crâne végétal

Ce soir j’ai le coeur à Gainsbourg avant qu’il soit Gainsbarre.

La chanson de Prévert a réveillé en moi le souvenir d’un temps que je croyais révolu.

Rien ne meurt jamais tout à fait.

Les feuilles mortes ont été ramassées à la pelle mais l’homme à tête de chou n’a pas bougé de son socle.

Il n’entend rien, ne dit rien, ne voit rien.

Pourtant, comme lors de cette nuit lointaine de mes jeunes années, de son crâne végétal me parvient en boucle sa musique sourde et lancinante …

cailloux

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Je ne fus pas surprise lorsque j’aperçus sa minuscule silhouette en tache claire sur le fond gris-bleu de ce matin d’automne. Comme un rendez-vous incontournable avec moi-même, elle était là, qui m’attendait.

De son château de sable mangé par les vagues, il ne restait qu’une étoile de mer desséchée qu’elle avait posée au sommet de la plus haute tour. Elle contemplait son étoile en chantonnant d’une voix fluette :

« non, non, le ciel n’est pas gris,

sha la la la li,

non, non, le vent n’est pas froid,

sha-la-la-la »

En m’approchant un peu, je vis qu’elle était pieds nus. Entre ses orteils coulaient des rigoles d’eau salée qui lui rougissaient la peau. Elle écarta les pouces pour créer des rivières. Ses talons s’enfonçaient dans le sable mouillé.

Quand elle me vit enfin, elle me sourit et me demanda :

« tu m’aides à transporter mes cailloux ?« 

Je remarquai alors son seau en plastique, rempli de galets. Pour une si petite fille, c’était beaucoup trop lourd et je m’étonnai de cet étrange manège. Sans attendre que je lui pose la question, elle me dit :

« ce sont des cailloux très importants, je voudrais les mettre à l’abri« 

Elle posa sa menotte sur l’anse du seau et m’invita de son regard blue-jean. Je me penchai un peu et posai ma main sur la sienne. A nous deux, nous soulevâmes le seau qui tout à coup devint aussi léger qu’une plume de goéland.

D’un signe elle me désigna une embarcation légère.

Nous prîmes la mer jusqu’à l’île aux oiseaux.

Là, elle prit les cailloux un à un, les disposa en arc-de-cercle pour former une phrase qui me laissa muette : « carpe diem« …

sens dessus dessous ou l’inverse

Il était une fois, une fille insensée qui vivait à l’envers.

Au début, elle avait tenté de marcher la tête en haut, mais elle se rendit vite compte que son monde à elle ne ressemblait en rien à ce qui l’environnait.

Elle avait même essayé de communiquer avec ceux qui marchaient les pieds sur terre, mais elle s’aperçut très vite que tout dialogue était impossible.

Alors, elle décida de se renverser complètement afin d’être en accord avec elle-même.

Il n’est pas aisé de vivre à l’envers ; il est quasiment impossible de s’intégrer dans le moule. Les moules étant tous fabriqués pour ceux qui vivent à l’endroit.

Lipao, c’était son nom inversé, se sentait bien seule sur cette sphère retournée. Elle n’y voyait que des pieds, des pieds de toutes sortes, des fins, des gros, des noueux, des tordus, des habillés, des nus… Aucun d’entre eux n’avait la parole sensée, c’était lassant.

Sauf qu’un jour,  elle rencontra un ver de terre qui vivait un jour à l’endroit, un jour à l’envers, selon la direction que prenait sa galerie. Le ver de terre, fort intrigué par cette tête à ras du sol, lui demanda qui elle était…

– « je suis Lipao, une fille qui n’a pas toute sa tête, enfin, je dirais plutôt, qui a la tête à l’envers

– très intéressant, moi je ne sais pas où se trouve ma tête et où se trouve ma queue…nous sommes un peu semblables, n’est-ce-pas ?

– ma foi, c’est bien possible. Mais dites-moi, sommes-nous seuls à vivre sens dessus-dessous ?

– non, je ne crois pas. Mais, voyez-vous, ceux qui vivent à l’endroit l’ignorent et ceux qui vivent à l’envers ne le savent pas plus. En réalité, tout cela n’a aucune importance ; le principal étant  de se sentir bien dans sa peau…

– dans sa peau…oui oui bien sûr, vous avez raison. Comme j’aimerais changer de peau !

– c’est très simple ma chère, il suffit de le vouloir et d’abandonner toute notion d’appartenance. Regardez-moi donc ! »

Sur ces mots, le ver de terre mua, abandonnant la peau dont il n’avait plus aucune utilité et tout neuf, il dressa l’une de ses extrémités vers le nez de Lipao.

-«  ne trouvez-vous pas que cette nouvelle peau me sied à merveille ?

– effectivement, celle-ci est très jolie. Mais n’étant pas ver de terre, enfin je ne crois pas, je suis condamnée à vivre dans ma vieille peau la tête en bas….

– ce n’est pas mon problème. Veuillez m’excuser, mais il faut que je vous quitte, on m’attend là-haut, enfin je veux dire, en-bas… »

Lipao se sentait légèrement ridicule. A force de vivre à l’envers, elle n’avait réussi qu’à dialoguer avec un ver de terre sans queue ni tête.

Après mure réflexion, dans un ultime effort elle décida de se remettre à l’endroit…, c’est à dire à l’endroit des autres.

Le monde n’avait pas changé…Elle n’y comprenait toujours rien et se demandait dans quelle direction il lui faudrait aller pour qu’elle se sente bien dans sa peau.

Quand une tête qui passait par là, l’aperçut et l’accosta :

–  « bonjour, comment allez-vous ?  »

La tête inquisitrice avait deux yeux de braise et un sourire gourmand.

Contre toute attente, Lipao comprit la question bien qu’elle fusse posée à l ‘endroit, mais n’y trouvait aucun sens. La retournant à l’envers, elle tenta d’y répondre de façon sensée. Ce qui n’était pas mince affaire.

Pour se faire, il lui fallait détourner le regard de son nombril qui n’avait ni endroit ni envers et plonger dans les yeux de braise, envers et contre tout. danger – se dit-elle – vais-je trouver un équilibre dans cet espace insensé ?

Devant son hésitation, le sourire gourmand et moqueur s’élargit :

– » donnez-moi la main, ou le pied si vous préférez ! Mais plongez donc ou bien envolez-vous ! »

Lipao rougit de tant d’audace mais s’en amusa. Elle n’avait pas coutume de rencontrer des têtes à l’endroit qui pensaient dans tous les sens. Et cela lui plut. Alors elle tourna cent fois sa langue dans le sens horaire et finit par répondre quelques mots ordinaires :

« je vais bien merci »

Alors le monde lui parut d’une simplicité désarmante et sensée.

souvenez-vous, Marilou

Rien ne change jamais…

Il y a bien longtemps, ce blog donnait naissance à son personnage principal : Marilou. Certains fidèles « followers » s’en souviennent peut-être. Tour à tour mélancolique, furieuse, joyeuse ou malicieuse, Marilou s’est gravée dans ma chair. Longtemps cachée dans son antre, j’ai décidé aujourd’hui de la faire revivre car…rien ne change jamais. 

Souvenez-vous, c’était la fin d’un été…

Le château prenait forme peu à peu. J’observais cette petite fille blonde aux cheveux bouclés, qui bâtissait son édifice depuis des heures. Toute seule, elle semblait ne pas se rendre compte du temps qui passait et s’évertuait à dresser une quatrième tour. Il me semblait bizarre qu’elle ne fut pas accompagnée. Autour de nous, les parents des autres enfants faisaient des pâtés de sable, creusaient des tunnels, mangeaient des glaces. Et elle, seule avec ses petites mains, construisait un château, sans que personne ne semblât s’en soucier.

Allongée sur le sable, je lisais le dernier Nothomb, sans enthousiasme. Il y a les livres qu’on aime, et puis il y a ceux qu’il faut avoir lu pour ne pas mourir idiote. J’étais donc l’idiote lisant le dernier roman de cette auteure excentrique qui faisait la une de la rentrée littéraire.

Pendant ce temps, à quelques mètres de moi, la petite fille s’appliquait très sérieusement à son travail de maçonnerie. Cette vision me troublait et m’empêchait de me concentrer sur ma lecture.

Des images lointaines ressurgissaient, celles d’une autre petite fille blonde, aux cheveux raides celle-là, faisant les mêmes gestes, sous l’oeil attentif de sa mère, quelques décennies auparavant.

C’était un jour de canicule et toute la population des terres avait envahi la côte, pour respirer un peu. Je devais avoir quatre ans et j’avais quitté mon château en construction pour suivre un ballon qui courait. Quand je l’eût rattrapé, un garçon me l’arracha des mains.

Déçue, je fis demi-tour, mais dans la foule bigarrée des parasols, je ne retrouvais plus celui de ma mère. Mon château avait disparu lui aussi, mangé par les vagues. J’étais seule dans un monde inconnu, sans repère. Un uniforme bleu marine s’aperçut de mon désarroi et je fus conduite au poste de secours de la plage. Ma mère vînt me chercher un siècle après.

Ce fut la première grande peur de ma vie. C’est la raison pour laquelle je m’inquiétais pour cette fillette solitaire.

Je finis par abandonner mon livre sur ma serviette et me décidai à l’approcher

bonjour, il est beau ton château

– il n’est pas terminé

– veux-tu que je t’aide ?

Elle hésita un instant, rejeta sa chevelure ébouriffée en arrière, et plongea son regard bleu gris dans le mien.

tu sais arrêter les vagues ?

Je ne m’attendais pas du tout à ce genre de question, mais puisque j’avais offert mon aide, il fallait bien que je m’en sorte, d’une façon ou d’une autre.

je peux construire une digue pour les repousser

alors d’accord

Il était urgent d’optempérer, compte tenu de la vitesse à laquelle la mer montait. Je commençai à rassembler des mottes de sable et à les colmater pour former une espèce de mur éphémère. La petite fille avait terminé sa tour et creusait délicatement des créneaux sur le sommet, à l’aide d’un coquillage couteau.

Assez satisfaite du résultat, elle se tourna vers moi.

le château est prêt pour les invités

– quels invités ?

– les invités pour le bal de ce soir

Je ne répondis pas, trop occupée à construire ma digue. Il ne fallait pas que le château s’écroule avant que les invités arrivent !

Hélas, à cet instant déferla une vague plus forte que les autres qui saccagea tous nos efforts. De notre création, il ne restait plus qu’une masse informe qui fondait lamentablement. J’étais sincèrement désolée de n’avoir pas su protéger le château et je ne savais comment réparer cette catastrophe.

Ses grands yeux tristes me faisaient mal.

Une seconde vague me mouilla les jambes et me fit sursauter. Le nez écrasé sur celui d’Amélie Nothomb, j’ouvris les yeux. En relevant la tête je cherchai immédiatement la petite fille….personne sur cette plage déserte,  à part un pêcheur de crevettes.

avez-vous vu une petite fille blonde par ici ?

– non je n’ai vu personne à part vous !

Sur ma serviette de plage, Amélie Nothomb avait le sourire ironique....

Save

Save

entre chienne et louve

Au bar, dans sa bulle, perchée sur un haut tabouret, une fille en noir d’une sobriété indécente, sirote sa Tequila Sunrise. Ce soir, c’est ambiance latino, hispano, boléro, tango, hidalgo…

On a poussé les tables pour laisser place à l’orchestre. Les oiseaux de nuit en goguette, alcoolisés, se taisent enfin quand la chanteuse entame sa dernière chanson. Il fait chaud tout à coup. Derrière son comptoir, le barman essuie les verres machinalement ; son regard fixé sur la scène. Il transpire des gouttes de passion.

La fille en noir indécent commence à onduler du bassin. La musique la prend aux tripes.

Désinhibition…

Son verre est vide, elle a soif. « Sers-m’en un autre » commande-t-elle. Puis elle glisse le long du tabouret, ôte ses chaussures et se dirige vers la piste.

Le rythme lui brûle la peau. Alors elle se met à danser sous les spots, seule parmi les ombres avachies qui la transpercent de leurs regards salaces. Elle ne voit rien.

Pieds nus sur le plancher ciré, son corps vibre et se tord. Les yeux clos, elle imagine une longue silhouette qui lui enlacerait la taille et la ferait plier comme un roseau. La chaleur d’une cuisse contre la sienne, un souffle sur son visage.

Ce soir, elle est infidèle au rock’n’roll.

Ce soir, elle est loin, si loin…

3 minutes 52 de transes, puis l’orchestre  marque un temps. La voix rauque exhale une dernière note et meurt dans un souffle…

Les lumières se rallument dans la salle du cabaret. La fille en noir indécent regagne son tabouret. De fines gouttelettes de sueur froide déferlent dans son dos et viennent lui chatouiller le creux des reins. Elle remet ses chaussures qui lui paraissent trop étroites.

5h du matin. Ni jour ni nuit, tout est figé dans la non-couleur du béton humide.

Le camion des éboueurs entame le premier ramassage des déchets.

C’est entre chienne et louve que s’achèvent les rêves, de ceux qu’on voudrait qu’ils durent toujours…