et la camisole ne sont pas pour améliorer la santé des malades.
    Quand aux psy, parfois je me demande si ce ne sont pas eux, les grands malades:)

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    1. Ce récit (authentique) se déroule dans les années 60. J’ignore si les traitements « barbares » existent encore de nos jours…

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    2. Je crois que les traitement à l’électricité existent encore, occasionnellement pour certains cas et il arrive qu’on soit obligé d’attacher les malades. Les solutions médicamenteuses remplacent ces pratiques, tant mieux, bien qu’il y aurait beaucoup à dire à ce sujet aussi.

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  2. Un texte poignant, entre folie et amour, désordre et prison, c’est très fort et on ne sait s’il faut plaindre ou critiquer la mère et que penser du fils, est-il fou ou l’est-il devenu? Un témoignage saisissant.

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    1. Oui, et : qu’est la normalité ? qu’est-ce qui est normal ou ne l’est pas ?
      Qu’est la folie, du reste ? Quels critères pour la définir ? Ceux de la « si vile » société ?
      Matière à réflexions, oui.
      Texte très émouvant… tellement… trop… de trop près…
      Bonne nuit Louv’

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    2. Bonjour Khayaa,
      Les questions que tu poses, à mon avis, n’ont pas de réponse. La normalité est « fabriquée » de toute pièce par les hommes ; chacun selon ses propres critères.
      Merci pour ton passage, bonne journée.

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  3. Dure, très dur… comment rester insensible mais comment aussi ne pas avoir peur ? Il y a de grandes souffrances incomprises ou incompréhensibles, même en dehors des murs d’un asile.

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    1. Ca date de 1962…mais « bientôt c’est long » est toujours d’actualité je pense.
      A bientôt Jean-Pierre, bisous.

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  4. Je reconnais bien la patte de Louvopale… Voilà une délicieuse et sombre fantaisie en déclinaison de la maladie mentale. Brrr… je planque les outils, remarque je ne suis pas bricoleur, je me demande pourquoi je les garde (pour ma fille peut-être…) Bises.
    Jonas

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  5. Une vérité poignante qui ne sera jamais publié car elle fait partie d’un autre monde avec lequel il est difficile de communiquer. Je ne suis pas sûr que l’on traite mieux les malades aujourd’hui, seule la camisole à changée et les lettres ne sont toujours pas postées. Bises Dan

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    1. Je ne suis pas certaine non plus qu’ils soient mieux traités aujourd’hui. Le milieu psychiatrique est « un grand muet »…
      Bisous, Dan.

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  6. Bonsoir Louv’ !
    Comme c’est triste… Sous forme de lettre, c’est encore plus dur à supporter, ça touche plus directement.
    Je trouve ce texte très très bien écrit, et émouvant !

    Bises, passe une bonne nuit

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    1. Oui j’admets que ce n’est pas très gai..C’est un vieux texte ressorti des tiroirs, tiré d’une lettre réelle.
      Bonne nuit Naïs, bisous.

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