bonheur sur commande

poussière d'étoiles

A peine Noël a-t-il pointé le bout de son nez, que déjà, les catalogues de la saison prochaine sont dans les boîtes aux lettres. Parmi eux, le catalogue des quatre saisons, celui que je préfère …

A la huitième page, article référencé 05565, une maisonnette aux volets bleus. Toute blanche, inondée de soleil, face à l’océan, elle me nargue avec ses mystères peuplés de matins doux et de soirs à la bougie. Fièrement, des roses trémières lui grimpent sur le mur. On ne peut apercevoir l’arrière de la maison, sans doute un grand jardin ou peut-être même un pré salé dans lequel gambadent les ânes…Je ne peux résister à cette invitation et je passe commande. J’ignore où elle se trouve, mais peu importe, pourvu qu’elle ait les volets bleus…

Un peu plus loin, articles référencé 06635, des amis. Des vrais amis, qui vous écoutent simplement. Des amis qui sont là quand il le faut et se font discrets lorsque le temps est à l’orage, qui attendent que le soleil revienne sans pour autant vous assourdir de leurs bons conseils et sans juger….Des amis qui comprennent. Je voudrais bien passer commande mais le délai est un peu long ; la demande est forte …

Ensuite, nous passons aux choses pratiques : une bassine à confiture, un stock de bougies à la cannelle, un bâton de marche, un chapeau pour le soleil, un autre pour la pluie, des livres…plein de livres et de la musique, toutes les musiques du monde.

A la page 236, référencé 3615, un coup de fil. Un coup de fil inattendu, un coup de fil spontané, une voix que l’on aime, des nouvelles de là-bas, un écho lointain qui vous rappelle que vous existez. Cet article là coûte très cher ; c’est même hors de prix. Tant pis, je commande quand même…

Page 333, des baisers d’enfants. J’hésite un peu car mes placards en sont remplis. Cependant, on n’en a jamais assez et j’aime faire provision de baisers d’enfants. Ces douces petites ventouses mouillées qui vous claquent sur la joue, j’en suis très gourmande.

Et puis, et puis…Cet article que j’aime par-dessus tout, référencé 123soleil, qui s’écrit A.m.o.u.r…Cet article-là n’a pas de prix. Même à crédit, il ne s’achète pas, il est offert.

Hélas, le stock est épuisé, volatilisé !

… Je referme le catalogue ; ce dernier article étant la condition sine qua non de ma définition du bonheur, je ne commanderai rien.

M.D. 2011

fleur de bitume

Je suis née un matin de novembre, entre brique et béton, au son des marteaux-piqueurs, sous un ciel d’acier. Il faut un sacré courage pour éclore en cet environnement.

Esquiver les pas meurtriers des zombies qui se croient vivants est mon lot quotidien. Fière, je me dresse de toute ma petite hauteur, bravant leur face étonnée et leurs rires sarcastiques. Généralement, ils s’écartent, s’excusent de me faire de l’ombre.

Certains disent que je ne suis pas à ma place. Mais qui sont-ils pour émettre une telle affirmation ? La ville n’aurait-elle pas le droit d’un peu de couleur, de fraîcheur ?

Un jour, l’un d’entre eux, dans un élan d’altruisme, voulut me déraciner, pour me planter ailleurs, là où poussent les fleurs ordinaires. J’ai refusé tout net. Pas folle la fleur !

Au pays vert, elles sont multitude, se poussent des pétales afin d’attirer l’attention. Moi, sur mon bitume, je suis unique et n’ai nul besoin de paraître. Je suis, c’est tout. Ephémère sans doute, mais les fleurs des champs sont-elles éternelles ?

Bien sûr, je souffre un peu de solitude, surtout la nuit, lorsque les zombies sont endormis. Alors je me prends à rêver d’un vaste pré aux senteurs enivrantes, au souffle doux d’une brise qui me chatouillerait la corolle. Je rêve à la main qui me frôlerait, au visage qui se pencherait vers moi pour mieux me respirer…

Mais chaque petit matin, réveillée par les vrombissements des moteurs, j’ouvre les yeux sur mon univers de béton et je souris à la vie qui court.

Un jour, je ne  me réveillerai pas. Mais qui se soucie des fleurs arrachées à leur paradis verdoyant ? Moi, je mourrai, écrasée au champ d’honneur ! Et ils se souviendront, parce-que je leur suis unique !

M.D. Novembre 2012

éternité

Comme chaque dimanche, Gwenaëlle s’en allait fleurir la tombe de son cher époux disparu. Elle n’achetait ni chrysanthème, ni autres fleurs prétentieuses car il ne les aimait pas ;  elle préférait lui offrir des bruyères mauve qui lui rappelait sa lande bretonne., ou parfois simplement quelques branches de baies sauvages.

Gwenaëlle sortit le râteau de son sac en plastique et commença à peigner soigneusement le pourtour de la tombe. Puis elle sortit une balayette et enleva le sable accumulé dans le creux des lettres d’or « à mon cher époux que j’aime pour l’éternité« . Nulle statue de marbre ornait cette sépulture, juste une croix de fer forgé. Gwenaëlle n’était pas riche et ses trois fils étaient partis conquérir le monde, ne se souciant guère d’un père disparu et d’une mère en grande solitude.

Ce rituel du cimetière était pour Gwenaëlle la seule sortie du dimanche. Oh, elle avait bien quelques amies qui lui tenaient compagnie le soir sur le banc de bois devant la petite maison au toit d’ardoises bleues, lorsque le vent ne soufflait pas trop fort. Mais son coeur était vide depuis « qu’il » était parti là-haut, au paradis des marins. Gwenaëlle n’avait jamais vu le corps éteint de son époux, la mer l’avait trop endommagé et on lui avait interdit de regarder les restes qu’avaient bien voulu lui laisser les crabes. Cependant, elle gardait en mémoire le visage buriné et souriant de l’homme qui l’avait aimée et c’est avec cette image en tête qu’elle allait lui rendre visite tous les dimanches.

Ce jour là, le cimetière était presque désert. Le soleil timide de Novembre jouait avec les ombres des anges ; on eût dit qu’ils étaient vivants, protégeant de leurs ailes de pierre, ceux qui dormaient là, sous les dalles.

Toute à ses pensées, Gwenaëlle n’avait pas remarqué une ombre agenouillée à quelques pas de là, devant une tombe fraîchement remuée, entièrement recouverte de roses blanches. L’ombre était une jeune femme, toute de noire vêtue.

Gwenaëlle entendit des sanglots. Puis elle entendit quelques mots : »Pourquoi t’ont-ils mis ici mon ange, pourquoi ne t’ont-ils pas couché près de moi ? Je sais que tu as peur du noir, je t’aurais rassuré. Tu dois avoir très froid sous cette dalle. Je sais que c’est très lourd pour toi.. Moi je suis impuissante, je ne peux te sortir de là, c’est toi qui dois revenir vers moi, fais un effort… »

Gwenaëlle se demanda si elle rêvait ; ce n’était pas le genre de mots qu’elle entendait d’habitude au cimetière. Prise de compassion, elle s’avança vers l’ombre de la femme en noir. Lorsqu’elle fut assez près, elle distingua un visage très pâle, comme translucide, et des yeux couleur pourpre. Surprise, elle s’arrêta un instant, n’osant troubler cette apparition pour le moins étrange. L’ombre s’était relevée et la regardait fixement, l’air triste. Gwenaëlle lui sourit ; alors l’ombre, doucement, lui rendit son sourire, dévoilant la pointe de deux crocs dépassant de ses lèvres vermeilles. Puis elle disparut dans un brouillard…

Le soleil s’était couché dans l’océan, un vent glacial s’était levé et Gwenaëlle se dit qu’il était temps de rentrer. Elle jeta un dernier coup d’oeil à cette tombe d’enfant et lut : « Maël – 1780 – 1785 ».

Aucune rose blanche sur la dalle fendillée par le temps,  aucune croix sur cette tombe. Rien que l’éternité…

MD – Novembre 2010

Toby for ever

Lorsque Joyce tourna le coin de sa rue, elle fut surprise de voir un attroupement devant la porte de son immeuble. Un cordon de police empêchait les badauds de s’approcher trop près. Sur le trottoir stationnait un véhicule de pompiers. Un étrange pressentiment serra la poitrine de la jeune femme. Elle parvînt à se frayer un passage parmi la foule,  jusqu’à la barrière de sécurité mise en place par les forces de l’ordre.

Tout le monde regardait en l’air…Elle leva la tête et aperçut Toby, debout sur le rebord de fenêtre de sa chambre, au septième étage. Les bras en croix, le regard droit vers le ciel, il semblait vouloir s’envoler…Joyce étouffa un hurlement et faillit s’écrouler. Son fils, son petit, son ange, son bébé de quatorze ans à peine…Que faisait-il là-haut ? Quel jeu jouait-il ? Ne voyait-il pas le danger ? …

L’inspecteur de police s’adressa à la jeune femme :

-« Connaissez-vous ce garçon ? Habitez-vous l’immeuble ?

– Oui…c’est Toby, c’est mon fils ! Je vous en prie, allez le chercher, il va tomber….

Nous faisons le maximum, les pompiers sont montés, ils lui parlent… Il faut agir avec précaution,  surtout ne pas l’effrayer car il semble ne pas être dans un état normal. Avez-vous connaissance qu’il se drogue ? »

Joyce n’avait plus de corps, il l’avait quittée, elle flottait dans un brouillard épais d’où ces mots surgissaient  : « drogue, Toby, police, danger, mort… »

Elle revit le rituel de ce matin, les céréales versées dans le bol Spiderman, la bouteille de lait sortie du frigo, les cookies, le verre de jus d’orange. Toby dormait encore quand elle était partie travailler ; elle avait pris soin de vérifier son sac de sport et lui avait préparé un tee-shirt propre. A quatorze ans, on est un peu distrait, on oublie facilement l’essentiel…Toby n’est pas un adolescent difficile. Il est dans la moyenne en classe, ne se bagarre jamais, ne sort pas le soir….Il préfère écouter de la musique dans sa chambre. La plupart du temps, il s’endort avec…Joyce lui donne un peu d’argent de poche, pas trop. Et Toby travaille de temps en temps pour améliorer son ordinaire ; il lave des voitures…

Le policier la tira de sa réflexion :

-« Voulez-vous essayer de lui parler ? Dites-lui simplement quelques mots, comme si tout allait bien… »

Dans un lourd silence, d’une voix blanche, Joyce s’adressa à son fils :

-«  Toby ! Descends s’il-te-plaît, et referme la fenêtre, il fait froid aujourd’hui… »

Toby n’entendait rien, ne voyait rien que le bleu infini droit devant. Il sourit, battit des ailes et s’envola…

Pour les enfants de la chance, qui n’ont jamais connu les transes des shoots et du shit,

Toby vivra « for ever ».

Johnatan et moi

S’il est un endroit que j’affectionne particulièrement, c’est le port de pêche, là où se réunissent les oiseaux de mer en quête de nourriture lorsque l’été a déserté la plage et que les touristes sont partis. Souvent je m’attarde à les contempler, leur apportant du pain sec de temps à autre.

Ce matin, je me suis assise sur une bite d’amarrage afin de mieux profiter des piaillements et des froissements d’ailes des goélands, mes préférés. Majestueux, fiers et braves, ils sont les rois du port et des falaises et n’ont peur de personne. D’ailleurs, il ne fait pas bon les approcher de trop près lorsqu’ils sont en famille car ils auraient tôt fait de vous déchiqueter le crâne…

Je commençais à lancer du pain à la volée, souriant de les voir se chamailler pour attraper les plus gros morceaux, quand l’un d’entre eux s’avança vers moi et me dit avec un léger accent anglais :

 – Salut, je me présente, John John Livingstone

 – Oh, je suis enchantée, moi c’est Opalie

 – Merci pour le pain, mais tu sais je préfère le poisson

– Je comprends, c’est juste un accompagnement…

 – Hum….oui, en effet, un accompagnement. Le problème c’est que tu attires aussi les pigeons…

 – Je suis désolée, est-ce un problème ?

 – Bien sûr, non pas que je sois raciste, mais franchement, tu les as vus ces volatiles juste bons à être mijotés aux petits pois ? Envahisseurs, ils sont ! Crois-moi, ils sont partout et prolifèrent à une allure….un vrai fléau !

 Je réalisais que je conversais avec un …. volatile, lui aussi….Mais après tout, ne faisons pas de sectarisme !

 – En somme, tu ne veux pas de mon pain ?

 – Non, merci.

 – Bien, excuse-moi, je t’apporterai une sardine la prochaine fois

De quel clan viens-tu ? me demanda-t-il

Du clan des Ardennes, et toi ?

 – Je viens d’Ecosse, mais je voyage beaucoup. Ici j’aime bien, il y a souvent des frites sur la jetée…

 – Tu as raison, c’est bon avec le poisson…

 – Au fait, as-tu connu mon arrière grand-père ? 

– ????? Je ne pense pas, sincèrement… 

– Pourtant, il était célèbre, il a même tourné un film ! 

– Vraiment ? 

– Oui, il y a de cela bien longtemps, dans les années 70 je crois. D’ailleurs le titre du film portait son nom : Johnathan Livingstone, le goéland. 

– Ah oui ! J’ai vu ce film en effet. Donc j’ai connu ton arrière grand-père, quelle coïncidence ! 

– Tu te souviens de la musique ? 

– Absolument, elle était magnifique, et la chanson de Neil Diamond… 

Je vois que tu connais tes classiques. Tu sais, il était formidable mon arrière grand-père. 

– Je n’en doute pas un instant, mais on lui a mené la vie dure je crois… 

– C’était un  héros, incompris de ses pairs. Son but était de voler toujours plus haut, toujours plus vite, tu te souviens ? 

– Oui, je me souviens de ses longs voyages et de ses acrobaties incroyables. 

Pauvre arrière grand-père, il était mal aimé du clan à cause de cela. Tu comprends, il était différent des autres… il n’aimait pas vivre dans la décharge publique, il préférait les grands espaces…alors le clan l’a banni… 

– C’est bien triste en effet. Mais n’avait-il pas rencontré une jolie goélande (sans être certaine de mon vocabulaire) durant ses voyages ? 

– Oui, mais  elle ne faisait pas partie du même clan, alors ils l’ont tuée… 

– Mon Dieu, quelle cruauté ! 

– Les anciens ont dit qu’il avait trahi le clan, qu’il n’était pas digne de vivre parmi les siens. Moi je crois qu’ils étaient jaloux. Qu’en penses-tu ?

 – Peut-être as-tu raison John John…en tous cas j’ai beaucoup admiré ton arrière grand-père, je peux te l’assurer. 

Tu es sympa, toi. Tu comprends les choses de la vie. Pas comme ces humains qui lancent leurs chiens sur nous ou qui nous chassent à coups de pierres…

Un goéland me parle, me complimente sur ma gentillesse et moi je rougis comme une idiote. Ai-je vraiment toute ma tête ? C’est la question que je me pose !

John John me laissa un instant pour aller séparer deux jeunes mâles qui se battaient. Au large, les bateaux de pêches se profilaient. Une nuée d’oiseaux surgit de nulle part et le quai de couv rit de milliers d’ailes blanches, grises, noires, mouchetées…Bientôt je fus entourée complètement d’une vague duveteuse et braillarde.

Hey,  regarde moi, regarde moi, je vais voler très haut et je piquerai sur ce bateau !

La-dessus, John John battit des ailes bruyammen t et s’éleva à une vitesse vertigineuse. Quelques secondes plus tard, il n’était plus qu’un minuscule point à l’horizon, pour disparaître totalement. Un peu déçue qu’il m’ait laissée sans dire au-revoir, je m’apprêtais à quitter mon assise…lorsque je vis une flèche blanche piquer droit ver s le premier bateau à quai, prendre un poisson au passage et s’envoler de nouveau par delà les nuages… C’était lui, mon beau goéland parleur !

Amusée, je fixais le ciel et guettais son retour. Les minutes passaient mais John John ne réapparaissait pas. Je me levais pour partir quand soudain, une voix nasillarde avec un accent anglais m’interpella à nouveau :

-Hey, regarde moi, regarde moi,   je vais voler encore plus haut, encore plus vite ! 

John John me frôla les cheveux dangereusement, laissant tomber une plume, vrombit des ailes et s’élança vers le large, avec puissance. De loin, il me fit signe en faisant des looping contrôlés…Décidément, il était bien le digne descendant de son arrière grand-père Livingstone !

Les autres goélands, restés sur le quai, se querellaient pour des abats de poisson…

John John ne se battait pas pour un vulgaire morceau de chair, son rêve était ailleurs, il était différent ; le clan le renierait sans doute un jour. Moi,  je serai là.

  M.D.  Octobre 2010