un train quelque part

TGVLe train s’est arrêté en pleine campagne. Les minutes passent, interminables. Ma montre s’est arrêtée elle aussi. Il faudra que je pense à changer la pile. Un brouillard s’est levé dehors, on n’y voit rien.

Ce matin encore, c’était l’été. La gare était grouillante, on étouffait. Sur le panneau indicateur des départs : direction Lyon la Part-Dieu, voie 13. Une foule de vacanciers tardifs se précipitait vers le quai. La rame était bondée et j’eus peine à trouver un casier où ranger mon grand sac rouge. Finalement je le coinçai à terre, entre mes jambes et attendis le départ, impatiente de regarder défiler la France.

Lorsque je prends le train, j’adore voir se dérouler le panorama,  en travelling du nord au sud. Passer du gris au bleu, du blond au vert. Traverser les fleuves, apercevoir au loin les cimes enneigées, rêver quelques secondes à la vue d’une ruine médiévale perchée sur son nid d’aigle. Sensation délicieuse d’évasion. Partir, vers un ailleurs inconnu rempli de promesses.

Quatre heures de trajet, arrivée prévue à 16h03. Je crois que nous avions passé Mâcon quand le train a ralenti puis  s’est arrêté. Le nez collé à la vitre, j’essaie de distinguer une gare, une maison, des vaches, mais le brouillard floute le paysage. Il fait presque froid. A ma montre, il est 15h30. Je me suis probablement endormie parce-que je n’ai pas vu le temps passer. Pas de réseau sur mon portable, impossible d’alerter qui que ce soit de mon retard.

Un disque nasillard soudain crachote dans les hauts-parleurs : « mesdames, messieurs, nous sommes arrivés au terminus de ce trajet, veillez à ne laisser aucun bagage à bord du train, la SNCF vous remercie et vous souhaite un agréable séjour« …Le terminus ! En pleine campagne ? Ce doit être une erreur, un message enregistré qui est parti tout seul. Moi, c’est à Lyon que je descend.

Le bruit sourd des portes qui s’ouvrent m’arrache à ma vitre. Dubitative, j’empoigne mon sac rouge et je me lève. La voiture 5 est vide, les autres ont du descendre à Dijon, unique  arrêt sur l’itinéraire.

Avec mes escarpins à talons hauts, dans les cailloux qui bordent les rails,  je manque de me tordre la cheville à chaque pas. Toutes les portes du train sont ouvertes mais apparemment je suis la seule à descendre. L’angoisse me gagne. Finalement je me décide à remonter la rame pour interpeller le conducteur, lui demander une explication. Tous feux allumés, la locomotive attend, vide…

Mon sang se glace dans cet univers sans nom et sans âme. Le brouillard s’est encore épaissi, c’est à peine si je distingue la voie ferrée. Surtout ne pas paniquer, attendre à l’abri me paraît la seule option possible. Puisque la rame est vide, je choisis une voiture en première classe et me cale dans un siège confortable.

Tiens, il y a quelqu’un là-bas, dans le fond ! Soudain l’espoir…

Le jeune homme en face de moi pourrait être mon fils. Avec sa chevelure blonde sagement coiffée, son costume gris et sa chemise blanche, il fait très classe, un peu décalé même. Il ne m’a pas remarquée. Son regard bleu rêveur se perd au-delà de la vitre, dans la brume.

  • Excusez-moi, savez-vous où nous sommes ?
  • non, je n’ai jamais su exactement
  • ce train va bien à Lyon, n’est-ce pas ?
  • c’est ce qui est écrit sur les panneaux
  • j’ai du m’endormir pendant le trajet, depuis combien de temps attendons-nous ici ?
  • vous je l’ignore, mais moi j’attends depuis 82 ans…

Il est des trains qu’on ne devrait jamais prendre…

27 réflexions au sujet de « un train quelque part »

    1. Lyon, pourquoi pas ? Quant à la période, ce pourrait être n’importe quand. En réalité le temps et l’espace n’ont aucune importance dans cette histoire.

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  1. Si certains trains font voyager dans le temps, il est temps pour moi de voyager avec certains trains. Toujours cet univers décalé, ces gares comme des ports, ces travellings comme des souffles sur la vitre. Cet univers qui te va bien. J’aime. Bises. Jonas

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  2. excellent ! j’adore cette histoire fantastique avec ce train fantôme et cette gare de nulle part et ce vieux jeune homme patient !!!
    j’aime bien aussi prendre le train mais maintenant les gens ne s’y parlent plus trop occupés à téléphoner , mais je dévie de la voie 🙂

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  3. épatant, quand le temps s’arrête et que la réalité bascule, avec le brouillard en fondu enchainé, une nouvelle fantastique de main de maitre
    je me souviens avoir lu il y a longtemps une formidable nouvelle de ce genre, où le narrateur attend, attend un vol retardé dans un aéroport nordique plongé dans la brume, et à la fin on comprend que lui même et la foule qui l’entoure sont les passagers fantômes d’un avion qui s’est écrasé dans les glaces – glaçant dans tous les sens du mot

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    1. Oui, c’est dans le même esprit. Finalement ça n’a rien d’original 😉 mais c’est glaçant, je te l’accorde. Merci Emma

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  4. Un départ, tout ce qu’il y a de plus concret. Agitation de la gare, plaisir de voyager et de regarder défiler le paysage… et puis une erreur humaine, s’endormir sur le trajet, occasionne une erreur d’aiguillage qui nous emmène vers une destination improbable. Je crois bien que ton personnage ferais bien de s’endormir à nouveau, peut-être le rêve lui permettra-t-il de retomber dans une réalité qui la rassure. (tu vois, ce n’est pas pour rien que, dans mon histoire jeunesse, le cheval demande à Rayon de Lune de bien veiller à ce qu’il ne s’endorme pas durant le trajet qui les conduit vers le soleil ! 🙂 ) Je vais essayer de me souvenir du titre d’un film qui se passait dans un train où revenait toujours la scène d’un accident – j’avais beaucoup aimé ce film… ton texte me l’a rappelé.

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    1. Il s’agit ici d’un sommeil éternel, je pense. Ton histoire jeunesse est bien plus réjouissante, Carmen ! D’ailleurs, il faudrait que tu la diffuses plus souvent 😉

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  5. Mon amie Almanito, (textalmanito.over-blog.com) définitivement fâchée avec WordPress, m’a envoyé ce commentaire en privé :

    « Le voyage commençait bien pourtant, très cinématographique, j’ai aimé tes travelings, tes cadrages et ta lumière. Comme je te connais un peu maintenant, je me doutais bien que tu ne racontais pas un voyage anodin et je retenais mon souffle. Pas déçue, cet aller simple très inquiétant rejoint l’univers glacial de Kafka, c’est très réussi! Bravo louv’! »

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  6. C’est étrange, j’ai le sentiment d’avoir déjà lu ce voyage que tu nous proposes…
    Le temps est un sacré coquin, il se joue de nous.

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    1. Je ne connais pas cette revue. Mais disons que ce texte aurait pu figurer dans mes « histoires courtes et improbables ». Merci Alain.

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  7. Brassens a choisi de passer sa mort en vacances sur la plage de Sète, alors pourquoi pas dans un train qui n’arrivera peut être jamais puisque l’important c’est bien le voyage et non pas la destination. Bises Dan

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    1. Quitte à choisir, je préférerais un avion au-dessus des nuages, mais il paraît qu’on ne choisit pas la destination. Alors, voyageons du mieux que l’on peut ! Merci Dan, bises

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  8. Un frisson particulier…Ce pourrait être l’introduction d’un bon thriller. Le temps s’est arrêté avec le train. Mais le temps existe-t-il ?
    Bonne journée d’avant Halloween, et mes amitiés, Louve !

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    1. Je suis persuadée que le temps n’est qu’illusion. A nous de gérer, tant bien que mal. Joyeux Halloween par avance, chère Promeneuse ! Amitiés.

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