Tizgui

tizgui
Dans les terres rouges de l’Atlas, entre les provinces de Ouarzazate et Zagora, à quelques kilomètres des cascades de Tizgui, vivent quelques belles âmes au sein d’un minuscule village dont j’ai oublié le nom.

Il est fort peu probable que ce texte soit lu un jour par l’un de ses habitants, mais je voudrais leur rendre hommage à ma façon.

En ce jour de printemps 2002, j’avais loué un énorme 4×4 chez un loueur de Marrakech. En bonne touriste européenne, je m’étais dit qu’il fallait au moins ce genre de véhicule pour parcourir la route aux 99 virages séparant Marrakech de Ouarzazate, puis descendre la vallée du Drââ et atteindre Mahmid, point de rencontre des anciennes caravanes du Sahara marocain.

Le loueur m’avait expliqué que la route était très praticable et que n’importe quel type de voiture ferait l’affaire (je le soupçonnais fort de ne pas avoir de 4×4 disponible), mais j’avais envie de frimer un peu.

Je connaissais bien cette route qui mène à Ouarzazate mais elle me surprenait et m’enchantait à chaque fois. Les maisons de terre rouge, les cactus, les petits vendeurs de caméléons ou de dattes, les quelques échoppes aux appellations « bling bling » du genre : « Atlas shopping, Maroc multimédia« ….et les inévitables publicités Coca Cola et Mc Donalds.

Après la traversée de Ouarzazate, le paysage devint plus désertique et brûlé. Des dromadaires paissaient tranquillement aux abords d’oueds desséchés mais parsemés ça et là d’herbes obstinément vertes.

Il était onze heures du matin et la chaleur commençait à peser. Mahmid était encore très éloigné et je voulus faire une halte. Mon regard s’arrêta sur un panneau providentiel, planté là au bon moment : « les cascades de Tizgui ». Rien que le mot « cascades » m’apporta une sensation de fraîcheur revigorante et d’un coup de volant décidé, j’en pris la direction.

Ce n’était plus une route, mais une piste, bordée de cactus, qui montait franchement. Je pensai à ce moment que j’avais bien fait de louer un 4×4 ; une simple petite voiture n’aurait sans doute pas survécu aux trous, aux bosses et aux jets de pierres sur la carrosserie à chaque virage. Je ne sais combien de kilomètres je parcourus ainsi, un peu inquiète de ne pas apercevoir de cascades à l’horizon.

Quand soudain, je me trouvai à un carrefour de pistes, sans aucune indication. Je stoppai le véhicule et descendis. A ce moment là, surgis de nulle part, une bande de jeunes garçons vint à ma rencontre. Ils parlaient Arabe, ne comprenaient ni le Français ni l’Anglais. Je leur dis « tizgui » et tout en riant, ils m’indiquèrent la piste de gauche.

Habituée aux nombreuses sollicitations des jeunes marocains envers les touristes, je me méfiais, pensant qu’ils m’indiquaient une fausse direction, simplement pour me conduire à un marchand de bijoux ou de poteries. J’avais déjà vécu cette expérience et avais été piégée par un jeune auto-stoppeur qui m’avait dirigée malgré moi vers son oncle, marchand de tapis.

Dans ce cas là, ne pouvant refuser un thé à la menthe, ne pouvant refuser de donner des nouvelles de votre famille, vous vous asseyez et c’est alors que, comme par magie, des dizaines de tapis se déroulent devant vous « pour le plaisir des yeux ». A moins d’être très impoli, difficile de prendre congé sans avoir acheté quelque chose…

Je fis mine de prendre la direction contraire à celle indiquée et les garçons me crièrent « non, non » en pointant la piste de gauche. Plus méfiante que jamais, je tournai délibérément… à droite !

Les garçons suivirent mon véhicule en riant aux éclats. J’avais beaucoup de peine à avancer, malgré les 4 roues motrices. En fait, il n’y avait plus de piste…Agacée, je décidai de faire demi-tour, mais je m’aperçus avec horreur que je m’enlisais dans une espèce de boue jaunâtre. Après plusieurs essais infructueux, j’accélérai en reculant pour me dégager. Peine perdue. C’est alors que je constatai avec effroi, que les roues arrière du 4×4 étaient quasiment dans le vide…au-dessus d’un ravin au fond duquel coulait l’oued !

Epuisée, vexée et honteuse, je sortis de la voiture. La bande de garçons m’entoura ; ils parlaient tous à la fois et je n’y comprenais rien. Deux d’entre eux, âgés de neuf ou dix ans, me prirent par la main et me tirèrent…Sans autre alternative, je me laissai faire et les suivis. Les autres sautillaient et riaient en me montrant du doigt une kasba, là-haut, dans la roche….J’aimais le contact de ces petites mains chaudes s’agrippant aux miennes…

Alors j’aperçus des femmes sortir une à une, des petites maisons rouges. Elles étaient une dizaine environ. La plupart portait des enfants en bas âge. Ils étaient beaux, souriants, accueillants.

L’une d’entre elles s’avança la première, me salua et m’adressa un large sourire. Puis elle m’invita à m’assoir sur un banc rocheux, pendant que les garçons lui expliquaient sans doute la situation. Alors, toutes les femmes s’assirent avec moi.

Elles me touchaient les cheveux, les mains, mes jeans, et riaient entre elles. L’une d’elle m’apporta de l’eau et des dattes. J’appréciai énormément et la remerciai d’un sourire. Celle qui semblait l’aînée me fit comprendre qu’elle s’appelait Zohra. Entre elle et moi s’instaura naturellement un langage des signes. Très vite je sus que ces femmes avaient souvent mal au ventre et à la tête. Elles avaient besoin d’aspirine. Les plus jeunes semblaient plus intéressées par le rouge à lèvres. Certaines demandèrent des crayons et des cahiers pour les enfants.

Désirs simples de femmes qui ne parlaient pas mon langage et avec lesquelles je me sentais en parfaite communion. Magie du désert ou solidarité féminine, je ne saurais dire.

J’en arrivai presque à oublier que je devais rejoindre un hôtel à Zagora et que mon véhicule se trouvait en fâcheuse position. Zohra me fit comprendre qu’il me fallait attendre les hommes du village, partis travailler.

Le soir venu, des camionnettes arrivèrent. Les enfants se précipitèrent vers les hommes de retour pour leur conter ma mésaventure.

L’un d’entre eux, le plus âgé, maçon de son métier, parlait un peu le Français. Il s’appelait Ahmed. Il alla inspecter le 4×4 en équilibre au-dessus de l’oued, réfléchit profondément, puis me rassura.

Une fois sa décision prise, ce fut une véritable opération commando. Tout le village se mit à l’ouvrage. Les hommes fixèrent une corde au pare-choc avant du véhicule et au pare-choc arrière d’un vieux camion au volant duquel Ahmed prit place. A son signal, tous les enfants poussèrent le 4×4, encouragés par les cris des femmes, pendant qu’il accélérait de son côté.

Quelques minutes après, le véhicule était libéré. J’en pleurais de joie et ne savais comment les remercier.

Il me fallait reprendre la route. Deux petites filles s’accrochaient à mes mains. L’une d’entre elles m’offrit une fleur de cactus. J’avais le coeur serré.

J’aurais voulu leur faire plein de cadeaux, mais j’étais partie de Marrakech avec le strict nécessaire pour trois jours. En fouillant mon sac à dos, j’en sortis un paquet de cigarettes, un rouge à lèvres, un stylo, un briquet, un paquet de bonbons à la menthe et deux cent dirhams. Je donnai tout à Ahmed en le priant de partager avec les autres et en m’excusant de ne pouvoir faire plus.

Ahmed sortit alors de sa poche, un vieux papier jauni et chiffonné : son livret militaire établi en France. Il en était très fier. J’en eu les larmes aux yeux. S’il n’avait pas été musulman, je l’aurais embrassé de tout coeur.

Avec beaucoup de tristesse je quittai ce peuple adorable. Ahmed m’ouvrit le bon chemin vers Zagora et au carrefour des quatre pistes, nous nous quittâmes en klaxonnant et en nous faisant de grands signes de la main.

Je n’ai jamais vu les cascades de Tizgui. Mais ce fut un très beau voyage.

Les sables de l’infini, pour le plaisir des oreilles…..

17 réflexions au sujet de « Tizgui »

  1. Sais-tu que l’histoire des tapis m’est arrivée à Istanbul ? Pareil… Dans la rue un gars m’aborde, il parle français, j’avais 25-26 ans, on discute, on sympathise, il m’emmène déjeuner tout près, on mange avec les mains, on bois le raki, délicieux, puis il me convie au thé chez son père à cent mètres de là… un négociant en tapis persans. Très beaux, très chers. On n’a pas fait affaire, j’étais fauché. Mais j’ai très bien mangé… Bises.
    Jonas

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    1. 🙂 Ce qui est dommage, c’est que, à cause de cette façon de procéder ils perdent des clients potentiels. Beaucoup d’Européens ne supportent pas ce « harcèlement ». Mais bon, il faut savoir dire non !
      Bises.

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    1. Je m’embarque souvent moi-même 🙂 dans mon imaginaire et mes souvenirs. Le présent réel m’inspire beaucoup moins…

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  2. Magnifique récit aux saveurs de sable et chaleur de là-bas. Une humanité y règne et il fait bon lire ce partage. Les belles rencontres sont toujours au bout d’une aventure pour peu qu’on accepte de prendre un chemin différent. 2002, c’est déjà loin… Bises.
    Jonas

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    1. C’est déjà loin mais toujours très présent en moi. Prendre un chemin différent n’est pas toujours aisé, et pourtant quelle récompense !
      Bises.

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  3. C’est une belle expérience humaine que tu nous offres en partage.
    Pour un petit instant, j’étais, loin, loin de mon ciel gris et venteux du nord.
    Belle musique pour accompagner ce moment.

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    1. Oui c’est vrai. Mais mon grand souhait aujourd’hui est de retourner là-bas, en prenant bien la piste de gauche…et leur apporter ce dont ils ont besoin.
      Lorsque l’on a ce genre d’expérience, on revient différent….

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  4. Très beau récit qui correspond parfaitement à ce que j’avais ressenti de ce pays, il y a longtemps en faisant tout un tour avec les scouts (marche / car / train) et en dormant à la belle étoile. On était assez inconscients, mais tout s’est bien passé pour les raisons que vous exposez. Mais on avait strictement rien à leur offrir et les 4X4 n’existaient pas 🙂 🙂

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