orage

Le ciel est lourd et gris comme un chagrin d’amitié.

L’horizon s’est perdu. Immobile et silencieuse, la mer s’est faite métal. Les ailes et les voiles sont repliées, dans l’attente d’un dénouement.

Plus un souffle…

J’ai la gorge sèche et le dos qui dégouline.

Il fait soif.

Et dans ma tête, cette route à l’asphalte brûlant, menant vers nulle part. Et ce vent chaud qui me cartonne les joues. Le GPS qui devient fou et la GoPro qui avale les miles aux mille visages…et ce coyote qui nous fixe…

Les cumulonimbus s’amoncellent, il fait presque nuit. Un frisson me parcourt, j’ai froid maintenant. Gonflé de rancoeur et d’amertume, le ventre du ciel est prêt à éclater.

Qu’il se libère, enfin !

Soudain un éclair violet, puis grondement de tambour. Les nuages se déchirent, tentent de s’enfuir, effarés. Un autre éclair illumine la plage toute entière. Les tambours se rapprochent…

Une grosse larme de pluie me tombe sur le crâne, puis deux, puis trois…Enfin le ciel pleure et creuse des cratères fumants dans le sable.

Et dans ma tête, les colliers de perles pendus aux arbres qui ruissellent. Nous pataugeons dans les flaques et rions comme des fous. La sirène du bateau nous salue une dernière fois.

Et cette musique qui ne me lâche pas….

la clé des dunes

ou le temps qui s’échappe

temps-qui-passe

Le temps presse.

Le temps presse m’indiquent les aiguilles qui s’affolent.

Panique sur Opalie !

J’avais pourtant fermé la porte à clé pour qu’elle ne s’échappe pas mais elle a glissé dessous et s’est volatilisée.

Par tous les Saints du Walk of fame, où est-elle passée ?

« La plage » me chuchote mon intuition.

En courant plus vite que le vent, je la rattraperai !

…du moins je m’en persuadai.

Et me voilà sur le sable mouillé de la dernière pluie, par un petit matin de printemps frileux.

Indifférents à  ma détresse,  le renard philosophe et le goéland unijambiste ont entamé une partie de poker.

A-t-on idée de jouer aux cartes quand le temps vous échappe ?

La mer s’est mise à galoper, le soleil a bousculé la lune et s’est imposé sur l’horizon.

Et moi je reste plantée là, comme une endive, à lui faire de grands signes de la main, espérant un au-revoir, à bientôt, que sais-je…

L’heure d’hiver a pris la clé des dunes.

Elle n’a pas attendu que je lui rende le baiser que je lui avais volé…

pomme d’api et coquillage

Pas complètement déserte mais presque, la plage soupirait d’aise dans la douceur inattendue de cet après-midi de novembre. Je marchais nez au vent, sans masque, savourant comme une gourmandise chacun de mes pas dans les vagues. Ivre de cette liberté retrouvée.

pour trois  heures, tout oublier

pour trois heures, la mer et moi

Les goélands sont un peu maigres cette année. Faisant fi de l’interdiction municipale, j’avais apporté du pain ; aussitôt je fus entourée d’une folle voltige argentée. Les cris stridents et  les chamailleries de mes chers volatiles, me firent éclater de rire. Il y avait longtemps que je n’avais pas ri.

Toute à mon insouciance, je ne remarquai pas immédiatement sa minuscule silhouette se détachant à contre-jour sur l’horizon . Mais oui, c’était bien elle, la fillette à la frange blonde et aux pieds nus.

J’aurais du m’en douter, puisqu’elle est toujours là quand il le faut.

Accroupie, elle dessinait des arabesques sur le sable mouillé et formait des étoiles avec des coques et des moules. Comme d’habitude, elle semblait esseulée et je m’interrogeai : elle n’a donc pas école, comme les autres ?

Sans me donner le temps de lui poser la question, elle releva le nez, sourit et me lança : « je t’ai gardé le plus beau de mes coquillages ».

Des plis de sa jupette, elle sortit son trésor, un magnifique spécimen blond au ventre de nacre rose, et le brandit triomphalement. Je n’avais vu ce genre de coquillage qu’en photo, jamais sur les rivages de la mer du nord. Il me parut très exotique, sans doute échoué là par hasard, porté par des courants obscurs. Peut-être l’avait-on déraciné volontairement, peut-être …

La petite aux pieds nus s’était approchée très près. Elle souleva mes cheveux et colla le coquillage à mon oreille : « écoute ! »

Il eût été cruel de lui dévoiler une explication scientifique qui détruirait la légende. Je fis donc  semblant d’écouter attentivement la résonance de ma propre existence. Ce qui ma foi, était plutôt rassurant…

Faisant mine d’approuver je voulus lui rendre son bien, mais elle insista : »écoute encore ! »…J’obtempérai. Peu à peu, d’autres sons me parvinrent, d’abord étouffés, puis très clairs : quelques accords de guitare, des rires d’enfants, un été d’opaline, une pluie qui fait des claquettes, un hurlement de loup, le clic-clang d’un Zippo, un bruissement d’ailes, le claquement d’une voile, le vent du désert…

« J’y ai gravé tout ce que tu aimes » m’annonça-t-elle, joyeuse.

Emerveillée, je la remerciai chaudement. N’ayant qu’une pomme rouge dans mon sac, je lui offris. C’était bien peu mais elle sembla ravie et se mit à chantonner : »pomme de reinette et pomme d’api »…

Pour trois heures ou un peu plus, la mer et moi…

panne sèche (ou rencontre improbable)

tarfaya

En ces temps chaotiques, mes rêves d’horizons lointains reviennent au galop. Certains d’entre vous ont déjà lu l’histoire qui va suivre, moitié réelle, moitié inventée. Je la ré-édite aujourd’hui car cette fois j’ai envie de tous vous emmener avec moi…Vous venez ?

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Au petit matin j’avais quitté Agadir dans la brume. Destination Tarfaya, 550 kms de route goudronnée, m’avait-on assurée. Le plein de carburant fait à la dernière station, deux jerricans de gaz-oil et quatre bouteilles d’eau minérale, ce fut d’un coeur léger que j’empruntai mon itinéraire côtier vers le grand Sud. Avec un peu de chance, j’aurai atteint Tarfaya en fin de journée. Machinalement je touchai la main de Fatma pendue au rétroviseur du Pagero.

Les premières heures se déroulèrent sans encombre. Malgré le nombre impressionnant de camions chargés de bidons d’essence, cahotant dangereusement à chaque nid de poule. A midi, le thermomètre marquait 38°. Je me félicitai d’avoir choisi le mois de Mai pour cette escapade marocaine, d’autant que la climatisation du 4×4 « très confortable et entièrement révisé » selon le loueur de véhicules, ne fonctionnait plus. Par les vitres ouvertes me parvenaient des relents de gaz brûlés et les accélérations bruyantes des moteurs. L’Atlantique, sur ma droite, me narguait de sa splendeur.

Ce fut vers 5h de l’après-midi que les choses commencèrent à se gâter. D’après le compteur du véhicule, je ne me trouvais plus qu’à 60 kms de Tarfaya. Les jambes engourdies et le dos en compote, je décidai de m’octroyer quelques minutes de détente. Sur le bord de la route, une baraque affichait « Bar du désert » peint en rouge au-dessus de la porte. Un baril rouillé et une chaise pliante me tendaient les bras, sous un parasol « Coca-cola« . Avec soulagement j’arrêtai le moteur et descendis pour me désaltérer. Le patron du « bar », un marocain sans âge, m’accueillit tout sourire et s’empressa de me montrer sa « cave » de boissons fraîches. Surgis de nulle part, trois gamins munis de bouteilles d’eau et de chiffons, se précipitèrent autour du 4×4 pour en nettoyer le pare-brise. L’un deux voulut me vendre un caméléon, que je refusai aimablement mais je lui offris trois dirhams en échange de trois dattes.

Assise sous mon parasol, je sirotais mon soda presque frais, quand mon regard s’arrêta sur une flaque sombre et luisante s’élargissant sur le sol, en dessous du Pagero. Le patron du bar qui regardait dans la même direction, immédiatement se glissa sous le véhicule, tâta le liquide qui s’écoulait goutte à goutte, le renifla et me cria « c’est de l’huile, il y a une fuite mais pas grave« . Voyant ma mine dépitée, il surenchérit : « à Tarfaya, demande Sadate au café français, c’est mon cousin, il va réparer, pas de problème jusque là-bas, Inch Allah ».

Je fus soudain pressée d’arriver à destination avant la nuit, avant que le cousin Sadate demeure introuvable. Un peu stressée, je repris la route, l’oeil rivé à l’aiguille du niveau d’huile. La valse des camions chargés de pétrole m’accompagna de nouveau mais je n’y prêtais plus guère attention. Le désert prenait ses couleurs d’ocre rouge sous le soleil en déclin. Quand au loin j’aperçus enfin les silhouettes des deux dromadaires statufiés marquant la porte de la province de Tarfaya.

Soudain le moteur hoqueta et une fumée s’échappa du capot. Je coupai le contact. Cette fois, pas de doute, c’était bien la panne. Devant moi s’étirait la route rectiligne que recouvraient des tourbillons de sable. La ville devait être proche mais je ne pouvais en distinguer les abords. Quelques maisons blanches, éparses, se dressaient  ça et là, incohérentes. Un grand bâtiment sur la gauche me sembla être un hangar. Aucun signe de vie, aucun bruit ne me parvenait. Scrutant l’horizon, je n’apercevais que la désolation de l’endroit. Ce n’était pas tout à fait l’idée que je me faisais de Tarfaya.

M’encourageant à haute voix, je fermai le véhicule et me dirigeai à pieds vers la première demeure visible, avec le fol espoir d’y trouver de l’aide. Curieusement, la route goudronnée avait disparu pour faire place à une piste sableuse, que j’empruntai d’un pas décidé. Je ne sais combien de temps je marchai, la bouche en feu, les pieds meurtris, sans rencontrer âme qui vive. Quand enfin j’aperçus une ombre humaine qui avançait vers moi. L’homme semblait de stature imposante et d’allure tranquille. Au fur et à mesure qu’il s’approchait, je vis qu’il portait une veste de cuir. Derrière lui, un chien le suivait.

L’homme me fit un grand signe de la main, comme pour me rassurer sur ses intentions. Arrivé à quelques pas de l’endroit où je l’attendais, il dit : »Bonjour, qui que vous soyez, je suis heureux de vous rencontrer, le temps est long ici…mais d’où venez-vous ? Pardonnez mon audace, mais, vu votre accoutrement, j’imagine que vous êtes tombée d’une autre planète ! » Interloquée, je me demandai quelle était la bizarrerie de ma tenue vestimentaire pour qu’il se moque ainsi. C’est alors que je remarquai sa chemise blanche sous la veste d’aviateur, son pantalon trop large rentré à l’intérieur de ses guêtres de cuir. L’animal qui l’accompagnait et que j’avais pris pour un chien, s’avéra être un joli fennec. Devinant ma pensée, l’homme afficha un large sourire et poursuivit : « C’est un renard du désert, je l’ai apprivoisé et j’en suis donc responsable, voyez-vous. Mais dites-moi, où vous dirigez-vous exactement, puis-je vous renseigner ? » Avec un vague sentiment d’improbabilité, je lui répondis :« Je cherche un dénommé Sadate. On m’a dit que je le trouverai à Tarfaya, au café français ».

Il éclata d’un rire presque enfantin :

« C’est bien ce que je pensais, vous venez d’une autre planète ! Je ne connais ni de Sadate, ni de café français et encore moins Tarfaya.

…Ici, vous êtes à Cap Juby ! »…

les sables de l’infini – dominique massa et didier garino (le désert d’aladin) – A écouter absolument –

une colline en utopie

Un jour il fallut me rendre à l’évidence, les gens d’ici étaient devenus raisonnables et ennuyeux. Tellement ennuyeux que l’ennui me gagna.

J’avais cherché en vain des pépites dans leurs yeux, des sourires illuminés, des gestes grands et généreux. Je n’avais trouvé que visages fermés, rêves étriqués, regards vides, gestes robotisés. Rien qui me ressemblât.

La tortue qui porte le monde sur son dos ne passait plus depuis fort longtemps. Le phare baobab s’était éteint, le goéland unijambiste s’était envolé, la dernière fleur de bitume avait fané de morosité.

Opalie avait bien changé depuis que la folie s’en était éloignée et elle me désespéra.

C’est alors que j’eus l’idée de rejoindre le fou sur la colline.

De bon matin, je me mis en route, le coeur léger et plein d’espérance. Sûre que nous allions nous entendre lui et moi.

Personne ne lui parle et il ne parle à personne, m’a-t-on dit. Sa différence conviendra donc à ma différence.

Et nous regarderons ceux d’en-bas et nous planterons nos yeux dans les étoiles, et nous ferons le tour du monde allongés sur l’herbe…et nous…

La pente est rude et escarpée. Les pierres qui roulent sous mes pas se gaussent de me voir si allègre. Un bout d’arc-en-ciel flotte encore à l’horizon et se meurt doucement dans les lumières pâles sur la colline.

Déjà je n’entends plus les bruits de l’humanité ; seul me parvient le son d’une cloche dans le lointain. La fraîcheur du vent de hauteur me surprend un peu et je resserre mon écharpe.

A bout de souffle, je lâche mon bâton et j’appuie mon dos sur celui d’un olivier. En bas, s’étalent les verts et les ocres, paisibles. De minuscules toits de tuiles roses forment des tâches impressionnistes, sur lesquelles rampent les nuages.

Je suis seule ici. Aucune trace de folie…

En avançant un peu vers le vide, se dévoile un banc de pierre, isolé. Quelqu’un y a laissé des miettes de pain, sans doute pour les oiseaux, et un cahier bleu.

Sur la première page sont écrits ces mots :

« Ne me cherchez pas ici. J’étais fou de penser que l’on puisse vivre sans vous. Quand vous lirez ces quelques lignes, je serai redescendu de la colline ».

But the fool on the hill
Sees the sun going down
And the eyes in his head
See the world spinning ’round…