la clé des dunes

ou le temps qui s’échappe

temps-qui-passe

Le temps presse.

Le temps presse m’indiquent les aiguilles qui s’affolent.

Panique sur Opalie !

J’avais pourtant fermé la porte à clé pour qu’elle ne s’échappe pas mais elle a glissé dessous et s’est volatilisée.

Par tous les Saints du Walk of fame, où est-elle passée ?

« La plage » me chuchote mon intuition.

En courant plus vite que le vent, je la rattraperai !

…du moins je m’en persuadai.

Et me voilà sur le sable mouillé de la dernière pluie, par un petit matin de printemps frileux.

Indifférents à  ma détresse,  le renard philosophe et le goéland unijambiste ont entamé une partie de poker.

A-t-on idée de jouer aux cartes quand le temps vous échappe ?

La mer s’est mise à galoper, le soleil a bousculé la lune et s’est imposé sur l’horizon.

Et moi je reste plantée là, comme une endive, à lui faire de grands signes de la main, espérant un au-revoir, à bientôt, que sais-je…

L’heure d’hiver a pris la clé des dunes.

Elle n’a pas attendu que je lui rende le baiser que je lui avais volé…

pomme d’api et coquillage

Pas complètement déserte mais presque, la plage soupirait d’aise dans la douceur inattendue de cet après-midi de novembre. Je marchais nez au vent, sans masque, savourant comme une gourmandise chacun de mes pas dans les vagues. Ivre de cette liberté retrouvée.

pour trois  heures, tout oublier

pour trois heures, la mer et moi

Les goélands sont un peu maigres cette année. Faisant fi de l’interdiction municipale, j’avais apporté du pain ; aussitôt je fus entourée d’une folle voltige argentée. Les cris stridents et  les chamailleries de mes chers volatiles, me firent éclater de rire. Il y avait longtemps que je n’avais pas ri.

Toute à mon insouciance, je ne remarquai pas immédiatement sa minuscule silhouette se détachant à contre-jour sur l’horizon . Mais oui, c’était bien elle, la fillette à la frange blonde et aux pieds nus.

J’aurais du m’en douter, puisqu’elle est toujours là quand il le faut.

Accroupie, elle dessinait des arabesques sur le sable mouillé et formait des étoiles avec des coques et des moules. Comme d’habitude, elle semblait esseulée et je m’interrogeai : elle n’a donc pas école, comme les autres ?

Sans me donner le temps de lui poser la question, elle releva le nez, sourit et me lança : « je t’ai gardé le plus beau de mes coquillages ».

Des plis de sa jupette, elle sortit son trésor, un magnifique spécimen blond au ventre de nacre rose, et le brandit triomphalement. Je n’avais vu ce genre de coquillage qu’en photo, jamais sur les rivages de la mer du nord. Il me parut très exotique, sans doute échoué là par hasard, porté par des courants obscurs. Peut-être l’avait-on déraciné volontairement, peut-être …

La petite aux pieds nus s’était approchée très près. Elle souleva mes cheveux et colla le coquillage à mon oreille : « écoute ! »

Il eût été cruel de lui dévoiler une explication scientifique qui détruirait la légende. Je fis donc  semblant d’écouter attentivement la résonance de ma propre existence. Ce qui ma foi, était plutôt rassurant…

Faisant mine d’approuver je voulus lui rendre son bien, mais elle insista : »écoute encore ! »…J’obtempérai. Peu à peu, d’autres sons me parvinrent, d’abord étouffés, puis très clairs : quelques accords de guitare, des rires d’enfants, un été d’opaline, une pluie qui fait des claquettes, un hurlement de loup, le clic-clang d’un Zippo, un bruissement d’ailes, le claquement d’une voile, le vent du désert…

« J’y ai gravé tout ce que tu aimes » m’annonça-t-elle, joyeuse.

Emerveillée, je la remerciai chaudement. N’ayant qu’une pomme rouge dans mon sac, je lui offris. C’était bien peu mais elle sembla ravie et se mit à chantonner : »pomme de reinette et pomme d’api »…

Pour trois heures ou un peu plus, la mer et moi…

heure d’hiver

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La nuit s’est étirée comme une chatte

et l’heure d’hiver s’est lovée

au creux de ses pattes.

Une heure en suspens

là, derrière la porte,

qui attendait.

Pour l’apprivoiser

quelques mots doux lui ai murmuré.

Pour qu’elle ne parte jamais

l’ai couverte de baisers.

M.D.

Un baiser, mais à tout prendre, qu’est-ce?
Un serment fait d’un peu plus près, une promesse
Plus précise, un aveu qui veut se confirmer,
Un point rose qu’on met sur l’i du verbe aimer;
C’est un secret qui prend la bouche pour oreille,
un instant d’infini qui fait un bruit d’abeille,
Une communion ayant un goût de fleur,
Une façon d’un peu se respirer le coeur,
Et d’un peu se goûter, au bord des lèvres, l’âme!

Edmond Rostand – ( Cyrano de Bergerac)

une colline en utopie

Un jour il fallut me rendre à l’évidence, les gens d’ici étaient devenus raisonnables et ennuyeux. Tellement ennuyeux que l’ennui me gagna.

J’avais cherché en vain des pépites dans leurs yeux, des sourires illuminés, des gestes grands et généreux. Je n’avais trouvé que visages fermés, rêves étriqués, regards vides, gestes robotisés. Rien qui me ressemblât.

La tortue qui porte le monde sur son dos ne passait plus depuis fort longtemps. Le phare baobab s’était éteint, le goéland unijambiste s’était envolé, la dernière fleur de bitume avait fané de morosité.

Opalie avait bien changé depuis que la folie s’en était éloignée et elle me désespéra.

C’est alors que j’eus l’idée de rejoindre le fou sur la colline.

De bon matin, je me mis en route, le coeur léger et plein d’espérance. Sûre que nous allions nous entendre lui et moi.

Personne ne lui parle et il ne parle à personne, m’a-t-on dit. Sa différence conviendra donc à ma différence.

Et nous regarderons ceux d’en-bas et nous planterons nos yeux dans les étoiles, et nous ferons le tour du monde allongés sur l’herbe…et nous…

La pente est rude et escarpée. Les pierres qui roulent sous mes pas se gaussent de me voir si allègre. Un bout d’arc-en-ciel flotte encore à l’horizon et se meurt doucement dans les lumières pâles sur la colline.

Déjà je n’entends plus les bruits de l’humanité ; seul me parvient le son d’une cloche dans le lointain. La fraîcheur du vent de hauteur me surprend un peu et je resserre mon écharpe.

A bout de souffle, je lâche mon bâton et j’appuie mon dos sur celui d’un olivier. En bas, s’étalent les verts et les ocres, paisibles. De minuscules toits de tuiles roses forment des tâches impressionnistes, sur lesquelles rampent les nuages.

Je suis seule ici. Aucune trace de folie…

En avançant un peu vers le vide, se dévoile un banc de pierre, isolé. Quelqu’un y a laissé des miettes de pain, sans doute pour les oiseaux, et un cahier bleu.

Sur la première page sont écrits ces mots :

« Ne me cherchez pas ici. J’étais fou de penser que l’on puisse vivre sans vous. Quand vous lirez ces quelques lignes, je serai redescendu de la colline ».

But the fool on the hill
Sees the sun going down
And the eyes in his head
See the world spinning ’round…

cailloux

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Je ne fus pas surprise lorsque j’aperçus sa minuscule silhouette en tache claire sur le fond gris-bleu de ce matin d’automne. Comme un rendez-vous incontournable avec moi-même, elle était là, qui m’attendait.

De son château de sable mangé par les vagues, il ne restait qu’une étoile de mer desséchée qu’elle avait posée au sommet de la plus haute tour. Elle contemplait son étoile en chantonnant d’une voix fluette :

« non, non, le ciel n’est pas gris,

sha la la la li,

non, non, le vent n’est pas froid,

sha-la-la-la »

En m’approchant un peu, je vis qu’elle était pieds nus. Entre ses orteils coulaient des rigoles d’eau salée qui lui rougissaient la peau. Elle écarta les pouces pour créer des rivières. Ses talons s’enfonçaient dans le sable mouillé.

Quand elle me vit enfin, elle me sourit et me demanda :

« tu m’aides à transporter mes cailloux ?« 

Je remarquai alors son seau en plastique, rempli de galets. Pour une si petite fille, c’était beaucoup trop lourd et je m’étonnai de cet étrange manège. Sans attendre que je lui pose la question, elle me dit :

« ce sont des cailloux très importants, je voudrais les mettre à l’abri« 

Elle posa sa menotte sur l’anse du seau et m’invita de son regard blue-jean. Je me penchai un peu et posai ma main sur la sienne. A nous deux, nous soulevâmes le seau qui tout à coup devint aussi léger qu’une plume de goéland.

D’un signe elle me désigna une embarcation légère.

Nous prîmes la mer jusqu’à l’île aux oiseaux.

Là, elle prit les cailloux un à un, les disposa en arc-de-cercle pour former une phrase qui me laissa muette : « carpe diem« …