Paradis 23

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En cette veille de 14 juillet, la Creuse paresseuse s’étirait nonchalamment à la manière d’une chatte et baillait aux martinets. Encore chaude, la ville transpirait et une faune assoiffée s’affaissait lourdement aux terrasses des cafés. Il n’y avait rien d’autre à faire dans ces ruelles aux maisons hautes et aux volets clos. L’ennui nous gagnait un peu.

En mal de musique, Jimmy avait déniché dans un journal quotidien, l’annonce d’un bal populaire orchestré par le groupe « trompette-musette » au lieu-dit « Paradis 23 ».  Faute de blues, il pensa que l’expérience serait intéressante. Un peu réticente au départ, je m’amusai finalement de cette initiative.

Fuyant le labyrinthe de la ville austère, nous empruntâmes une route de campagne en direction de ce lieu mystérieux. Deux heures et d’innombrables kilomètres après, sous l’oeil narquois de la lune qui s’éveillait, nous parvinmes enfin aux abords d’un chemin creux qui arborait fièrement un panneau fléché « Paradis 23 ».

Le chemin caillouteux montait rudement et se terminait en impasse, dans la cour d’une ferme où poules et canards déambulaient, tranquilles…

« Impossible que ce soit ici » dit Jimmy. Mais à peine s’était-il exprimé, qu’un vieux paysan, béret enfoncé jusqu’aux sourcils, fourche à la main, se dirigea vers notre véhicule, s’épongea le nez du revers de sa manche et nous salua d’un fort aimable « Bonsoirrr messieurs-dames » !

Nous ne pouvions plus reculer.

A notre question « Où se situait le « Paradis 23″ ? », le vieux répondit : « C’est ici le parrrradis, entrrrez, entrrrez donc ! ».

Nous avions beau scruter le moindre recoin de la cour de la ferme, aucun signe ne laissait présager qu’un orchestre se préparait à jouer et nous étions apparemment les seuls visiteurs du soir…

A notre question « Etait-ce bien ici qu’un bal serait donné »?, notre hôte d’accueil, tout sourire, nous rassura : « Oui, oui, c’est bien ici. D’habitude l’orrrrchestrrrre est déjà arrrrrivé, mais aujourd’hui, ils sont en rrrrretard….Mais vous pouvez allez voirrrr la salle en attendant ! »

Sur ces paroles, une silhouette informe boudinée dans une robe noire qui se voulait élégante, apparut sur le seuil de la porte : « Bonsoirrrr messieurs-dames, bienvenue au parrradis ! ». Je tremblai d’effroi devant cette apparition pour le moins incongrue. Plantée sur ses chaussures boueuses, les paupières trop bleues, le sourire édenté, la patronne de l’endroit nous vanta largement « le seul dancing qui existe dans la Crrrrreuse » et s’enquit de savoir si au moins, nous savions bien danser…

L’espace d’un instant j’imaginai que nous allions être séquestrés, contraints de danser au son d’une « trompette-musette » cauchemardesque, pour distraire les paysans du coin… Peut-être même allaient-ils nous égorger au petit matin, pour faire du boudin…

D’un regard échangé, Jimmy comprit mon angoisse. Rapidement, nous prîmes congé en promettant de revenir un peu plus tard, lorsque l’orchestre serait arrivé…

Dans le rétroviseur de la voiture, avec soulagement je regardai s’éloigner les deux silhouettes qui nous faisaient de grands signes en répétant : « Rrrrevenez, mais rrrrevenez donc ! Le parrrrradis 23, c’est le seul dancing de la Crrrreuse ! »

Au sortir du chemin creux, le panneau indicatif avait disparu.

14 réflexions au sujet de « Paradis 23 »

  1. Je n’y suis pas encore allé mais un ami qui est grand danseur y va régulièrement, lui et bien d’autres hommes comme femmes adorent cet endroit! J’ignorais que c’était en mode ferme avec poules et canards mais ça rajoute un côté folklo ahah.
    En tous cas moi j’irais pour connaitre même si je doute que ça me plaise le côté musette… Mais pour qui aime danser et bien danser, endroit à recommander (dixit mon pote danseur)
    Avis aux gigoteurs et gigoteuses !

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  2. Si ça se trouve la soirée aurait été dantesque. Ma foi quand on refuse un obstacle… faut pas se plaindre après. Donc on n’en saura pas plus. Ferais peut-être bien un saut en Creuse moi cet été finalement, histoire de gratter un peu… La trompette-musette vl’a pas ks’a m’intrigue du coup. Merci pour le show. Bises.
    Jonas

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    1. L’inconnu fait peur, c’est connu. Oui, c’est dommage de ne pas avoir « gratté » un peu plus…
      Bises à toi, Jonas.

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  3. J’ai randonné une fois dans la Creuse ; il y avait parfois des corbeaux cloués (ou crucifés plutôt), sur les portes de fermes. On n’était pas très rassurés.

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    1. Pour moi ce n’était qu’une étape ; je n’ai pas vu de corbeaux crucifiés mais des loups et des gens simples.

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    1. Tu peux sourire, Célie. Cette ballade anecdotique restera dans ma mémoire comme un espace hors du temps.
      Bisous tout plein.

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    1. Etait-ce un rêve ou un cauchemar ? Je me le demande encore…
      Merci, Nathanaël, de ta visite, et….vroum vroum 🙂

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