la clé des dunes

ou le temps qui s’échappe

temps-qui-passe

Le temps presse.

Le temps presse m’indiquent les aiguilles qui s’affolent.

Panique sur Opalie !

J’avais pourtant fermé la porte à clé pour qu’elle ne s’échappe pas mais elle a glissé dessous et s’est volatilisée.

Par tous les Saints du Walk of fame, où est-elle passée ?

« La plage » me chuchote mon intuition.

En courant plus vite que le vent, je la rattraperai !

…du moins je m’en persuadai.

Et me voilà sur le sable mouillé de la dernière pluie, par un petit matin de printemps frileux.

Indifférents à  ma détresse,  le renard philosophe et le goéland unijambiste ont entamé une partie de poker.

A-t-on idée de jouer aux cartes quand le temps vous échappe ?

La mer s’est mise à galoper, le soleil a bousculé la lune et s’est imposé sur l’horizon.

Et moi je reste plantée là, comme une endive, à lui faire de grands signes de la main, espérant un au-revoir, à bientôt, que sais-je…

L’heure d’hiver a pris la clé des dunes.

Elle n’a pas attendu que je lui rende le baiser que je lui avais volé…

sens dessus dessous ou l’inverse

Il était une fois, une fille insensée qui vivait à l’envers.

Au début, elle avait tenté de marcher la tête en haut, mais elle se rendit vite compte que son monde à elle ne ressemblait en rien à ce qui l’environnait.

Elle avait même essayé de communiquer avec ceux qui marchaient les pieds sur terre, mais elle s’aperçut très vite que tout dialogue était impossible.

Alors, elle décida de se renverser complètement afin d’être en accord avec elle-même.

Il n’est pas aisé de vivre à l’envers ; il est quasiment impossible de s’intégrer dans le moule. Les moules étant tous fabriqués pour ceux qui vivent à l’endroit.

Lipao, c’était son nom inversé, se sentait bien seule sur cette sphère retournée. Elle n’y voyait que des pieds, des pieds de toutes sortes, des fins, des gros, des noueux, des tordus, des habillés, des nus… Aucun d’entre eux n’avait la parole sensée, c’était lassant.

Sauf qu’un jour,  elle rencontra un ver de terre qui vivait un jour à l’endroit, un jour à l’envers, selon la direction que prenait sa galerie. Le ver de terre, fort intrigué par cette tête à ras du sol, lui demanda qui elle était…

– « je suis Lipao, une fille qui n’a pas toute sa tête, enfin, je dirais plutôt, qui a la tête à l’envers

– très intéressant, moi je ne sais pas où se trouve ma tête et où se trouve ma queue…nous sommes un peu semblables, n’est-ce-pas ?

– ma foi, c’est bien possible. Mais dites-moi, sommes-nous seuls à vivre sens dessus-dessous ?

– non, je ne crois pas. Mais, voyez-vous, ceux qui vivent à l’endroit l’ignorent et ceux qui vivent à l’envers ne le savent pas plus. En réalité, tout cela n’a aucune importance ; le principal étant  de se sentir bien dans sa peau…

– dans sa peau…oui oui bien sûr, vous avez raison. Comme j’aimerais changer de peau !

– c’est très simple ma chère, il suffit de le vouloir et d’abandonner toute notion d’appartenance. Regardez-moi donc ! »

Sur ces mots, le ver de terre mua, abandonnant la peau dont il n’avait plus aucune utilité et tout neuf, il dressa l’une de ses extrémités vers le nez de Lipao.

-«  ne trouvez-vous pas que cette nouvelle peau me sied à merveille ?

– effectivement, celle-ci est très jolie. Mais n’étant pas ver de terre, enfin je ne crois pas, je suis condamnée à vivre dans ma vieille peau la tête en bas….

– ce n’est pas mon problème. Veuillez m’excuser, mais il faut que je vous quitte, on m’attend là-haut, enfin je veux dire, en-bas… »

Lipao se sentait légèrement ridicule. A force de vivre à l’envers, elle n’avait réussi qu’à dialoguer avec un ver de terre sans queue ni tête.

Après mure réflexion, dans un ultime effort elle décida de se remettre à l’endroit…, c’est à dire à l’endroit des autres.

Le monde n’avait pas changé…Elle n’y comprenait toujours rien et se demandait dans quelle direction il lui faudrait aller pour qu’elle se sente bien dans sa peau.

Quand une tête qui passait par là, l’aperçut et l’accosta :

–  « bonjour, comment allez-vous ?  »

La tête inquisitrice avait deux yeux de braise et un sourire gourmand.

Contre toute attente, Lipao comprit la question bien qu’elle fusse posée à l ‘endroit, mais n’y trouvait aucun sens. La retournant à l’envers, elle tenta d’y répondre de façon sensée. Ce qui n’était pas mince affaire.

Pour se faire, il lui fallait détourner le regard de son nombril qui n’avait ni endroit ni envers et plonger dans les yeux de braise, envers et contre tout. danger – se dit-elle – vais-je trouver un équilibre dans cet espace insensé ?

Devant son hésitation, le sourire gourmand et moqueur s’élargit :

– » donnez-moi la main, ou le pied si vous préférez ! Mais plongez donc ou bien envolez-vous ! »

Lipao rougit de tant d’audace mais s’en amusa. Elle n’avait pas coutume de rencontrer des têtes à l’endroit qui pensaient dans tous les sens. Et cela lui plut. Alors elle tourna cent fois sa langue dans le sens horaire et finit par répondre quelques mots ordinaires :

« je vais bien merci »

Alors le monde lui parut d’une simplicité désarmante et sensée.

alexa et moi

L’été s’est étiré comme un chat, s’est gratté l’oreille et la pluie est tombée. L’été indien sera-t-il ou ne sera-t-il pas ?

« Le front aux vitres comme  font les veilleurs de chagrin« …Décidément non, tant pis pour Paul Eluard…

L’intelligence artificielle posée sur l’étagère me lançait des oeillades et je cédai à la tentation.

  • Alexa, passe une commande
  • bien sûr, je vous écoute
  • je voudrais des bottes de pluie pour marcher dans la forêt
  • aucun problème
  • ajoute un gilet jaune fluo pour qu’on ne me confonde pas avec un chevreuil
  • article ajouté
  • il me faut également des petites mains de porcelaine pour remplacer celles de ma poupée cassée
  • mains de porcelaine pour poupée…article trouvé !
  • tu es géniale Alexa
  • merci beaucoup, avez-vous besoin d’autre chose ?
  • oui, des bougies parfumées à la cannelle pour le prochain Noël
  • bien sûr
  • et puis des livres, beaucoup de livres
  • merci de préciser les titres et les auteurs
  • oh…il y en a tellement ! j’y reviendrai plus tard
  • d’accord, autre chose ?
  • il y a bien d’autres choses mais je doute que tu puisses trouver…
  • je vous écoute
  • je voudrais une amitié indéfectible
  • ceci est en rupture de stock, puis-je vous proposer un article de remplacement ?
  • alors cherche un amour inconditionnel !
  • hum…désolée, du aux nombreuses réclamations faites au service clients, cet article a été supprimé du catalogue
  • et des baisers d’enfants ? as-tu des baisers d’enfants ? je raffole de ces petites ventouses mouillées ; j’en ai plein mes placards mais on n’en a jamais trop, n’est-ce-pas ?
  • certes ; mais la demande est très forte et le délai de livraison assez long
  • peu importe, je prends ! et le retour du Petit Prince ? peux-tu me le commander ?
  • le Petit Prince, de Saint Exupéry, quelle édition souhaitez-vous ?
  • mais non, tu n’as pas compris, je n’ai pas dit « le livre » j’ai dit le Petit Prince, le vrai…
  • désolée, je ne comprends pas votre requête
  • ok, c’est ridicule, je sais
  • bien, souhaitez-vous valider votre commande ?
  • oui, je valide ma commande
  • commande validée, livraison prévue le…
  • Alexa, tu m’aimes ?
  • navrée, cela ne relève pas de mes compétences…

La pluie avait cessé, l’été indien sera ou ne sera pas.

 

 

 

 

 

 

 

divagation sur canapé – cru 2020

chauve-souris

Comment cette méduse a-t-elle échoué sur mon plancher ? Que je sache, je ne l’ai pas invitée !

Tiens, c’est nouveau cette couleur turquoise à mes pieds ! Sont-ce les miens ? Rien n’est moins sûr…

Décidément, j’adore ce vin de Loire ! Frais, gouleyant, fruité, il clapote à mon palais, léger, joyeux …Ce serait un crime de lèse-majesté de laisser la bouteille à moitié remplie !

Ah les bords de Loire…que ne donnerais-je pour m’y trouver là, maintenant, tout de suite ! Comment se nomment ces prestigieux châteaux classés dans mon album photos ? Chambord ? Chenonceaux ? Azay-le-rideau….je l’aime beaucoup celui-là, allez savoir pourquoi…

« Un château de la Loire est un château de la Loire ! Tu en as vu un, tu en as vu dix » m’a-t-on toujours affirmé !

Oui, sans doute…De toutes façons, je préfère les cheveaux ..chevaux aux châtaux…châteaux. Le Cadre Noir de Saumur…

Saumur ? Qui a dit Saumur ? Saumur et son nectar qui me tend les bras sur la table du salon, qui appelle mes papilles…Encore un verre maestro please ! Et joue moi donc ce Boléro de Tavel …Ravel !

Demain il faudra pomper toute cette eau qui envahit la maison, la mer a débordé ! Un vrai raz-de-marée ! Ca tangue dur dans le canapé, j’ai mal au coeur…

Je devrais peut-être monter à l’étage, on ne sait jamais, personne n’est à l’abri d’une noyade !

La bouteille penche dangereusement et finit par tomber. Sur les vagues, elle vogue et divague…

Et une bouteille à la mer ! Une !

Difficile de grimper un escalier sur un bateau par temps agité…

Une chauve-souris est sur mon lit, drôle d’idée ! Elle s’est certainement égarée…

Le phare de Belle-Île éclaire le plafond qui ondule. Sur le ponton-édredon, allongée les bras en croix, j’autorise la chauve-souris à parcourir la forêt de mon crâne.

Elle fait « toc-toc » sur le bois avec ses jolies petites incisives, mais personne ne répond.

Il n’y a plus personne à l’intérieur…

Les corbeaux de la tour

07bdbe6fLondres, Avril 2011.

Comme chaque matin, Peter ouvrit la lourde porte d’entrée pour prendre la bouteille de lait et son journal, déposés sur le seuil. En ce mois d’avril, il faisait beau à Londres. Il jeta un oeil sur la une du Daily Telegraph : la page entière couvrait une photo du prince William et de Kate. Le mariage devait avoir lieu dans quelques jours et l’effervescence grandissait dans la capitale. Les marchands du temple s’en donnaient à coeur joie ; les objets souvenirs se vendaient comme des petits pains, du tee-shirt commémoratif à la petite cuillère en argent, en passant par la théïère chapeautée d’une couronne et du mug assorti…Chacun y allait de son souvenir kitch, avant même que la cérémonie eût lieu.

Peter se sentait mal à l’aise en pensant à toutes ces fastes. Il en avait vu des cérémonies royales depuis le couronnement d’Elizabeth. Il était très jeune alors, mais il ressentait encore l’émotion qui l’avait pris à la gorge la première fois qu’il aperçut le carrosse doré descendre le Mall. Emotion vive et chaotique, mêlée de fierté d’appartenir à ce peuple hors du commun et d’un vague sentiment de révolte. Mais en bon sujet de Sa Majesté qu’il était, cette fois encore il assisterait au défilé des limousines, du carrosse et de la garde royale.

Perdu dans ses pensées, il oublia d’appuyer sur le bouton éjecteur de son toaster et une fumée noire et âcre s’en échappa. Dépité, il sortit deux toasts complètement carbonisés et se rabattit sur un paquet de biscuits. Tandis qu’il mangeait, il feuilleta son journal et son regard se posa sur un article concernant les corbeaux de la tour de Londres.

Bien sûr, il connaissait la légende qui dit que le jour où les corbeaux quitteraient la tour de Londres, le royaume s’écroulerait…L’article décrivait simplement un problème de fissures dans les murs de la haute bâtisse et la difficulté d’effectuer des travaux de réfection, due à la saison touristique qui commençait.

Peter était pensif…en fait, ce problème de fissures ne lui plaisait pas du tout. Cela voulait dire que les corbeaux seraient dérangés pendant les travaux. Il s’en voulut un peu d’être aussi supersticieux ; cependant il décida ce jour là d’aller se balader vers la fameuse tour, afin de juger de la gravité du désordre.

Il rangea la vaisselle du petit-déjeûner, offrit une soucoupe de lait à son chat, enfila un veston noir et n’oublia pas son vieux parapluie. Puis, il marcha vers la station de métro et s’engouffra dans le boyau grouillant du « tube » londonien. Comme d’habitude à cette  heure matinale, la foule des actifs se pressait vers la City. Peter avait le temps alors il descendit une station avant Tower Bridge et flâna un peu le long des docks.

De loin, il contempla les silhouettes imposantes des « Houses of Parliament », de Big Ben et les eaux glauques de la Tamise. Il se dit que Londres, malgré ses constructions nouvelles d’acier et de verre, malgré sa grande roue, malgré ses extravagances esthétiques et financières, garderait toujours l’âme de Shakespeare et de Dickens.

Il arriva devant la grand porte ouvrant sur la cour du château. Curieusement, aucune file d’attente ne stagnait devant l’entrée. Peter se renseigna et on lui répondit qu’exceptionnellement les visites étaient supprimées ce jour là, pour cause de maintenance technique. Déçu, Peter se fit une raison mais comptait bien revenir le lendemain.

Instinctivement, il leva les yeux vers la tour Wakefield, espérant apercevoir l’un de ces corbeaux soigneusement protégés par le Ravenmaster. Il ne vit rien voler ; par contre il distingua nettement une longue fissure parcourant le mur côté Sud de la tour. Des ouvriers montaient un échafaudage.

Peter s’en retourna chez lui, dans l’East End, et essaya de ne plus penser à la légende des corbeaux. Après tout, ce n’était vraisemblablement qu’une légende, au même titre que tous ces fantômes qui, soit-disant, hantent le château depuis des siècles. Il faut dire que cette bâtisse au passé sanglant devait certainement garder en elle des âmes torturées. Mais nous étions au XXIème siècle, la ville grouillait de vie et un mariage princier se préparait. Peter s’installa devant la télévision et s’assoupit.

Les jours passèrent. La veille du mariage, Peter passa beaucoup de temps à choisir la tenue qu’il arborerait pour assister au défilé royal. Après de longues hésitations, il choisit un pantalon rayé, une chemise blanche à jabot et son éternel veston noir aux manches lustrées par l’usure. Il sortit d’un carton à chapeaux, un superbe melon de velours gris qu’il ne portait que dans les grandes occasions et une paire de gants blanc. Il posa le tout sur son lit et sortit chercher sa bouteille de lait et son journal. A la une du Daily Telegraph, toujours la même photo des futurs époux, rayonnants.

En contemplant cette photo, Peter sentit son sang se glacer. Comme en filigrane, derrière les têtes de William et Kate, on distinguait nettement les silhouettes de sept corbeaux. Aucun texte ne mentionnait cette particularité, aucune explication d’aucune sorte. Peter, doutant de ses facultés mentales, alla sonner chez son voisin et lui montra le journal et la photo. Le voisin ne vit rien de spécial…alors il se dit que décidément, son imagination lui jouait des tours.

Le lendemain matin, aux aurores, une foule était debout, assis e oumême couchée derrière les barrières de sécurité dressées tout le long du grand Mall. Peter arriva sur les lieux vers 8h et se fraya tant bien que mal un chemin afin de trouver l’endroit propice où il pourrait au moins apercevoir le carrosse de la reine. Il parvînt à trouver sa place et ne bougea plus. Le défilé ne commencerait que dans plusieurs heures ; heureusement il ne pleuvait pas.

Vers 11h, la fatigue commençait à se faire sentir. La foule devenait oppressante et rien ne semblait s’ébranler du côté de Buckingham. Peter s’appuya sur son parapluie et leva les yeux vers le ciel. Il crut rêver : sept points noirs tournoyaient au-dessus du palais…les corbeaux ! « ils ont donc commencé les travaux » se dit-il.

Le lendemain, le Daily Telegraph ne parût pas, ni d’ailleurs aucune Presse anglaise.

Un joli nuage en forme de champignon nucléaire stagnait au-dessus de la perfide Albion…