la marche des hérons noirs – 2012/2021

J’avais écrit ce texte en Octobre 2012.  Aujourd’hui, les traversées en bateaux de fortune ont remplacé les camions. Rien n’a changé ou presque.

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Ils sont Pakistanais, Irakiens, Maliens…Ils étaient artisans, commerçants, médecins, enseignants. Ils ont parcouru des milliers de kilomètres. Ils fuient une misère, une politique, une guerre. Beaucoup ont déjà de la famille ou des amis en Angleterre. Aujourd’hui la frontière est fermée mais personne ne leur a expliqué que l’eldorado n’existe plus. Surtout pas les passeurs. Le rêve coûte entre 5000 et 15000 euros.

Plus de dix ans se sont écoulés depuis la fermeture du centre de secours de Sangatte, à quelques kilomètres de Calais. Depuis, rien n’a changé sauf qu’ils sont condamnés à errer, en attendant de traverser le channel. Cela peut durer des semaines, des mois, des années. Aucun gouvernement n’a trouvé de solution. 

La marche des hérons noirs

Au petit matin glacé, ils s’ébrouent, se frottent les côtes, sautillent sur place. La nuit est froide sur le bitume.

Les premiers moteurs ronronnent, font battre leur coeur plus fort.

Un, puis deux, puis trois, puis quatre, s’élancent vers les culs des camions en partance vers l’eldorado.

Dans le halo blafard de la lumière des phares, ils courent, éperdus d’espoir. L’un s’accroche entre les essieux des monstres d’acier. Un autre tombe et abandonne, jusqu’au prochain départ…

Un pâle rayon de soleil troue le ciel d’Opalie.

Les hérons noirs, dos courbé, mains dans les poches, entament leur marche. Ils vont errer tout le jour, longue file d’oiseaux égarés dans la ville hostile.

Au milieu de la journée, la nuée tend le bec et avale la soupe qu’on veut bien lui servir, par souci d’humanité.

Puis, ils reprennent leur marche.

Ce matin, deux hérons noirs errent sur la plage. Ils contemplent l’horizon, la terre promise. Trente cinq kilomètres à nager.

Ils se déplument un peu, laissent tomber le superflu sur le sable mouillé. Puis entrent dans la mer…

Le lendemain, deux lignes dans la rubrique des faits divers :

« deux corps échoués au pied des falaises ; ils s’appelaient Massad et Hammaloud ».

viva la vida

arc-en-ciel-double«La mort n’est en définitive que le résultat d’un défaut d’éducation puisqu’elle est la conséquence d’un manque de savoir-vivre.» – Pierre Dac

Ce qui me gêne le plus est de ne pouvoir prévoir les conditions météorologiques de ce jour exceptionnel. La pluie serait ennuyeuse. Mais moins qu’un ciel gris amorphe ! Un soleil torride serait inconvenant, quoique…A choisir, je préférerais moitié pluie, moitié soleil d’automne. Tous deux jouant à  cache-cache, se riant de l’hésitation des parapluies. Pluie et soleil unis en un arc-en-ciel qui n’en finirait pas de mourir…Quelle belle journée ce serait !

Mais tout, tout sauf un jour de printemps ! Mourir au printemps est d’une indécence impardonnable, un pied-de-nez à la renaissance ! Non, vraiment, cette seule pensée m’est insupportable.

Tirer sa révérence n’est qu’une formalité en somme, mais il est bon d’y mettre les formes. Point de tristesse, point de tombeau. Qu’on remonte les pendules, que l’on ouvre les volets, que l’on boive et que l’on rit ! Et avant que ma tête éclate dans cette boîte en carton, que l’on me joue un bon vieux rock-and-roll !

Viva la vida !

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l’homme qui murmurait à l’oreille des bateaux

Elle en a vu passer des capitaines au long cours, la vieille dame portugaise !

Née en 1916 dans le port de Sétubal, elle commence sa jeune vie en transportant le poisson. Qu’elle était fière et fringante en ce temps-là ! Qu’ils étaient beaux son capitaine et ses matelots !

Insouciante, O’Abandonado se croit reine des mers et n’imagine pas ce que le destin lui réserve.

Hélas, jeunesse s’envole et les temps changent.

Un jour, la belle portugaise se voit confier une nouvelle tâche. Dans la force de l’âge, on la juge capable de transporter bien plus que le poisson et on remplit son ventre de quarante tonnes de sel. Officiellement, elle devient transporteuse internationale de cette précieuse marchandise, le long des côtes espagnoles et portugaises.

Nouveau capitaine, un matelot, un mousse…Oh ils sont bienveillants avec elle, mais qu’il est lourd ce sel !

L’été 1968, toujours belle, o’Abandonado participe aux fêtes de la mer de Sétubal et fait grande impression. On l’admire, on la photographie ; c’était encore le bon temps…

Puis vint l’hiver…Economie oblige, les hommes se rendent compte que le transport du sel n’est plus rentable par voie maritime. Les camions remplacent les bateaux.

Ce fut alors le drame de sa vie.

Son dernier propriétaire, refusant de payer les taxes pour une belle portugaise qui avait tout donné et fait son temps, lui transperce la coque et la coule au fond du Rio Sado…Oubliée, délaissée, abandonnée…

O’Abandonado s’endort pour quinze longues années, exposée aux intempéries, à la vase qui doucement lui fait un linceul…

C’est alors qu’un miracle se produit !

Un homme amoureux de la mer et qui sait parler aux bateaux, en tombe raide dingue. Comme il n’a pas le sou, on lui octroie le droit de ressusciter O’Abandonado, à charge pour lui de la délivrer de la vase et de la restaurer.

A l’automne 1982, le bateau est mis à sec dans le port de Setubal. A force de passion, pendant trois longues années, Luc, son nouveau propriétaire, avec l’aide de deux charpentiers, lui refait une beauté. Le bois pourri est remplacé, le gréement et les cabines restaurés.

Printemps 1986 : O’Abandonado reprend la mer…Sétubal, Gibraltar, Porto et Noirmoutier. Respirer l’iode, s’enivrer des embruns, se laisser caresser par les vagues…faire l’amour avec la mer, elle avait presque oublié. Pour couronner le tout, elle reçoit le prix de la plus belle voilure lors d’un rassemblement de vieux gréements…De sa vie, elle n’avait été plus joyeuse !

Vient le temps du bonheur absolu. Croisières sous le soleil de l’Espagne et du Maroc au gré du vent qui joue et chante dans sa voilure couleur safran…

Puis retour à la maison : Noirmoutier en Île où aujourd’hui, à l’âge de 106 ans, elle coule des jours paisibles, emmenant avec elle les aventuriers en herbe et les fous d’océan.

L’ancien amoureux qui savait lui murmurer les mots qu’il faut, à vieilli lui aussi…Il a confié sa belle à un jeune capitaine.

Et je vous rassure, ils vivent très heureux ensemble…

orage

Le ciel est lourd et gris comme un chagrin d’amitié.

L’horizon s’est perdu. Immobile et silencieuse, la mer s’est faite métal. Les ailes et les voiles sont repliées, dans l’attente d’un dénouement.

Plus un souffle…

J’ai la gorge sèche et le dos qui dégouline.

Il fait soif.

Et dans ma tête, cette route à l’asphalte brûlant, menant vers nulle part. Et ce vent chaud qui me cartonne les joues. Le GPS qui devient fou et la GoPro qui avale les miles aux mille visages…et ce coyote qui nous fixe…

Les cumulonimbus s’amoncellent, il fait presque nuit. Un frisson me parcourt, j’ai froid maintenant. Gonflé de rancoeur et d’amertume, le ventre du ciel est prêt à éclater.

Qu’il se libère, enfin !

Soudain un éclair violet, puis grondement de tambour. Les nuages se déchirent, tentent de s’enfuir, effarés. Un autre éclair illumine la plage toute entière. Les tambours se rapprochent…

Une grosse larme de pluie me tombe sur le crâne, puis deux, puis trois…Enfin le ciel pleure et creuse des cratères fumants dans le sable.

Et dans ma tête, les colliers de perles pendus aux arbres qui ruissellent. Nous pataugeons dans les flaques et rions comme des fous. La sirène du bateau nous salue une dernière fois.

Et cette musique qui ne me lâche pas….

la clé des dunes

ou le temps qui s’échappe

temps-qui-passe

Le temps presse.

Le temps presse m’indiquent les aiguilles qui s’affolent.

Panique sur Opalie !

J’avais pourtant fermé la porte à clé pour qu’elle ne s’échappe pas mais elle a glissé dessous et s’est volatilisée.

Par tous les Saints du Walk of fame, où est-elle passée ?

« La plage » me chuchote mon intuition.

En courant plus vite que le vent, je la rattraperai !

…du moins je m’en persuadai.

Et me voilà sur le sable mouillé de la dernière pluie, par un petit matin de printemps frileux.

Indifférents à  ma détresse,  le renard philosophe et le goéland unijambiste ont entamé une partie de poker.

A-t-on idée de jouer aux cartes quand le temps vous échappe ?

La mer s’est mise à galoper, le soleil a bousculé la lune et s’est imposé sur l’horizon.

Et moi je reste plantée là, comme une endive, à lui faire de grands signes de la main, espérant un au-revoir, à bientôt, que sais-je…

L’heure d’hiver a pris la clé des dunes.

Elle n’a pas attendu que je lui rende le baiser que je lui avais volé…