soir de fête

|petite fille sur le chemin de fer - little girl on the railways

J’ai huit ans. Ce soir, ma mère est partie ; elle a cru que je dormais quand elle est venue m’embrasser dans mon lit, mais je faisais semblant. De toutes façons je m’en fiche, je n’aime pas les feux d’artifice. Et puis le docteur a dit qu’il ne fallait pas que je sorte. J’ai plein de boutons sur le corps et ça me gratte partout.

Ma mère, pour rien au monde elle ne manquerait le feu d’artifices ; après tout ma maladie n’est pas si grave, ça n’aurait rien changé si elle était restée avec moi. Et puis ma grand-mère habite dans l’appartement du dessous. S’il y a un problème, je n’ai qu’à taper très fort sur le plancher. J’aurais pu dormir chez elle ce soir, mais je préfère ma chambre. Ici au moins, je peux rallumer la lampe et lire tant que je veux.

Ca fait au moins trois fois que je lis « Alice au pays des merveilles ». J’aime bien suivre le lapin blanc avec elle ; je voudrais qu’elle ne revienne jamais à la réalité. Parce-que la réalité, ce n’est pas très intéressant. Les adultes sont bizarres ; ils prennent les enfants pour des petits êtres fragiles qu’il faut protéger et éduquer. Mais en même temps, ils n’hésitent pas à nous laisser tomber pour un feu d’artifices ou pour autre chose…

Ma mère sentait fort le parfum ce soir et elle était très maquillée. A mon avis, son feu d’artifices n’est qu’une excuse pour me cacher la vérité. D’ailleurs, elle ne me dit jamais la vérité. Mais moi je devine tout ; je fais juste semblant de la croire. Je déteste quand elle sort le soir. Comment peut-elle aimer quelqu’un d’autre plus que moi ?

Demain elle me fera un cadeau. Elle fait toujours ça le lendemain. Elle croit pouvoir acheter ma tolérance, mon pardon. Il y a longtemps que j’ai compris son petit manège et franchement, elle me déçoit beaucoup.

J’entends au loin claquer les pétards et les fusées. Des chiens aboient dans le quartier.

Il y a une idée qui me traverse l’esprit tout à coup : et si je faisais mon feu d’artifices moi aussi ? J’ai des allumettes cachées dans ma boîte à bijoux ; il suffirait que j’en craque une et puis je l’approche doucement du rideau en polyester de la fenêtre de ma chambre…Je laisserais les flammes monter un peu pour être sure que ça prend bien et puis je m’enfuirais dans l’escalier en laissant la porte ouverte…Et puis je crierais : « au feu » pour réveiller ma grand-mère ; les pompiers arriveraient très vite, toutes sirènes hurlantes.

Toute la maison brûlerait et quand ma mère rentrerait, il ne resterait plus rien et elle s’inquiéterait beaucoup pour moi et elle culpabiliserait….

Voilà ! C’est exactement ce que je vais faire…

14 réflexions au sujet de « soir de fête »

  1. Résonance de l’enfance, encore. L’enfance sait des choses et a des sensations qui disparaissent avec l’âge. On peut plus facilement duper un adulte qu’un enfant. Paradoxe un peu déstabilisant. Où est l’insouciance ? Sans doute chez Alice, mais pas si sûr. Ton texte a cette force qui te caractérise, Louve. J’ai encore en moi ces soirs où mes parents sortaient, ma mère portait « Soir de Paris », ce parfum traînait un peu après son départ, puis venait la responsabilité : je devais garder ma soeur cadette. Je ne dormais pas avant leur retour. J’étais môme, mais pas tant que ça. J’étais surtout contrarié. Merci pour ce texte limpide. Bises.
    Jonas

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    1. Je me souviens très bien de « Soir de Paris », une effluve poudrée et sucrée…Le « pshitt » signifiait : « je sors ce soir »…

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  2. Que ça sonne juste ! Moi, je me cachais dans la maison ou faisait des mini fugues, du coup, on s’inquiétait pour moi… Enfance n’est pas miévrerie, passe une belle semaine

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    1. Je suis bien d’accord, les enfants sont perspicaces et très futés..
      Bonne semaine à toi également !

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  3. bonjour Ma Louv’
    Je pense que cette enfant est en fait ou a été très malheureuse et pour que l’on fasse attention à elle
    pour que l’on l’on s’intéresse à elle , a cet amour qui lui manque n’hésitera pas le jour ou elle n’en pourra plus de faire ce qu’elle dit
    bisous tout plein

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    1. Oui, elle fera ce qu’elle dit ou autre chose pour attirer l’attention, c’est certain.
      Bisous tout plein, Célie

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  4. Ton histoire me fait penser à un souvenir personnel. J’avais sept ans lorsqu’on m’a confié à une voisine alors qu’on enterrait mon grand père…Je n’ai rien retenu de la leçon car je n’ai pas su parler plus librement à mes propres enfants. Bises Dan

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    1. Les adultes ne savent pas parler librement ; ils ont oublié leur naturel d’enfant. Mais il ne faut jeter la pierre à personne, Dan.
      Bises.

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  5. Qui joue avec le feu ? L’adulte ou l’enfant ?
    J’ai aimé suivre les pensées de cette gamine malade. En restera-t-elle au fantasme du feu ? Rien n’est moins sûr.
    Belle image en prime et superbe musique…

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    1. Les deux, je crois bien…Le feu ne restera qu’un fantasme ; il sera remplacé par d’autres actes de rébellion.
      A bientôt Mony.

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