une journée à la mer

TurnerW. Turner

Ce matin là, Clémence se sentait fatiguée. Sa marmaille dormait encore, trois filles de sept, neuf et dix ans, et deux garçons jumeaux à peine sevrés. Les filles ensemble, sur un matelas à même le sol ; les jumeaux dans le lit des parents, faute de place et pour se tenir chaud.

Vers 5h les petits s’étaient réveillés, leur ventre vide réclamant pitance. Le père, en ronflant, donna un grand coup de pied dans le tas. Clémence attrapa les jumeaux, un dans chaque bras, et fit chauffer du lait auquel elle ajouta une goutte de genièvre ; il fallait bien qu’ils se rendorment puisqu’elle devait partir travailler. Les gosses burent avec voracité et quelques minutes plus tard, se rendormirent, en tête à queue au bout du lit. Clémence soupira et pensa que son ivrogne de mari les supporterait bien toute la matinée jusqu’à ce qu’elle rentre de la plage. Quant aux filles, elles se débrouilleraient, comme d’habitude.

Clémence était verroquière. Chaque matin, elle s’habillait chaudement pour braver le vent du nord : trois jupons, deux tricots de corps, une vareuse de gros drap, des bas de laine et des godillots de soldat, récupération du service militaire de son mari. Par dessus cet accoutrement, elle s’enrobait de son châle en crochet noir, celui qui lui venait de sa mère, et le fermait d’une épingle à nourrice.
Ses outils : une petite pelle, un râteau et un seau. Son bagage : deux tranches de pain tartinées de saindoux, agrémentées d’un oignon et une gourde en ferraille remplie de café. Les jours fastes, elle ajoutait deux ou trois rondelles de saucisson de cheval.

Clémence travaillait dur depuis l’enfance. Un jour de ducasse, un caporal de l’Armée de terre la remarqua et la fit danser au bal du Minck. Deux ou trois valses, quelques caresses et un peu trop d’absinthe,  et elle se retrouva à 16 ans, mariée et enceinte. Un enfant arriva, puis un autre, et encore un autre, chaque année ou presque. La guerre finie, le caporal était rentré à la maison, et ne la quitta plus, sauf pour acheter son litron de vin rouge quotidien. Une fois sa dose ingurgitée, il restait assis, le regard hébété et donnait des ordres à ses troupes…

Clémence remplit de charbon le grand poêle en fonte, donna un bon coup de tisonnier et quitta la baraque en bois vers les 6h. En ce matin de Septembre, le ciel était sans nuage, mais un vent fort la forçait à plier l’échine pour avancer. La plage se trouvait à un kilomètre environ de la Grande rue du Courgain maritime. Elle passa le pont du bassin du Paradis où l’attendait son amie Pauline, verroquière comme elle. Quelques pêcheurs raccommodaient leurs filets, assis sur les bites d’amarrage. Les goélands tournaient autour, à l’affût de quelques viscères de poissons.

Les deux femmes s’embrassèrent et, bras dessus bras dessous, se dirigèrent, vers « la plage des pauvres », à l’Est de la jetée,  celle où les dames à ombrelles, ne mettaient jamais les pieds. Elles choisirent un carré de sable prometteur et se mirent à l’ouvrage. Clémence noua ses jupons entre les jambes pour être plus à l’aise, retroussa les manches de sa vareuse et resserra son grand châle. Ses mains étaient nues, rouges et gonflées par le vent et l’eau salée ; elle ne portait plus d’alliance, l’ayant mise au clou pour acheter le charbon de l’hiver dernier.

Pauline se mit à chantonner « dors min ptit quinquin » en appuyant sur chaque syllabe chaque fois qu’elle donnait du pied sur sa pelle. Clémence reprit en choeur en pensant à ses « ptits éfants« . Toutes deux travaillaient courbées pour dénicher les vers de sable au plus profond de leurs trous. Parfois elles se redressaient, les mains soutenant leurs lombaires, et attendaient quelques instants pour laisser passer la douleur lancinante.

Au bout de quelques heures, elles ne pouvaient plus se redresser, le dos était comme soudé en position d’angle droit. Alors elles continuaient de piocher à genoux sur le sable mouillé, le vent et les embruns les fouettant au visage. Et tous les jours, c’était ainsi, irrémédiablement.

Le soleil de Septembre disparaissait de temps en temps derrière de gros nuages venus d’Angleterre. Clémence dit  » c’est cor’ ces foutus d’Inglais qui nous ramènent el’ froidure » ! Vers midi, les ventres se creusèrent, alors les deux amies, faisant un coussin de leurs jupons humides, s’assirent sur un monticule de sable et déballèrent leur casse-croûte. Le pain était humide, tout prenait le goût et la texture de l’eau de mer, mais ce genre de détail n’altérait pas leur appétit ; l’air de la mer, ça creuse…

Clémence offrit un peu de café à Pauline et dit « tins m’fille, bois un coup, ça te récoffera, et pis argarde un peu, les siaux sont presque rimplis, on va pouvoir s’in aller ed’bonne heure ! ». Pauline approuva, elle avait hâte elle aussi de rentrer à sa baraque.

Au large, la Malle, ce gros bateau faisant la navette entre la France et l’Angleterre, envoyait des flots de fumée noire et signala bruyamment son entrée au port. Les deux femmes contemplaient ce géant des mers, en songeant qu’elles n’y mettraient jamais les pieds, en Angleterre. Ca, c’était pour les riches bien sûr. Pourtant, à force de regarder les falaises de Douvres par beau temps, elles auraient aimé un jour…

Balayant d’un coup ces rêveries extravagantes, avec rage et détermination, les deux amies rangèrent la gourde de café, se relevèrent en s’appuyant sur les cuisses et se courbèrent à nouveau pour piocher…

Vers trois heures de l’après-midi, les seaux remplis d’une masse grouillante et visqueuse, elles décidèrent qu’il était temps de rentrer. La prochaine besogne serait de rincer et filtrer le sable avant de revendre les vers, aux pêcheurs du coin. Oh, elles n’allaient pas gagner grand-chose, mais assez quand même pour acheter le pain, du lait pour les mioches et peut-être un morceau de lard que le boucher leur aurait conservé et vendu bon marché.

Pour Pauline, fille de 17 ans encore au sein du nid familial, ce n’était pas un problème. Les sous qu’elle ramenait au bercail servaient à la nourriture de la maisonnée ; elle en était fière et n’en demandait pas plus. Pour Clémence, les choses étaient différentes ; son ivrogne de mari la battrait si elle ne ramenait pas assez pour le vin. Les enfants pouvaient bien se passer de lard…

Les deux femmes reprirent le chemin du retour, cassées mais heureuses d’avoir terminé leur journée à la mer…Sur le pont du bassin du Paradis, elles se quittèrent, l’une chantonnant toujours son « p’tit quinquin« , l’autre perdue dans ses pensées.

Clémence pénétra la Grande rue étroite du Courgain maritime. Les  hautes maisons séparées par un dédale de pavés au milieu duquel coulait un ruisseau d’eau usée, étaient remplies de cris d’enfants et de hurlements d’hommes et de femmes abrutis par la gnôle et la vinasse. Du linge pendait aux fenêtres et invariablement, se souillait d’ordures jetées par des voisins de l’étage du dessus…

Au loin, le carillon du beffroi de St Pierre sonnait quatre heures. Clémence repensa au bateau venant d’Angleterre, aux falaises blanches de Douvres…Alors elle s’arrêta un instant, posa son seau de vermine à terre. Puis elle écarta les jambes au-dessus du dalot central, souleva ses jupons, une main devant, une main derrière. Et elle se soulagea.

MD – 2010

10 réflexions au sujet de « une journée à la mer »

  1. Tu as su rendre parfaitement cette ambiance de misère qui était le lot des petites gens.
    Combien de femmes et d’enfants ont-il eu une vie si précaire ?
    Mais est-ce mieux de nos jours ? Certes il y a plus de confort mais tout autant d’incertitude…

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    1. Ce qui paraît incroyable, c’est qu’ils ne semblaient pas malheureux. De nos jours, les pauvres ont des raisons d’être insatisfaits, et les riches s’en créent. Névrose collective ?

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  2. Ca fait mal ce pont du « bassin du Paradis », quelle ironie dans cette misère extrême…
    Un beau texte très sobre qui fait réfléchir à notre sort, même quand de nos jours, nous nous estimons mal loties…

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    1. Mais les temps changent…Parfois il me plaît de me souvenir de cette histoire vraie que me racontait ma grand-mère (Clémence était son amie) ; ça remet les choses en ordre !

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