magie Majorelle

Certains perdent le nord, moi j’ai perdu le bleu. Mais pas n’importe quel bleu. Il s’agit du bleu Majorelle.

Debout devant mon chevalet, je cherchais en vain ce bleu intense, très particulier, à nul autre pareil, magicien des nuits orientales.

Les bleus outremer, indigo, de Prusse, turquoise, délavés, se dressaient sur la pointe de leur petit tube, me faisaient des signes désespérés, espérant un regard. Ils m’amusaient beaucoup, mais je déclinai leur offre.

J’essayai bien de composer un mélange savant, ajoutant une pointe de « purple », un soupçon de bleu à l’âme…Rien n’y faisait. Mes bleus, devenus fades, n’avaient plus aucune saveur. La magie s’était évaporée comme un génie des mille et une nuits.

C’est alors qu’une musique lointaine s’éleva dans l’air, me transportant par-delà l’Atlas, jusqu’à ce jardin intemporel témoin des amours d’Yves St Laurent et de Pierre Bergé.

Et le génie des mille et une nuits réapparut, me rendit mon bleu Majorelle et ajouta, pour le plaisir des yeux, les ocres, les rouges et le blanc de ce pays que j’aime.

Je délaissai mon chevalet m’envolai une fois encore, en prenant garde de ne pas tomber.

envol ultime

Et puis un jour, on devient invisible.

Alors je m’envolerai sur les ailes d’un pygargue à tête blanche, pour ne plus revenir jamais.

Avec moi j’emporterai les rires des enfants et leurs baisers mouillés, les jonquilles au printemps, la douceur d’un ventre de chaton, les champs de fraises et les champs de lavande, les bonbons anglais, un saxo dans la nuit moite, l’odeur de la terre après l’orage, le sel des embruns, le bruit du ressac, mes délires alcoolisés et les volutes d’une Rothman light, les sons du désert, l’ivresse de l’immensité, le galop des chevaux…

Et je serai comblée.

joyeuses Pâques

500fcc5e

C’est Pâques, j’aurai droit à deux pièces de un franc pour le denier du culte. A huit ans, personne n’aime aller à la messe et je ne fais pas exception. Mais j’aime le chemin qui va de la maison jusqu’à l’église St Benoit. Surtout le trottoir de gauche, là où se trouve la graineterie. Ca sent terriblement bon, le grain. Et puis, il y a les oiseaux et surtout les poussins…

Dans la vitrine, ils sont blottis les uns contre les autres, au-dessous d’une grosse lampe. Il y en a de différentes couleurs : jaune, roux, crème, noir. Je les voudrais tous, mais je n’ai que deux francs ; ça me fera deux poussins ! Je soupire de satisfaction en regardant ce tapis de velours qui respire et j’imagine déjà le moment où je sentirai leur chaleur au-travers de la petite boite en carton dans laquelle la marchande va me les emballer.

Je vais encore être en retard à la messe. Et le père Michel va encore diriger son regard vers moi quand il dira : «Seigneur, pardonnez-moi comme je pardonne à ceux qui m’ont offensée… ». C’est toujours comme ça, mais ça m’est égal. Je l’aime bien le père Michel, avec ses grands pieds nus, été comme hiver. Je ne peux m’empêcher de regarder ses pieds lorsqu’il s’avance vers nous pour nous donner l’Eucharistie et souvent j’attrape le fou-rire, c’est très gênant pour avaler l’hostie.

Il faut absolument que je m’esquive avant l’offrande. Il est hors de question que je sacrifie mes poussins pour enrichir Dieu !

La marchande m’a vue arriver, elle me sourit. Je me dirige droit vers l’enclos aux poussins. C’est doux, c’est chaud, c’est comme un jaune d’œuf avec du duvet ! Je choisis un rouquin et un petit noir qui piaille très fort pour attirer mon attention. Ma grand-mère sera ravie de les accueillir, comme les autres. Elle a construit une grande caisse en bois placée près de la cuisinière à charbon, afin qu’ils aient bien chaud, le temps de grandir un peu avant de rejoindre le poulailler.

Mais, ce qui me parait bizarre, c’est que depuis un certain temps, le nombre de volailles chez ma grand-mère n’augmente plus beaucoup. Pourtant, je ramène un poussin chaque dimanche !

En tournant le coin de la rue Francia, je l’aperçois qui discute avec une voisine sur le pas de la porte.

Sais-tu à combien est le court du poulet aujourd’hui ?
– Oh, ça va chercher dans les cinq francs le kilo !
– Bon alors, je vais t’en prendre deux, ce sera parfait pour le repas de lundi ! »

Soudain, une terrible question m’assaille : « que sont-ils devenus mes poussins ? »…

Depuis longtemps, la graineterie a baissé rideaux. Un restaurant kebab l’a remplacée. Les moines ont déserté l’église St Benoît. A Pâques, dans les vitrines des pâtissiers, des poussins synthétiques …