san francisco dream

san francisco

En quittant Vegas, j’ignorais que je me dirigeais vers un autre enfer.

Il faut être fou pour traverser la vallée de la mort à partir de Mai. Les températures peuvent atteindre 55 ° Celsius. La vallée de la mort doit son nom à l’épopée de la ruée vers l’or. A cette époque, les pionniers venus d’Europe l’ont traversée, ignorant les dangers. Beaucoup y ont laissé leur peau. Sur quelques centaines de kilomètres, ce désert de dunes chauffées à blanc, recouvertes de sel et de borax, est la région la plus hostile qui soit en Amérique du Nord. Pas une âme n’y vit, en principe.

Je roule, la climatisation poussée à fond. La température extérieure marque 48°. Il ne faut pas s’arrêter ; je donnerais ma chemise pour une bière.

En milieu de journée, m’apparaissent comme un mirage, des chromes étincelants. Sur le bas-côté de la route, des Harleys sont stationnées, seules au milieu de nulle part. J’ai le coeur qui bat vite…

J’ouvre la portière et un feu brûlant m’assaille. En ayant pris soin de m’asperger les cheveux d’eau, je me dirige vers ces motos sans propriétaire, quand l’un d’entre eux surgit, interrogateur. Je lui exprime mon admiration pour ces engins mythiques et à tout hasard, lui demande s’il connaît un certain Jimmy.

Le biker, hilare, me répond qu’il connaît beaucoup de « Jimmy », mais aucun assez fou pour rouler dans cet enfer blanc.

Un peu déçue, je les laisse, lui et sa Harley, et je repars. San Francisco est encore loin et je ne peux perdre de temps. Bientôt, la route devrait me conduire en altitude, vers les séquoias géants, puis vers les vignobles et les vergers de Californie. Respirer, enfin…

La température baisse, la route est sinueuse ; elle me rappelle les monts d’Auvergne. De chaque côté les séquoias millénaires se dressent fièrement. Je fais une pause pour caresser au passage le pied d’éléphant d’un spécimen qui me paraît très sympathique. Une pancarte clouée sur son corps m’informe qu’il se nomme « General Grant ». Salut mon Général !

Le soir tombe, les vignes de Californie s’étalent, généreuses. Des orangers et des citronniers croulent sous le poids de leurs fruits. Tout redevient humain, l’enfer s’est éloigné.

Apparaît enfin San Francisco, la belle. Premier arrêt à l’entrée de la ville. Une fleur éclatante et gigantesque me souhaite la bienvenue ; je suis rassurée. En son coeur, les maisons victoriennes montent et descendent, font éclater leurs couleurs nougatines au soleil couchant. Je repère la « maison bleue », celle que chante le troubadour Forestier. Elle est toujours là, mais la porte est fermée à clés. Le Golden Gate Bridge s’impose sur la baie, majestueux. Le vieux « cable car » grince et grimpe courageusement, sans trève, les rues qui montent, qui montent…vers Twin peaks. Mais qui donc a tué Laura Palmer ? Je ne me souviens plus.

Tout respire la tranquillité. No stress, malgré quelques sirènes de police qui hurlent et me font penser à ces séries télé. San Francisco sourit, indifférente, paisible et sereine. Même le « rock », le caillou d’Alcatraz, avec ses miradors inquiétants, dort innocemment au large de la baie. Le soir tombe et les restaurants sur le quai de Bubba Gump se remplissent. Forrest, quelle bonne idée d’avoir exploité la pêche aux crevettes !

Je suis séduite. San Francisco, je t’aime.

Le matin suivant, je m’enquiers de trouver les « house-boats », quartier des anciens hippies. Le décor est fantasque. Baraques biscornues et multicolores, construites sur terrasses flottantes, protégées par un hypothétique panneau « private property ». De vieilles carcasses de voitures rouillent au soleil, des hommes aux cheveux longs sertis de bandanas, fument sur le seuil de leur masure…je ne sais quelle substance paradisiaque. Vestiges d’un temps révolu, survivants de l’ère du « flower power »…

Il est interdit de traverser « leur » pont qui mène à « leur » quartier. Naturellement, incorrigible que je suis, je brave l’interdit et me dirige vers un groupe assis sur le ponton. « Hello, I’m looking for Bob  » dis-je.

Un sexagénaire vêtu d’un tee-shirt psychédélique, me dévisage : « My name is Bob » . Je lui demande s’il connaît Jimmy et lui raconte mon long périple. Après avoir tiré longuement sur sa cigarette à l ‘odeur caractéristique, il  continue en Français : « Jimmy est reparti« .

Je me sens comme une botte avachie, une montre molle de Dali. Deux semaines à parcourir les routes, à braver tous les enfers, à poser des questions…pour m’entendre dire que Jimmy est reparti ! Le découragement me gagne vraiment. Dans un jour, il me faudra repartir, moi aussi et je n’ai pas atteint mon but. Le rêve s’éloigne…

Bob se lève et me tend la main. Je le suis dans sa maison sur l’eau et il me montre une photo. Jimmy et lui, quelques années auparavant, posant sur la croupe de leur Harley respective, devant un bar de Haute-Loire.

-« Je n’avais pas vu mon frère depuis plus de dix ans ; il est venu jusqu’ici contempler un vieux rêve, mais sa vie est ailleurs…

– savez-vous où il est parti ?

– en France, quelqu’un l’attend là-bas, m’a-t-il dit

– qui ?

– il ne m’a pas dévoilé son nom, mais je sais qu’en dessous de son tatouage de loup, il voulait graver « Marilou »….il avait, paraît-il, quelque chose d’important à lui dire…

Dans l’avion qui me ramène vers la vieille Europe, je ne peux dormir. Une seule pensée m’obsède : on m’attend quelque part..

 

18 réflexions au sujet de « san francisco dream »

    1. Il y a, certes, les paysages grandioses, le mythe.
      Mais il y a aussi les gens, comme toi et moi, avec une culture différente, qui aiment leur pays, malgré tout ce qu’il comporte d’imperfections. Les rencontres sont toujours enrichissantes, partout dans le monde, quelque soit le régime politique. On peut se révolter contre l’injustice et tout le reste, mais ne tuons pas les rêves…

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  1. Chouette de partir vers l’ouest américain avec tes mots !
    Musique au coeur et la passion pour ce continent chevillée au corps.
    C’est le rêve de mon fils et il vit ce qui n’est que « vacances » pour moi.

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  2. Ben dis donc,quelle épopée…Des lieux mythiques bien sûr.!San Francisco,la côte ouest,berceau d’une grosse partie de « ma » musique,celle de mes 16 ans.Jefferson Airplane,Grateful Dead,and many others,oubliés par la jeunesse de maintenant.J’ai jamais été aux USA,et…..j’ai pas envie!!Bravo,bises,Jean-Pierre

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    1. Que l’on traverse ou pas l’Atlantique, on ne peut rester indifférent à cette culture. Ne serait-ce que pour la musique ! Merci Jean-Pierre.

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  3. Yes ! Voici un joli prétexte -cette course-poursuite derrière Jimmy- pour parcourir quelques miles à travers ce large pays aux contrastes saisissants. Continuez votre quête Marilou… Le plaisir est pour nous. Fort bien écrit (encore) cet article !
    Jonas
    PS. Et moi qui ne connais que l’axe Washington DC, Philadelphie, New York City…. Et un soupçon de Miami. Marilou, m’emmènerez-vous avec vous?

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    1. Voici ce que m’a répondu Marilou « qui m’aime me suive! ».
      Alors mon cher Jonas, tiens-toi prêt, on ne sait jamais ce qui va se passer dans sa tête 🙂

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    1. Oui, ça correspondait aussi à mes rêves d’Amérique. Je ne pense qu’à y retourner…Mais j’ai retrouvé Jimmy sur une autre planète 🙂

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