les passagères de l’ombre

seule

Le jour s’est levé, enfin, occultant la mémoire de sa nuit sans sommeil. Les nuits blanches, elle ne les compte plus, à étreindre un corps invisible, à respirer son odeur. A ressasser les doutes, à se maudire d’être si faible. Ses serments, elle n’y croit plus depuis longtemps mais fait semblant. Parce-qu’il ne faut pas le décevoir, parce-qu’elle n’en a pas le droit. D’ailleurs, elle n’a aucun droit. Elle n’est que la passagère, celle de l’ombre.

Angie pose un pied en dehors du lit défait. Elle frissonne, ses mains tremblent. Dans le miroir de la salle de bains, elle ose à peine se contempler. Les cercles bleus de ses yeux délavés lui mangent le visage. Son teint est blême. Elle se dit qu’il est préférable qu’il ne la voit pas ainsi.

Les bruits de la ville lui parviennent peu à peu. Dans une heure, elle retrouvera sa place, parmi les fourmis. Personne n’imaginera la pâleur de sa peau sous son maquillage indélébile. Nul ne soupçonnera les cernes derrière les lunettes de soleil. Comme d’habitude, elle marchera la tête haute, les mains dans les poches de son trench rouge. Le patron du bar-tabac la saluera de son éternel : « alors, ce n’est pas encore aujourd’hui qu’on arrête, hein ? ». Comment pourrait-elle arrêter de fumer ? De plus, il aime son odeur de tabac blond…

Déjà, elle imagine la prochaine fois. Déjà, elle dresse l’inventaire des mots qu’elle lui prononcera. Il soulèvera un sourcil étonné, protestera, lui jurera un amour sans faille. Et elle le croira, bien sûr. A moins que les mots soigneusement choisis, ne parviennent pas à sortir de sa bouche, tant elle désirera profiter des instants de bonheur à l’état pur. A quoi bon gâcher ces heures si précieuses et si rares ? Elle lui dira, une autre fois…

Angie sourit à l’idée de la prochaine fois. Son coeur en mode pause se remettra à battre la chamade lorsqu’elle apercevra sa silhouette. Elle aura envie de le gifler d’avoir été si long à revenir, mais elle se jettera dans ses bras. L’attente, les nuits blanches, les jours de fête solitaires, les week-ends sans fin, seront balayés à coups de baisers. Le temps s’arrêtera pour quelques heures…

Dans le désert bleu glacier des amours interdites, Angie a rejoint la longue caravane de ses soeurs, les passagères de l’ombre.

25 réflexions au sujet de “les passagères de l’ombre”

  1. Dans une société où l’on est tous supposés avoir des préoccupations très matérielles et très « efficaces », combien sont elles (et sans doute ils) à avoir leur vie rythmé par leur seul coeur ? Beaucoup sans doute mais tout comme Angie, ils portent un maquillage pour ne pas déranger… Merci pour ce beau texte, bisous

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  2. L’attente ne laisse pas beaucoup d’alternatives, soit on repeint son intérieur en couleurs lumineuses soit on se laisse sombrer dans le noir, mais ces longs moments peuvent être remboursés largement juste par un sourire. Bises Dan

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  3. « Passagères de l’ombre » je te jalouse ce titre. Jolie promenade pour une amante en amour. Peut-on rapprocher ton texte de l’Angie de Bowie, avait-elle tant ce profile d’amante fascinée par le belle pierre qui roule ? Je n’en suis pas sûr. En même temps, aucun des ces trois-là ne me demande mon avis… Joli moment, Louve, tes références musicales me plaisent, tu le sais. Bises.
    Jonas

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    1. Angie de Bowie ou de Jagger…c’est un peu la même chose, non ? J’aime bien faire un clin d’oeil musical sur des textes un peu trop…
      Bonne soirée, Jonas, bises.

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  4. Combien de passagères de l’ombre de part le monde ? Des hommes dans ce cas doivent probablement exister…oui, non ? Je ne sais…
    Toujours beaucoup de pudeur pour dire la douleur.

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    1. tu as l’art des titres ! Moi je cherche toujours longtemps avant d’en trouver un… Et il ne me satisfait jamais complètement. Cela dit, tu l’auras compris, j’apprécie aussi le contenu… juste après le titre !

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    2. J’avais bien aimé ton titre « coeur de pigeon »…et le contenu aussi, bien sur 🙂

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  5. Magnifique.Je ne sais que dire d’autre, Louv’ mais je voulais que tu saches combien j’apprécie ton écriture. D’ailleurs, à écouter ce ne serait pas mal non plus, non ?

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  6. Elle l’aime. Il la désire comme un objet que l’on consomme… une friandise de temps en temps. Un portrait de femme, bien saisi, dans la souffrance de l’attente, vaine.

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    1. Oui, c’est tout à fait l’esprit de ce texte, qui s’adresse à de si nombreuses femmes…

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  7. Un très beau portrait de l’autre femme, celle que l’on s’offre comme une cerise sur le gâteau, et pour laquelle on ne modifiera pas sa petite vie tranquille!

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    1. « Angie » est l’une de mes chansons préférées des Stones. Je ne sais plus qui elle était, mais peu importe.
      Bonne soirée Jean-Pierre

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