Victor ou la vie derrière lui

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« Je vais bientôt mourir » m’annonça-t-il en souriant.

Victor ne plaisante jamais, mais cette fois, je crus qu’il dérogeait à la règle. Au vu de son apparence physique plutôt guillerette pour ses 95 ans, l’idée même de sa mort prochaine ne pouvait m’effleurer.

Six ans que nous sommes voisins lui et moi. Avec sa stature militaire, ses costumes prince-de-Galles et ses éternelles chemises blanches, Victor est d’une rare élégance. Chaque fois que nous nous croisons, il a toujours ce geste courtois, ce petit mot un tantinet vieille France, qui me ravissent. Depuis quelques temps, il est vrai que je le vois moins souvent tailler ses rosiers ou prendre sa voiture. Mais il écoute toujours ses airs d’opéra, chaque après-midi.  Un jour je me suis inquiétée de le voir emmené par une ambulance. Mais il était revenu, frais comme un gardon pestant contre ces « sacrés toubibs qui ne voulaient pas le laisser sortir de l’hôpital ». Ah Victor ! Sans doute le plus ancien du quartier et assurêment mon préféré.

« Ma petite fille aura un bébé en Décembre, je ne peux donc lui faire faux-bond, ce serait inconvenant de ma part. Mais après je mourrai. Ma vie est derrière moi et je ne veux pas devenir une charge.« 

J’eus beau paraître scandalisée par un tel discours et lui assurer qu’il ne dérangeait personne, que tout le monde serait ravi de lui venir en aide si besoin était, il resta ferme sur sa position.

Au moment où je m’apprêtai à prendre congé en lui souhaitant une bonne journée, je perçus une petite lueur malicieuse dans son regard : « j’attendrai janvier, pour vous présenter mes voeux »…

 

 

 

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pom pom pom

11_02On l’appelait « pomme », parce-qu’elle ramassait les pommes invendues sur le marché et ne quittait jamais son filet garni de pommes. Des pommes de toutes les couleurs. Des fraîches, des pourries. En marchant sur les trottoirs, elle croquait ses pommes. Il lui arrivait d’en offrir aux passants, qui généralement refusaient, sauf les enfants. Souvent je me suis demandée ce qu’elle mangeait, à part des pommes.

Ses longs cheveux tressés en une natte brune, son teint mat et ses yeux grands et graves comme des lacs, lui donnaient un air indien. Elle parlait peu, mais un sourire accroché à je ne sais quel doux souvenir, éclairait son visage en permanence. Son abri de fortune, c’était la porte cochère de l’école des beaux-arts. Sans doute parce-que les artistes ne rejettent pas les marginaux. Parfois on lui offrait un coin bien au chaud, au fond de la salle de dessin. Alors elle oubliait de manger ses pommes et observait. Ombres au fusain, pointillés de sanguine, dégradés et glacis, tout l’émerveillait. A l’heure de fermeture de l’école, elle partait sans faire de bruit.

La nuit, enroulée dans un duvet de montagne, elle se positionnait en foetus au creux de la porte cochère. Jamais elle n’acceptait la main tendue, même par temps froid. Personne n’osait la forcer ; on se contentait de lui tenir compagnie quelques minutes. Au petit matin, elle se déroulait, se frottait tout le corps et reprenait son errance.

Un matin d’octobre que je la croisais au marché, je lui offris ma plus belle Granny Smith et lui demandai son nom et d’où elle venait. D’une voix basse et posée , elle me répondit qu’elle avait oublié. Intriguée et émue, je lui proposai d’aller boire un chocolat chaud. Elle hésita un instant, me sourit et en ajustant son baluchon sur l’épaule, elle accepta.

Nous pénétrâmes dans un café du boulevard de l’Espérance. Je commandai deux chocolats, elle ajouta timidement « un chausson aux pommes« . Un tantinet amusée par cette obsession des pommes, je lui demandai ce qu’elle aimait dans la vie, à part ça et quel était son rêve. Elle répondit : »j’aimerais tellement avoir une cuisinière, avec un grand four, pour y cuire des pommes, avec du sucre roux et un soupçon de cannelle« … A mon humble avis, c’était sans issue.

Elle resta quelques instants le regard perdu, d’où coula un ruisseau de mélancolie. « Je possède un trésor, un rêve qui me visite chaque nuit. Je me dirige vers une porte en plein ciel, donnant sur un verger magnifique…Alors chaque jour, j’attends la nuit. »

Je ne sus que lui répondre. Nous nous séparâmes en nous promettant une prochaine rencontre. La semaine suivante, je traversais le marché qui se vidait. Les paysans du coin remballaient leurs invendus. Des fruits et des légumes souillés jonchaient le sol, que de pauvres ères s’empressaient de ramasser. Je la cherchais partout, mais elle avait disparu. Je ne sus jamais laquelle de nous deux était la plus paumée.

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château de sable

Rien ne change jamais…

Le château prenait forme peu à peu. J’observais cette petite fille qui bâtissait cet édifice depuis des heures. Toute seule, elle semblait ne pas se rendre compte du temps qui passait et s’évertuait à dresser une quatrième tour. Il me semblait bizarre qu’elle ne fut pas accompagnée. Autour de nous, les parents des autres enfants faisaient des pâtés de sable, creusaient des tunnels, mangeaient des glaces. Et elle, seule avec ses petites mains, construisait un château, sans que personne ne semblât s’en soucier.

Allongée sur le sable, je lisais le dernier Nothomb, sans enthousiasme. Il y a les livres qu’on aime, et puis il y a ceux qu’il faut avoir lu. J’étais donc l’idiote qui lisait le dernier roman de cette auteur excentrique qui faisait la une des magazines littéraires.

Et pendant ce temps, à quelques mètres de moi, une petite fille blonde aux longs cheveux bouclés s’appliquait très sérieusement à son travail de maçonnerie. Cette vision me troublait et m’empêchait de me concentrer sur ma lecture.

Des images lointaines ressurgissaient, celles d’une autre petite fille blonde, aux cheveux raides celle-là, faisant les mêmes gestes, sous l’oeil attentif de sa mère, quelques décennies auparavant.

C’était un jour de canicule et toute la population des terres avaient envahi la côte, pour respirer un peu. Je devais avoir quatre ans et j’avais quitté mon château en construction pour suivre un ballon qui courait. Quand je l’eût rattrapé, un garçon me l’arracha des mains.

Déçue, je fis demi-tour, mais dans la foule bigarrée des parasols, je ne retrouvais plus celui de ma mère. Mon château avait disparu lui aussi, mangé par les vagues. J’étais seule dans un monde inconnu, sans repère. Un uniforme bleu marine s’aperçut de mon désarroi et je fus conduite au poste de secours de la plage. Ma mère vînt me chercher un siècle après. Ce fut la première grande peur de ma vie. C’est la raison pour laquelle je m’inquiétais pour cette fillette solitaire.

Je finis par abandonner mon livre sur ma serviette et me décidai à l’approcher

bonjour, il est beau ton château

– il n’est pas terminé

– veux-tu que je t’aide ?

Elle hésita un instant, rejeta sa chevelure ébouriffée en arrière, et plongea son regard bleu gris dans le mien.

tu sais arrêter les vagues ?

Je ne m’attendais pas du tout à ce genre de question, mais puisque j’avais offert mon aide, il fallait bien que je m’en sorte, d’une façon ou d’une autre.

je peux construire une digue pour les repousser

alors d’accord

Il était urgent d’optempérer, compte tenu de la vitesse à laquelle la mer montait. Je commençais à rassembler des mottes de sable et à les colmater pour former une espèce de mur éphémère. La petite fille avait terminé sa tour et creusait délicatement des créneaux sur le sommet, à l’aide d’un coquillage couteau.

Assez satisfaite du résultat, elle se tourna vers moi.

le château est prêt pour les invités

– quels invités ?

– les invités pour le bal de ce soir

Je ne répondis pas, trop occupée à construire ma digue. Il ne fallait pas que le château s’écroule avant que les invités arrivent !

A cet instant, une vague plus forte que les autres déferla et saccagea tous nos efforts. De notre création, il ne restait plus qu’une masse informe qui fondait lamentablement. J’étais sincèrement désolée de n’avoir pas su protéger le château et je ne savais comment réparer cette catastrophe. Ses grands yeux tristes me faisaient mal.

Une seconde vague me mouilla les jambes et me fit sursauter. Le nez écrasé sur celui d’Amélie Nothomb, je me réveillai. En relevant la tête je cherchai immédiatement la petite fille….personne à part un pêcheur de crevettes.

avez-vous vu une petite fille blonde par ici ?

– non je n’ai vu personne à part vous !

Sur ma serviette de plage, Amélie Nothomb avait le sourire ironique....

M.D. octobre 2012

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aurores boréales

 

16694 C’est ici dans ce bar, qu’ils se sont rencontrés. Lui, gouailleur et fringuant dans son uniforme de marin. Elle, hypnotisée par le bleu glacier de ses yeux qui la fixaient. Il n’avait pas eu besoin de lui parler beaucoup. A la minute où il était entré, elle fut subjuguée.

Comme dans toutes les histoires qui commencent, il l’invita au cinéma. « Un tramway nommé désir ». Il était Marlon Brando, elle était Vivien Leigh. Lorsqu’il posa sa main sur le haut de sa cuisse, elle ne l’ôta point.

Durant les trois jours et les trois nuits qui suivirent, le temps s’arrêta dans la petite chambre sous les toits. Il lui conta ses voyages au long cours, la nuit arctique, les aurores boréales.

Il lui promit qu’à la prochaine escale, il l’emmènerait loin, très loin. Loin de cette ville sans couleur, loin de l’usine de filature. Et de toutes ses forces elle l’avait cru.

Puis la sirène du cargo avait retenti, rappelant à lui les marins égarés dans les chambres sous les toits.

Des semaines se sont écoulées et comme tous les dimanches après-midi, elle l’attend en terrasse pour mieux le voir arriver. Sa jupe la serre un peu trop, bientôt elle ne pourrait plus la fermer.

Du fond du café lui parviennent des accents de clarinette mais la petite fleur de Sydney Bechet ne peut rivaliser avec les aurores boréales.

 

 

 

 

 

 

second rôle

appareil photoLe rendez-vous avait lieu au bar de l’opéra qu’il fréquentait assidûment. Assis en terrasse, caché derrière ses lunettes noires, il la regarda traverser le boulevard pour le rejoindre. Elle sentit ses jambes se dérober tandis qu’une boule d’angoisse lui saisissait la gorge. Rester digne, marcher la tête droite. Surtout ne pas lui faire sentir l’émotion qui débordait. Du haut de ses dix-huit ans, elle ne le ménagerait pas. S’il pensait obtenir son pardon, il se trompait.  D’ailleurs, si elle avait accepté de le rencontrer, c’était uniquement pour lui cracher au visage sa façon de penser. Elle ne parlerait pas de l’absence insupportable, des humiliations, de son sentiment de rejet. Elle lui dirait simplement qu’elle était curieuse de le connaître afin de mieux le haïr.

A son approche, il se leva, galant, lui tendit un siège et la pria de s’asseoir. Puis, d’un ton presque ironique : « alors, comme ça, il paraît que tu es ma fille ? » Il ôta ses lunettes de soleil, dévoila le même regard bleu que le sien, et l’inspecta de la tête aux pieds :  « si c’est la vérité, je suis fier du résultat ». Interloquée, elle ne put répondre. Et ce qui devait être un dialogue, tourna finalement en monologue interminable. Il lui raconta ses nombreuses aventures, ses victoires, ses échecs. Sa solitude nouvelle.

En sirotant le soda qu’il lui avait commandé, elle contempla avec effroi cet étranger supposé être son géniteur, qui continuait à parler de lui, seulement de lui. Rien ne correspondait à ce qu’elle avait imaginé pendant toutes ces années. Elle l’avait idéalisé, évidemment lui avait trouvé des excuses. Elle pensait obtenir de lui, une once de tendresse, une pointe de remords, qu’elle aurait balayées avec dédain.

Un instant il se tut. Alors, d’une voix pâle, elle osa lui poser la question cruciale :  « pourquoi maintenant ? »

Il se racla la gorge, prit un air faussement détaché et répondit :  « tu comprends, j’étais marié, je ne pouvais pas. Ma femme est morte, alors maintenant… »

Un bouche-trou, un créneau sur un planning surchargé, un vague souvenir servant à combler le vide. Remplacer la star défaillante. Ainsi donc elle s’était trompée de casting. Les meilleurs rôles étaient distribués, il ne restait que les miettes. Ses mots restèrent bloqués, elle ne put rien jouer. Elle vida son verre et quitta la scène.

lisa

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C’était l’été. Elle s’appelait Lisa.

Nous nous étions rencontrées grâce à des amis communs. Lisa était ce genre de femme dont on dit qu’elles respirent la joie de vivre. Aussi brune et charnue que je suis pâle et mince, aussi exubérante que je suis réservée, elle était mon contraire et mon soleil. Elle aimait Mozart et Nougaro. Mozart comme tout le monde, Nougaro comme moi. Lisa riait de tout, tout le temps.

Dans sa demeure de verre au sein des arbres de la vallée de la Course, les oiseaux de passage étaient nombreux. Elle les enivrait de musique et de vin gris. Et lorsque le petit jour se levait, que les autres dormaient, Lisa s’asseyait contre « son » arbre. Alors elle allumait une cigarette et fixait le néant.

Je n’osais déranger sa solitude. Pourtant, un jour ce fut elle qui m’invita à la rejoindre. Elle prit un air grave et tout de go, me pria : »viens vivre ici, avec moi »…Gênée, j’invoquai des excuses bidon, l’éloignement de la ville, mes obligations professionnelles. Nous nous quittâmes comme d’habitude.

Quelques mois plus tard, c’était Noël. Lisa m’envoya une carte représentant un tableau de Modigliani sur lequel elle avait tracé une croix noire. Un lourd pressentiment m’envahit.

Un soir de janvier, une voix blanche m’apprit qu’elle avait eu un accident de voiture, grave. Au matin elle était morte.

Dans ses tiroirs secrets, on découvrit un agenda sur lequel elle notait ses rendez-vous hebdomadaires avec un psychiatre. Personne ne savait, même son compagnon de l’époque.

Dans le journal local, il fut mentionné : « un terrible et inexplicable accident survenu sur une route droite de campagne ».

C’était l’hiver, elle s’appelait Lisa.

ombres au soleil

OLYMPUS DIGITAL CAMERANe plus entendre les grondements de la bête.

Ne plus sentir la planète qui tremble.

Quitter la route pour un sentier de chèvres…

Là-bas, un peu à l’écart du village, les deux amis ont quitté leur éternité et se racontent des histoires.

Sur les berges dorées de la Volane, l’un se tortille la moustache en sifflant Ouraloup et l’autre ré-ajuste son écharpe de soie blanche, qui glisse…

Tendez bien l’oreille et avec un peu d’imagination, par-delà la chanson du torrent, le vent vous soufflera ce poème dédié à Antraigues…

Mais avant, allumez les cigales, prenez l’accent rocaill..eux de Gascogne, appuyez bien sur chaque syl..la…beu… et laissez vous porter …

NONCHALAN-CES

« Prononce-t-on Antrai-gues, Antraï-gues ?

Faut-il enten-dre entrai-de, entra-illes ?

C’est un village qui tress-aille

Entre la trui-te et le nid d’ai-gle

Le soir venu, ça défourai-lle

Des gueules ta-illées au canif

S’envoient en l’air et se cham-aillent

Sous l’oeil tolérant du shé-rif

Qui tringue à main tes étoi-les

Entre deux nuits, entre deux toi-les

Etoi-le rouge, étoi-le d’or…

Antrai-gues, c’est un château-fort

Ai-le de pierre sur l’Ardè-che

Qui couve l’art…bonsoir la Dè-che… »

Claude Nougaro

3 août 1992.