Sans visage

L’agent de la SNCF avait confirmé ses doutes quand elle s’était adressé à lui pour un renseignement. Il avait continué à siffler en fixant la pendule de la gare, au travers elle. C’est à dire au travers du trou béant de son inexistence.

Sans doute avait-elle donné trop d’elle-même, jusqu’à perdre toute identité, jusqu’à l’invisibilité. On ne la voyait plus, on ne l’entendait plus, elle n’existait plus. D’ailleurs, avait-elle jamais existé ? Dans l’impossibilité de répondre à cette question, elle paniqua.

Fuir à perdre haleine, jusqu’à plus souffle, lui sembla la seule issue immédiate. Alors elle sortit de la gare et se mit à courir sur les boulevards…

Elle courut longtemps, frayant une foule aveugle. Quant à un carrefour elle hésita quelques secondes. A sa droite l’interpellait cette ruelle dont elle ignorait jusqu’alors l’existence. Aucun nom célèbre ne figurait sur la plaque fixée au mur de la première maison sur le coin, juste ces mots : « rue qui mène à soi ».

Cette destination lui convenait parfaitement. Elle s’y s’aventura.

Ses pas résonnaient sur le pavé mais aucun rideau curieux ne se souleva derrière les fenêtres. Elle était seule dans cette ruelle tortueuse et sans vie. Aucun véhicule n’y circulait, pas un chat n’y flânait. Seulement le silence, assourdissant.

Il se mit à pleuvoir un crachin, un de ceux qui vous caresse la peau et vous pénètre jusqu’à la moelle. Les pavés devinrent glissants et elle regretta de porter des talons hauts. Un instant elle se retourna ; les boulevards avaient totalement disparu de sa vision.

Les maisons, collées les unes aux autres, toutes semblables avec leurs façades de briques rouges et leurs fenêtres aux volets clos, l’oppressaient un peu. Elle accéléra son allure, espérant trouver au bout de la rue, un signe, une lumière, une espérance.

Toute à son attention, elle vit tout à coup avec soulagement, la porte ouverte d’une minuscule échoppe. C’était une vieille boutique sombre, aux boiseries vermoulues, comme on en rencontre seulement dans les films de Harry Potter.

Elle approcha la vitrine où se côtoyaient divers objets, tous plus incongrus les uns que les autres : des cailloux jaunâtres et informes, de l’encens et du papier d’Arménie, une statuette de Bouddha, de vieilles cartes routières, un couteau suisse, un diapason… Le tout formait un bric-à-brac incohérent.

La curiosité la poussa à entrer. Un carillon chinois annonça sa présence. Des effluves de bois de santal mêlées à une odeur âcre de moisissure la prirent à la gorge. Sur le comptoir laqué de noir, brûlaient des bougies sans propriétaire.

Elle entreprit de faire le tour de l’échoppe ; son regard s’attarda sur une étagère peinte en rouge. Des statues, rien que des statues de plâtre. Des corps sans tête, des têtes sans corps. Toutes portaient cette inscription sur le socle : « souvenir de la rue qui mène à soi ».

Ces faux visages qui la fixaient la mirent mal à l’aise. Elle s’apprêtait à quitter les lieux quand une vieille chinoise rabougrie comme un bambou séché, fit irruption à ses côtés et lui demanda : « lequel est le votre ? ».

Surprise qu’on lui adressa la parole, mais reconnaissante, elle lui répondit n’être pas vraiment intéressée. Mais la vieille insista : « celui-ci vous correspond bien ». Elle lui désigna un masque de plâtre à l’expression douce et rieuse : «vous l’aviez perdu, reprenez-le puisqu’il vous appartient ! »

Avant qu’elle puisse esquisser le moindre geste, la vieille lui avait collé le masque sur la peau et éclata de rire.

Se pouvait-il qu’on lui rende son visage ? Se pouvait-il qu’on lui fasse ce cadeau ? D’une voix tremblotante, elle remercia la vieille et sortit de l’échoppe. Dehors la pluie avait cessé.

Au fur et à mesure qu’elle rebroussait chemin vers les grands boulevards, la « rue qui mène à soi » s’estompait. Un instant elle se retourna et ne vit qu’un brouillard. Au mur de la maison qui faisait le coin, la plaque signalétique avait disparu.

La foule entourait de nouveau sa marche solitaire, quant une main lui tapa sur l’épaule : « hey, bonjour toi, comment vas-tu ? ».

Le sourire de plâtre se fissura, s’agrandit largement et elle s’entendit répondre : « bien, et toi ? ».

**********************

Extrait de :

9 réflexions au sujet de “Sans visage”

  1. Quelle fantastique histoire Martine …je l’adore …et elle finit bien !!!
    Je devrais relire ton recueil 😊 mais tout d’abord le retrouver dans la bibliothèque
    Grosse bees Mme l’écrivaine

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    1. tu as oublié, sniff, coquine 😉 et pourtant je t’en ai parlé sur ton à propos et tu m’as même remerciée (à propos ton à propos a disparu …)

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