na ha ni

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Aux prémices du dernier printemps, Kaïsha avait répondu au message des étoiles. De plaines en forêts, d’alpages en hautes cimes, des sables d’opale aux montagnes noires, elle avait marché jour et nuit, vers la constellation Alpha. Mais à chacun de ses pas, les étoiles semblaient s’éloigner, se riant de sa crédulité, se moquant de sa course effrénée. Perdue dans les méandres de ce jeu machiavélique, après de longs mois d’errance, la louve, épuisée, finit par se lasser. Elle décida d’abandonner ce monde chimérique, retourna à sa réalité et se réfugia au creux d’un chêne tortueux, dont l’écorce écartelée lui offrait asile.

Il lui fallut un peu de temps pour adapter sa vue à l’obscurité du ventre de l’arbre. La chaleur humide et l’odeur musquée qui régnaient à l’intérieur, lui firent penser à la tanière, au nid… Quelques touffes de poils mélangées à des brindilles mortes témoignaient de précédents occupants. Protégée, invisible et inaccessible, Kaïsha observa…

C’est alors que des centaines de chuchotements vinrent lui chatouiller l’oreille. D’abord, elle crut qu’elle rêvait. Puis, les chuchotements se transformèrent en mots distincts, des mots familiers, des mots qu’elle avait vu écrits quelque part. Dans un tourbillon de brume, les mots s’alignèrent un à un sur des pages virtuelles et l’interpellèrent. A demi-assoupie, elle fit l’effort de lire et sa mémoire raviva les personnages qui avaient croisé son chemin.

En premier lieu, elle vit l’Ego paré de ses plus beaux atours, qui se tortillait, brandissant sa verve audacieuse, esquissant quelques ronds de jambes, essayant de capter toute l’attention. Indifférente, elle détourna le regard.

En second, elle aperçut la Pensée philosophique qui répétait inlassablement des phrases empruntées, persuadée de les avoir inventées. Amusée, elle se moqua un peu et changea de page.

Puis elle parcourut les Coups de gueule, innombrables et Ô combien vains. Ensuite, arriva le Cri du coeur blessé. Celui-là, humble et sincère, l’émut, mais lui rappelait trop ses propres tourments. Elle compatit et se dépêcha d’oublier.

Accoururent les Ecrits du soir, les uns légers comme des papillons, les autres alourdis de pensées sombres, d’autres encore pourvus d’un humour certain ; tous savoureux comme des gourmandises défendues. Ceux-là étaient de loin, ses préférés.

Les pages tournaient de plus en plus vite, comme pressées d’être lues et relues. Les Poésies qui voletaient ne pouvaient s’y poser, les Sarcasmes se bousculaient, les Médiocrités grimaçaient de dépit… Kaïsha fut prise de vertige et même, d’un certain dégoût. Elle aurait voulu s’enfuir, échapper à sa mémoire, mais les mots la rattrapaient, réprobateurs et menaçants.

Quand soudain, une page baignée de lueurs bleues, s’immobilisa très doucement, cligna des yeux, lui sourit et l’enchanta. Tout en elle n’était que sérénité, beauté, douceur et compassion. A cette apparition, la louve se réveilla tout à fait. En y regardant de plus près, elle vit autour d’elle, une multitude de petits êtres affairés à remettre de l’ordre dans ce monde perturbateur. Elle observa longuement l’effervescence microscopique et bientôt, les autres pages disparurent, les mots se turent. Seul le murmure de la forêt lui parvenait et elle se sentit enfin libérée de sa mémoire.

Le vieux chêne creux soupira de soulagement. Il vit que Kaïsha était prête. Alors il se fit cocon, la resserra en ses fibres, la baigna de sa sève régénératrice, lui ôtant toute salissure, lui pansant la moindre plaie. L’arbre se tordit un peu plus et gémit. Assis en rond devant lui, les petits êtres ayant terminé leur tâche, contemplaient de leurs yeux jaunes, haletants, la métamorphose en marche.

Enfin, dans un orgasme profond et sonore, Kaïsha mua de sa peau de louve et rampa, ruisselante et nue, hors du ventre végétal. Des rires joyeux fusèrent de toutes parts et trois syllabes se mirent à chanter et à sautiller de branche en branche :

…NA …. HA…..NI……

17 réflexions au sujet de « na ha ni »

    1. L’heure n’est plus à la rêverie ni même à l’imaginaire, car la réalité toute crue nous a rattrapés. Pourtant, comme toi, j’aimerais me coucher au creux du vieux chêne…c’est sûr !

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  1. Un conte philosophique très poétique, on reste sous le charme de cette fabuleuse histoire en attendant la suite…
    Je suis heureuse de découvrir ton blog, Louv’ , merci de ta visite « chez moi »

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  2. Un bel inventaire de ce que nous sommes. Ton texte Louv’, est une chanson de geste qu’on contera encore longtemps au creux de l’hiver au fond des demeures de pierre, devant l’âtre, en caressant rêveusement le flanc chaud de l’animal à nos côtés. Merci pour cette belle aventure de métamorphose, à faire pâlir Kafka de jalousie.
    Jonas

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    1. J’imagine bien la scène devant l’âtre dans une vieille demeure de pierres. En attendant je me contente du radiateur 🙂 mais sait-on jamais. Tout peut arriver à qui y croit vraiment. Merci Jonas.

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  3. Je crois que moi aussi je suis restée au creux d’un arbre pendant un mois mais je ne sais pas si j’ai réussi à me débarasser de mes oripeaux comme Kaïsha… En tout cas, contente de retrouver ton blog qui est encore plus beaux depuis la dernière fois où j’y suis venue ! Passe une belle journée, bises

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    1. Ton séjour au creux de l’arbre n’est pas passé inaperçu et je suis heureuse que tu sois revenue, même avec quelques lambeaux d’oripeaux 🙂 A très bientôt chez Moïra.

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  4. Oh Kaïsha! merci! Très heureuse de la retrouver dans ce magnifique texte que j’ai peur de commenter tant j’aime les pouvoirs de métamorphose de tes mots magiciens, peur de divaguer, jamais sûre de bien lire mais en même temps quand c’est si bon de se laisser porter par la beauté, la vibration des phrases, une sensibilité subtile qui vous touche, un univers original et mystérieux, je me dis que ce n’est pas si grave de mal interpréter… Comme dans un miroir magique je vois dans ton texte un vertigineux et savoureux entrelacement d’arbre magique et de pages de blogs et j’adore ça! J’aime ces petits êtres affairés à remettre de l’ordre et ces rires joyeux fusant de toutes parts… Un très très beau texte, vraiment!

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    1. Je te rassure sur un point, j’ai moi aussi peur de divaguer 🙂 Et finalement je me laisse emporter par l’imaginaire, sans honte. Nahani a une suite, alors à bientôt pour un nouveau voyage !

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