leader 1

tour_blanche_la-défense

C’était au temps béni où j’avais tout à apprendre. Par une porte enfoncée farouchement, j’étais entrée dans le monde impitoyable d’une multi-nationale. Fière et ambitieuse, déterminée à prouver mes capacités, je me tenais prête à me battre sur tous les fronts. Je n’imaginais pas alors que mon principal combat serait de garder la tête froide face au despotisme d’un  personnage hors du commun.

Faire abstraction de tout sentimentalisme, éliminer les faibles., atteindre l’objectif envers et contre tout : tel était le dogme de celui qui devait devenir mon big boss. Son nom de code :  « Leader 1″. En acceptant de faire équipe avec lui sur le même bateau, j’acceptais la loi du plus fort et une discipline quasi-militaire.

Leader 1 était bel  homme. Sa haute stature, son allure de fauve, ajoutées à l’aura du pouvoir, lui conféraient un charme fou.  « Elles » en raffolaient. J’en fis abstraction immédiate, ce qui me valut le privilège d’être considérée comme « numéro 2 ». Une certaine complicité et un respect mutuel s’instaurèrent rapidement entre nous.

De jour en jour je me passionnais pour ma nouvelle fonction et prenais de l’assurance. Le charisme et la compétence de Leader 1 me prodiguaient une force insoupçonnée. Dans son ombre, j’exultais.

Tout aurait été parfait s’il n’avait eu cette fâcheuse habitude de terroriser l’équipage, sans raison, presque par plaisir. Le matin, lorsqu’il apparaissait, chacun se faisait discret, espérant ne pas être la victime désignée du jour. Mais c’était peine perdue. Invariablement, Leader 1 jetait son dévolu sur l’un ou l’une, selon des critères qu’il était seul à connaître. Alors il se déchaînait. La tempête pouvait durer une heure ou plus, pendant laquelle il terrassait littéralement son bouc émissaire, l’insultant, l’humiliant délibérément devant le reste du staff paralysé.

Malgré le malaise que j’éprouvais dans ces moments-là, je restais imperturbable. Il m’était difficile de comprendre qu’on puisse ainsi se laisser malmener par un personnage aussi despote et sadique. J’en arrivais presque à mépriser la faiblesse de ses victimes.

L’orage passé, un grand silence régnait dans les couloirs. C’était généralement le moment où il m’appelait dans son bureau. Souriant, détendu, satisfait d’avoir déversé son trop-plein d’agressivité. Il m’informait alors des affaires courantes, m’offrait une cigarette, complimentait mon travail, fixait de nouveaux objectifs. J’occultais complètement la personnalité caractérielle de cet homme pour ne profiter que du meilleur de lui-même. C’était à ce prix qu’il m’accordait une confiance sans faille et me transmettait son savoir. Quatre années passèrent ainsi, électriques, stressantes mais ô combien passionnantes.

Lorsque survint un évènement extraordinaire. Je m’étais aperçue que depuis quelques temps, Leader 1 ne criait plus si fort. Ses vociférations matinales se faisaient moins régulières, ses ordres moins catégoriques. Souvent je le surprenais qui rêvassait devant la baie vitrée de son bureau. Il oubliait ses rendez-vous, perdait des objets, laissait trainer des dossiers, partait tôt le soir. A tel point que je m’inquiétais. Un jour que je lui posai une question précise, il ne me répondit pas. Je répétai la question, il ne répondit toujours pas. Le silence devenait gênant. Quand soudain, il me prit par le bras, me fit assoir en face de lui et me regardant avec un air de petit garçon pris en faute, m’avoua tout de go : « je suis amoureux, ça ne m’était jamais arrivé »….Devant mon attitude stoïque, il s’inquiéta : « qu’allez-vous penser de moi ? ». « Rien monsieur » fut ma seule réponse. A la vue de ses yeux mouillés et du léger tremblement de sa mâchoire, je ne pus m’empêcher de compatir. Leader 1, le tout-puissant, avait donc un coeur. Tombé de son piédestal, il devenait un humain comme les autres. Ce jour-là, c’est moi qui lui offris une cigarette.

Peu de temps après, profitant de sa fragilité temporaire, ses pairs le trahirent et j’en fus témoin. Mais je m’interdis de prendre sa défense ; je le laissai choir. Son règne était terminé, c’était la loi de la jungle, la loi qu’il m’avait enseignée. Je le vis partir le dos courbé. Des années plus tard cependant, un sentiment de culpabilité me tenaillait toujours. Un jour je me décidai à l’appeler pour lui exprimer mes remords. Après un long silence, sa réponse fut à la  hauteur du personnage : « Nous étions les meilleurs, c’est ça l’important » !

15 réflexions au sujet de “leader 1”

  1. La vie, les rencontres et le monde du travail tentent de forger une facette de notre moi. Quand on a la chance de résister et de rester soi même quelle victoire.
    Je vois que ce récit est autobiographique, bravo, c’est très réussi.

    J'aime

  2. J’aime ta façon de faire naître des sentiments ambivalents pour ce personnage… D’ailleurs, quelque soit ton sujet je suis toujours sous le charme de ton écriture.

    J'aime

  3. Whaouuuuuuuuuuuuuuuu
    j’ai beaucoup aimé. Bravo.
    Derrière chaque pierre aussi importante soit -elle
    aussi dure qu’elle soit , il y a un coeur , une flamme. Si celle ci est en veille, un jour elle se réveille tard quelquefois
    Il y a un proverbe que j’applique
    Ne fais pas aux autres ce que l’on ne voudrait pas que l’on te fasse.
    bisous ma Louv’ au coeur fragile

    J'aime

    1. Le coeur chamalow sous la carapace 🙂
      Je suis entièrement d’accord avec ton proverbe et j’ajouterais qu’il faut toujours prendre garde à l’effet boomerang.
      A bientôt Célie, bisous.

      J'aime

  4. Description parfaite de ces mondes dépourvus de morale et d’équité que l’amour vient trop rarement fissurer pour y laisser pénétrer un peu de chaleur humaine. Durant ma carrière, j’ai vu se succéder quelques uns de ces leaders persuadés de tout savoir et tout maitriser alors qu’ils passaient simplement à coté de leurs vies. Bises Dan

    J'aime

    1. J’ignore s’il a véritablement « choisi » de quitter les planches. Mais aux dernières nouvelles, il coule des jours paisibles en contemplant ses arbres…:)

      J'aime

  5. Beau récit où rien n’est oublié. J’ai connu le phénomène dans le domaine de la vente directe, tu en as parfaitement dépeint l’univers. Ces leaders sont de parfaits manipulateurs, même avec ceux, comme toi, qu’ils traitent de façon correcte, la preuve, il te donnait des ailes: « une force insoupçonnée » tandis qu’il boostait les autres à la manière forte. Diviser pour mieux régner, installer des rivalités. J’ai ressenti la valorisation flatteuse que m’apportait le soutien de ce leader et comme toi, je me démenais, sans pitié pour les plus faibles, afin d’être à la hauteur de ce dieu autoproclamé…
    Le tien finit par tomber amoureux, ouf! il était enfin devenu un être humain avec des faiblesses, mais parmi ceux que j’ai connus, le miracle n’a pas eu lieu: ils s’aimaient trop eux-mêmes pour développer le moindre sentiment envers autrui…

    J'aime

    1. J’en garderai un souvenir indélébile. Malgré sa hargne, cet homme fait partie des rencontres les plus extraordinaires que j’ai faites dans ma vie. On peut ne pas approuver et admirer en même temps. Il était parti de rien, son grand-père était berger, je l’ai su beaucoup plus tard. Ceci expliquant peut-être cela…

      J'aime

votre trace ici...

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s