Une petite chanson

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C’était une petite chanson qui courait, joyeuse et folle. Elle se faufilait entre les rochers du torrent, léchant au passage une bouteille mise au frais. Elle était si jolie cette petite chanson, que libellules se penchaient pour l’écouter, que les cigales se taisaient…

De mémoire de Volane on n’avait vu pareille harmonie, sauf peut-être il y a longtemps, lorsqu’un chien-loup lui tenait compagnie.

C’était une petite chanson insouciante dans l’été. Porteuse de rêve et d’espérance, au gré de ses notes légères.

Mais l’été est cruel et le soleil capricieux. Trouant le ciel d’azur, un orage survint. Les eaux du torrent gonflèrent soudain, ballotant la petite chanson, d’aspérités en tourbillons glacés.

Elle se tordit de douleur, se déforma, appela au secours. Mais libellules et cigales avaient disparu. Le bleu avait fait place à un ciel glauque et sans âme…

…Après un long silence et le calme revenu, la petite chanson s’était remise à chanter.  Courageuse, ne sachant faire que ça, elle avait repris son refrain. Mais l’harmonie était brisée, comme la bouteille mise au frais. De ses notes légères, il ne restait plus que discordance.

Alors elle se tut à tout jamais.

« I wish I could find a good book to live in... » as says Melanie.

Paradis 23

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En cette veille de 14 juillet, la Creuse paresseuse s’étirait nonchalamment à la manière d’une chatte et baillait aux martinets. Encore chaude, la ville transpirait et une faune assoiffée s’affaissait lourdement aux terrasses des cafés. Il n’y avait rien d’autre à faire dans ces ruelles aux maisons hautes et aux volets clos. L’ennui nous gagnait un peu.

En mal de musique, Jimmy avait déniché dans un journal quotidien, l’annonce d’un bal populaire orchestré par le groupe « trompette-musette » au lieu-dit « Paradis 23 ».  Faute de blues, il pensa que l’expérience serait intéressante. Un peu réticente au départ, je m’amusai finalement de cette initiative.

Fuyant le labyrinthe de la ville austère, nous empruntâmes une route de campagne en direction de ce lieu mystérieux. Deux heures et d’innombrables kilomètres après, sous l’oeil narquois de la lune qui s’éveillait, nous parvinmes enfin aux abords d’un chemin creux qui arborait fièrement un panneau fléché « Paradis 23 ».

Le chemin caillouteux montait rudement et se terminait en impasse, dans la cour d’une ferme où poules et canards déambulaient, tranquilles…

« Impossible que ce soit ici » dit Jimmy. Mais à peine s’était-il exprimé, qu’un vieux paysan, béret enfoncé jusqu’aux sourcils, fourche à la main, se dirigea vers notre véhicule, s’épongea le nez du revers de sa manche et nous salua d’un fort aimable « Bonsoirrr messieurs-dames » !

Nous ne pouvions plus reculer.

A notre question « Où se situait le « Paradis 23″ ? », le vieux répondit : « C’est ici le parrrradis, entrrrez, entrrrez donc ! ».

Nous avions beau scruter le moindre recoin de la cour de la ferme, aucun signe ne laissait présager qu’un orchestre se préparait à jouer et nous étions apparemment les seuls visiteurs du soir…

A notre question « Etait-ce bien ici qu’un bal serait donné »?, notre hôte d’accueil, tout sourire, nous rassura : « Oui, oui, c’est bien ici. D’habitude l’orrrrchestrrrre est déjà arrrrrivé, mais aujourd’hui, ils sont en rrrrretard….Mais vous pouvez allez voirrrr la salle en attendant ! »

Sur ces paroles, une silhouette informe boudinée dans une robe noire qui se voulait élégante, apparut sur le seuil de la porte : « Bonsoirrrr messieurs-dames, bienvenue au parrradis ! ». Je tremblai d’effroi devant cette apparition pour le moins incongrue. Plantée sur ses chaussures boueuses, les paupières trop bleues, le sourire édenté, la patronne de l’endroit nous vanta largement « le seul dancing qui existe dans la Crrrrreuse » et s’enquit de savoir si au moins, nous savions bien danser…

L’espace d’un instant j’imaginai que nous allions être séquestrés, contraints de danser au son d’une « trompette-musette » cauchemardesque, pour distraire les paysans du coin… Peut-être même allaient-ils nous égorger au petit matin, pour faire du boudin…

D’un regard échangé, Jimmy comprit mon angoisse. Rapidement, nous prîmes congé en promettant de revenir un peu plus tard, lorsque l’orchestre serait arrivé…

Dans le rétroviseur de la voiture, avec soulagement je regardai s’éloigner les deux silhouettes qui nous faisaient de grands signes en répétant : « Rrrrevenez, mais rrrrevenez donc ! Le parrrrradis 23, c’est le seul dancing de la Crrrreuse ! »

Au sortir du chemin creux, le panneau indicatif avait disparu.

le vent m’a dit

« La vie est un sommeil,

l’amour en est le rêve,

et vous aurez vécu si vous avez aimé. » – Alfred de Musset –

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Le vent m’a dit qu’il se cachait au pays des montagnes noires.

Ou bien était-ce un oiseau qui descendait l’Escaut ?

Espiègle et coquin, le vent lui a soufflé « viens ».

Ou bien était-ce un mot échappé d’un écran ?

Le vent salé s’est mêlé à son Habit rouge imaginé,

une bourrasque contre lui m’a projetée.

Emoi et tremblements.

Les mouettes rieuses s’esclaffent,

les goélands dansent une folle sarabande.

Magie de l’instant.

Un rêve intemporel est passé sur le pays d’Opalie.

Le vent l’a emprisonné et gravé dans la craie.

 

4 Avril 2013

joyeuses Pâques

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C’est Pâques, j’aurai droit à deux pièces de un franc pour le denier du culte. A huit ans, personne n’aime aller à la messe et je ne fais pas exception. Mais j’aime le chemin qui va de la maison jusqu’à l’église St Benoit. Surtout le trottoir de gauche, là où se trouve la graineterie. Ca sent terriblement bon, le grain. Et puis, il y a les oiseaux et surtout les poussins…

Dans la vitrine, ils sont blottis les uns contre les autres, au-dessous d’une grosse lampe. Il y en a de différentes couleurs : jaune, roux, crème, noir. Je les voudrais tous, mais je n’ai que deux francs ; ça me fera deux poussins ! Je soupire de satisfaction en regardant ce tapis de velours qui respire et j’imagine déjà le moment où je sentirai leur chaleur au-travers de la petite boite en carton dans laquelle la marchande va me les emballer.

Je vais encore être en retard à la messe. Et le père Michel va encore diriger son regard vers moi quand il dira : «Seigneur, pardonnez-moi comme je pardonne à ceux qui m’ont offensée… ». C’est toujours comme ça, mais ça m’est égal. Je l’aime bien le père Michel, avec ses grands pieds nus, été comme hiver. Je ne peux m’empêcher de regarder ses pieds lorsqu’il s’avance vers nous pour nous donner l’Eucharistie et souvent j’attrape le fou-rire, c’est très gênant pour avaler l’hostie.

Il faut absolument que je m’esquive avant l’offrande. Il est hors de question que je sacrifie mes poussins pour enrichir Dieu !

La marchande m’a vue arriver, elle me sourit. Je me dirige droit vers l’enclos aux poussins. C’est doux, c’est chaud, c’est comme un jaune d’œuf avec du duvet ! Je choisis un rouquin et un petit noir qui piaille très fort pour attirer mon attention. Ma grand-mère sera ravie de les accueillir, comme les autres. Elle a construit une grande caisse en bois placée près de la cuisinière à charbon, afin qu’ils aient bien chaud, le temps de grandir un peu avant de rejoindre le poulailler.

Mais, ce qui me parait bizarre, c’est que depuis un certain temps, le nombre de volailles chez ma grand-mère n’augmente plus beaucoup. Pourtant, je ramène un poussin chaque dimanche !

En tournant le coin de la rue Francia, je l’aperçois qui discute avec une voisine sur le pas de la porte.

Sais-tu à combien est le court du poulet aujourd’hui ?
– Oh, ça va chercher dans les cinq francs le kilo !
– Bon alors, je vais t’en prendre deux, ce sera parfait pour le repas de lundi ! »

Soudain, une terrible question m’assaille : « où sont donc partis mes poussins devenus grands?…. »

Depuis longtemps, la graineterie a baissé rideaux. Un restaurant kebab l’a remplacée. Les moines ont déserté l’église St Benoît. A Pâques, dans les vitrines des pâtissiers, des poussins synthétiques …

matin nouveau

mer et pluie

Il était une fois, une coquille de noix qui bondissait sur la crête des vagues.

Tel un ballon de baudruche, ballotée par les remous des courants contraires, elle apparaissait puis disparaissait sous les flots, inlassablement. D’énormes tentacules la tiraillaient sans répit vers l’abîme, et l’épuisaient.

Aveuglée par le sel de ses yeux mêlé au sel de la mer, elle ne distingua bientôt plus le rivage. L’horizon n’était plus qu’un minuscule point d’interrogation sur fond d’inévitable crépuscule.

Les vagues riaient, croyant à un jeu.

Ce long manège dura une éternité. Une éternité qui l’avait vidée de toute émotion.

Eparpillées autour de son corps, les pages d’un livre s’étaient désagrégées. Les mots pâlissant ne formaient plus que tâches d’encre délavées et informes. Elle aurait voulu en éprouver de la mélancolie, mais non.

Quant enfin, un matin inattendu, la mer s’apaisa.

Les tentacules des profondeurs avaient lâché prise et un doux ressac la ramenait au rivage. Elle ouvrit les yeux et ce qu’elle vit accrocha un sourire radieux à son visage mouillé. La plage étalait ses franges blondes sous un soleil nouveau. Une brise légère berçait les oyats sur la dune et les goélands s’étaient remis à valser.

Posé timidement sur le sable, un livre tout neuf l’attendait.

Un livre revêtu de blanc, parsemé de mots ronds et joyeux. Un livre avec des fenêtres par lesquelles on pouvait apercevoir les champs de blé, un coin de bleu, des brassées de fleurs et des milliers d’oiseaux. Un livre sans prétention et sans fioriture, authentique.

Authentiquement authentique.

Alors Loupalie se prit à rêver à un Eden qui ressemblerait à la tendresse.