orage

Le ciel est lourd et gris comme un chagrin d’amitié.

L’horizon s’est perdu. Immobile et silencieuse, la mer s’est faite métal. Les ailes et les voiles sont repliées, dans l’attente d’un dénouement.

Plus un souffle…

J’ai la gorge sèche et le dos qui dégouline.

Il fait soif.

Et dans ma tête, cette route à l’asphalte brûlant, menant vers nulle part. Et ce vent chaud qui me cartonne les joues. Le GPS qui devient fou et la GoPro qui avale les miles aux mille visages…et ce coyote qui nous fixe…

Les cumulonimbus s’amoncellent, il fait presque nuit. Un frisson me parcourt, j’ai froid maintenant. Gonflé de rancoeur et d’amertume, le ventre du ciel est prêt à éclater.

Qu’il se libère, enfin !

Soudain un éclair violet, puis grondement de tambour. Les nuages se déchirent, tentent de s’enfuir, effarés. Un autre éclair illumine la plage toute entière. Les tambours se rapprochent…

Une grosse larme de pluie me tombe sur le crâne, puis deux, puis trois…Enfin le ciel pleure et creuse des cratères fumants dans le sable.

Et dans ma tête, les colliers de perles pendus aux arbres qui ruissellent. Nous pataugeons dans les flaques et rions comme des fous. La sirène du bateau nous salue une dernière fois.

Et cette musique qui ne me lâche pas….

Back to the roots – Il était une fois le blues

Whitney plantation – 5099 River Road – Wallace – Louisiane

A l’instant où nous avons franchi la porte de la petite église, à gauche de la maison des maîtres, j’ai su que le vent avait définitivement emporté le mythe de Scarlet O’Hara.

– Créations de l’artiste Woodrow Nash –

Le regard mort de ces statues d’enfants me transperça le coeur. L’endroit était chargé. J’étouffais.

Sur les 350 plantations que comptait la Louisiane, 8 sont encore debout. Toutes exposent la superbe de cette époque, vue du bon côté. Toutes, sauf  Whitney plantation.

Le mot « blues » n’existe pas encore. Dans les champs de coton et de canne à sucre, c’est une voix africaine qui s’élève, à laquelle répondent plusieurs voix…A l’heure où le soleil se couche, le désespoir se rythme sur des calebasses en bois.

Je sens que j’arrive au but que je me suis fixé.

Guerre de sécession, abolition de l’esclavage…le temps passe, l’illusion de liberté aussi. Le peuple noir se disperse sur le continent américain. Les guitares, washboards, banjos, harmonicas, remplacent les instruments en bois. Dans les églises on chante les « negro spirituals » puis les « gospels ». Tandis que dans les rues et les bars, l’âme noire rit et pleure à la fois.

La musique que j’aime, elle vient de là, elle vient du blues…

Back to the roots – le bayou

« pou m’trouver c’est pô défficil tu suis l’chmin j’qu’au bout et lô, ya l’peck-up avec mon nom marqué d’ssus »

C’est ainsi que Norbert Leblanc (*), personnage haut en couleurs et connu comme le loup blanc, nous indiqua de son délicieux parler Cadien, comment le rejoindre dans le bayou (**).

La barque glisse sur les eaux sinueuses nappées de vert et nous pénétrons au coeur de la fantasmagorie. Telle une armée espagnole, les cyprès barbus et torturés se tiennent au garde-à-vous. Figés dans l’éternité par quelque sort vaudou.

Notre guide nous conte sa vie de chasseur d’alligators et ponctue chaque phrase d’une savoureuse anecdote. (je prends note que la meilleure façon d’attraper ce monstre reptilien est de lui offrir un morceau de touriste…)

L’orage est dans l’air, le ciel s’assombrit. Un vent chaud plisse la surface de l’eau. Norbert fait silence ; il surveille les mouvements de la faune.

« laissez le bon temps rouler » comme ils disent…je voudrais que le temps s’arrête…

Quand soudain, nous retenons notre souffle. Le seigneur du marais surgit de la profondeur ténébreuse et s’élance hors de notre trajectoire. Alors que les tortues s’affolent, l’aigle pêcheur risque une tête hors de son nid. Un héron prend la pose. Un seul mot me vient à l’esprit : harmonie…

(*) Norbert Leblanc swamp tours : Tél : 1 337 654 1215 – Breaux Bridges – Louisiane

(**) bayou : nom d’origine indienne (bayuk) signifiant « sinuosité, serpent » et désignant les méandres du Mississipi pénétrant dans les terres. Par extension nom donné à la région des marécages en Louisiane

Back to the roots – Clarksdale

Le jour d’après, ayant quelque sympathy for the devil, je m’attardai un peu sur cet endroit de légende où Robert Johnson a vendu son âme au diable pour l’amour du blues. Honnêtement, je pense qu’il aurait mérité mieux que trois guitares pendues au crossroad des highways 49 et 61…mais ne faisons pas la fine bouche. Le but n’est plus très loin.

…Les rues de Clarksdale sont désespérément vides. Les bluesmen ont déserté les lieux, abandonnant derrière eux des relents de Jack Daniels et quelques notes plaintives. Les fauteuils défoncés du Ground Zero où son illustre propriétaire de Morgan Freeman ne daigne pas se montrer, nous tendent leurs bras poussiéreux. Une carcasse de vieille américaine attend sous le soleil exactement. Le vieux cinéma Paramount se souvient de sa dernière séance et implore notre regard indulgent. Dans quelques ruelles éloignées du centre-ville, des abris de tôle hébergent des fantômes noirs et nous rappellent que l’état du Mississipi est le plus pauvre des USA.

Un vent chaud se lève et nous assoiffe. En bons français que nous sommes, nous cherchons du vin. Nous ne trouverons que des fioles de whisky épicé…Ces épices qui vous brûlent le corps et l’esprit et vous font oublier tout le reste.

Ce soir-là, dans le hall du motel, le blues nous envahit, nous commençons à comprendre…

Back to the roots – de Nashville à Memphis

« Où vas-tu, l’Amérique, dans ta voiture brillante dans la nuit ? » – Jack Kerouac –

Au cours de ce périple du retour aux sources, il était impossible d’éviter Nashville et Memphis. Pourtant je ne m’attarderai pas à vous les présenter. Les guides touristiques y pourvoient largement. Je pourrais vous conter la folie nocturne de leur « downtown ». Je pourrais vous parler de Broadway Street, de Beale Street, du Hall of Fame, du Sun Studio, de Graceland…Tous ces lieux cultes chers aux musiciens et amoureux de cette musique dite diabolique. Pourtant, ce que je retiens de ce voyage, c’est tout autre chose.

C’est sur la route que mon attention s’est focalisée. Ce sont ces kilomètres parcourus sans rencontrer âme qui vive. C’est Natchez Trace, interminable ancienne piste qu’empruntaient à pied les Amérindiens et les premiers colons. C’est ce grand pêcheur « black » qui nous raconte sa vie de soldat basé en Belgique pendant la guerre du Koweit. C’est ce troquet en pleine cambrousse qui nous sert de la bière tiède dans des bocaux à confiture. Sur le parking, un Pick-up affligé d’une banderole « Trump ». C’est Bentonia où nous cherchons désespérément le patron du « Blue Front Café »….

Ce sont ces pelouses immenses devant chaque maison, toutes tondues à longueurs égales, au brin d’herbe près. C’est un coyotte, un raton-laveur, des écureuils, des chiens de prairies qui traversent la route et nous émerveillent. Ce sont ces panneaux étranges « adopt a highway » qui nous intriguent. Ce sont ces gens qui nous accueillent toujours avec le sourire, ravis de rencontrer des Français. Ils ont tous un parent, un ami, qui a visité la France. Ils ignorent où se situe Paris mais rêvent d’y aller un jour. Souvent ils nous demandent si nous produisons nous-mêmes notre vin….pendant qu’ils nous offrent un Cabernet de Californie dans un gobelet en plastique ! J’aime cette Amérique-là.

Malgré la Country en Santiags, le rock tatoué et le blues sulfureux des bars ou clubs de Nashville et Memphis, je n’ai pas accédé à ma quête de l’âme de la musique. Non, elle se trouve ailleurs…Direction Clarksdale….au prochain numéro !

Mais en attendant, enjoy le « Memphis sound » avec Jason James, enregistré au Jerry Lee Lewis Café !