second rôle

appareil photoLe rendez-vous avait lieu au bar de l’opéra qu’il fréquentait assidûment. Assis en terrasse, caché derrière ses lunettes noires, il la regarda traverser le boulevard pour le rejoindre. Elle sentit ses jambes se dérober tandis qu’une boule d’angoisse lui saisissait la gorge. Rester digne, marcher la tête droite. Surtout ne pas lui faire sentir l’émotion qui débordait. Du haut de ses dix-huit ans, elle ne le ménagerait pas. S’il pensait obtenir son pardon, il se trompait.  D’ailleurs, si elle avait accepté de le rencontrer, c’était uniquement pour lui cracher au visage sa façon de penser. Elle ne parlerait pas de l’absence insupportable, des humiliations, de son sentiment de rejet. Elle lui dirait simplement qu’elle était curieuse de le connaître afin de mieux le haïr.

A son approche, il se leva, galant, lui tendit un siège et la pria de s’asseoir. Puis, d’un ton presque ironique : « alors, comme ça, il paraît que tu es ma fille ? » Il ôta ses lunettes de soleil, dévoila le même regard bleu que le sien, et l’inspecta de la tête aux pieds :  « si c’est la vérité, je suis fier du résultat ». Interloquée, elle ne put répondre. Et ce qui devait être un dialogue, tourna finalement en monologue interminable. Il lui raconta ses nombreuses aventures, ses victoires, ses échecs. Sa solitude nouvelle.

En sirotant le soda qu’il lui avait commandé, elle contempla avec effroi cet étranger supposé être son géniteur, qui continuait à parler de lui, seulement de lui. Rien ne correspondait à ce qu’elle avait imaginé pendant toutes ces années. Elle l’avait idéalisé, évidemment lui avait trouvé des excuses. Elle pensait obtenir de lui, une once de tendresse, une pointe de remords, qu’elle aurait balayées avec dédain.

Un instant il se tut. Alors, d’une voix pâle, elle osa lui poser la question cruciale :  « pourquoi maintenant ? »

Il se racla la gorge, prit un air faussement détaché et répondit :  « tu comprends, j’étais marié, je ne pouvais pas. Ma femme est morte, alors maintenant… »

Un bouche-trou, un créneau sur un planning surchargé, un vague souvenir servant à combler le vide. Remplacer la star défaillante. Ainsi donc elle s’était trompée de casting. Les meilleurs rôles étaient distribués, il ne restait que les miettes. Ses mots restèrent bloqués, elle ne put rien jouer. Elle vida son verre et quitta la scène.

18 réflexions au sujet de « second rôle »

  1. Comme Dan, mais pour des raisons différentes, ton histoire me touche au fond. Tu as donc fait mouche, une fois encore. Bises. JP

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    1. La pudeur nous empêche parfois de remonter à la surface les accrocs d’une relation parent-enfant. Pourtant il faut s’en libérer et c’est simple, finalement…
      Bises JP.

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  2. Comme tu le sais toutes les difficultés dans les relations filiales me touchent au plus profond, alors même dans cette situation assez éloignées tes mots soulignent toujours les émotions au plus juste. Bises dan

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  3. Il est toujours très difficile d’être digne lors d’un casting.
    Permettez-moi d’admirer cette manière de quitter la scène sous les applaudissements muets.

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  4. La mise en scène est parfois bien cruelle dès le départ, il lui faudra beaucoup de force de caractère pour s’en remettre. Mais au moins la situation est claire, à elle maintenant de construire son scénario…

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