bleu comme une orange

 « Il nous faut peu de mots pour exprimer l’essentiel » . Mais les mots me manquaient ce jour-là. Pour en avoir noirci mille pages, pour les avoir prononcés mille fois, la source s’était tarie.

« Le front aux vitres comme font les veilleurs de chagrin… » je scrutais l’horizon, transperçant la brume de mes pensées vagabondes. « Un orage emplit la vallée, un poisson la rivière »…la vallée était vide et la rivière desséchée. Et je m’apprêtais à refermer la page.

Quand je l’entendis qui gémissait. Il était là, à terre, piétiné, bafoué. « Il n’y a pas de hasard, il n’y a que des rendez-vous » me susurrait cette drôle de voix venue d’ailleurs. Il semblait inconsolable et je craignais qu’il inondât ma planète. Mais j’étais émue et lui murmurai « pleure, les larmes sont les pétales du coeur ». 

Curieusement, mes paroles produisirent l’effet contraire, et il se mit à rire. Un peu vexée je lui tournai le dos. C’est alors qu’il m’entoura de la tiédeur de ses ailes. A l’instant je lui pardonnai sa ruse et fondis comme Chamallow dans la bouche.

Des jours durant, qui me parurent des siècles, « j’adorais l’amour comme à mes premiers jours ». Puis, ce démon farceur disparut soudainement de mon tableau surréaliste. Ne laissant sur mes lèvres que l’étrange saveur douce-amère d’une orange bleue.

« Rien n’est simple ni singulier » ….me rappela cette drôle de voix venue d’ailleurs.

 

paul eluard

Merci à Paul Eluard, de m’avoir prêté ses mots.

boys don’t cry

J’ai hâte que les grandes vacances se terminent. Bientôt la rentrée en CM2,  je ne pense qu’à ça. Il y a une chance sur deux pour que je me trouve à nouveau dans la classe de Jean-Marie. Chaque soir je prie pour que ce soit le cas.  Une prière toute simple, toujours la même : « Mon Dieu, faites que je le retrouve à la rentrée, et s’il-vous-plait, faites qu’il soit mon ami ».

Parce-que je crois en Dieu et aux miracles. Ne m’a-t-il pas exaucé plusieurs fois déjà ? Comme lorsque maman oublie de me taper dessus…

Les garçons ne pleurent pas.

L’année dernière, Jean-Marie ne m’a pas remarqué. Il n’a pas senti mon regard appuyé sur sa nuque, mon souffle dans ses cheveux.

Pourquoi ne suis-je pas son ami, au moins ? Qu’a-t-il de plus que moi, ce garçon dégingandé qui lui colle aux baskets ?

C’est vrai qu’ils sont beaux tous les deux, ils vont bien ensemble. Ils discutent, ils rient. Moi je n’ose pas. On dit que je suis timide, c’est faux, lui seul me paralyse.

Comment lui faire comprendre ?

A la fin de la récré, avant que les autres arrivent, souvent je me glisse dans le couloir où sont accrochés nos manteaux. Discrètement, du bout des doigts j’effleure l’étiquette marquée à son nom : J-Marie L.

J’en ignore la raison mais cela me fait chaud au ventre et c’est bon. Et ce que j’aime par-dessus tout, c’est déposer un baiser sur son écharpe et y respirer son odeur.

L’odeur de Jean-Marie, acidulée et légèrement poivrée….

Parfois la nuit, quand je ne peux dormir à force d’imaginer sa peau, je lui avoue mon amour en lui récitant des poèmes de Rimbaud. Ma chienne écoute en me léchant la main. Elle devine mes larmes refoulées.

Les garçons ne pleurent pas.

Personne ne connait mon secret, j’aurais honte si quelqu’un savait. Que penseraient-ils de moi ?

Parfois je rêve que quelqu’un m’entende et ne se moque pas….

bonheur sur commande

poussière d'étoiles

A peine Noël a-t-il pointé le bout de son nez, que déjà, les catalogues de la saison prochaine sont dans les boîtes aux lettres. Parmi eux, le catalogue des quatre saisons, celui que je préfère …

A la huitième page, article référencé 05565, une maisonnette aux volets bleus. Toute blanche, inondée de soleil, face à l’océan, elle me nargue avec ses mystères peuplés de matins doux et de soirs à la bougie. Fièrement, des roses trémières lui grimpent sur le mur. On ne peut apercevoir l’arrière de la maison, sans doute un grand jardin ou peut-être même un pré salé dans lequel gambadent les ânes…Je ne peux résister à cette invitation et je passe commande. J’ignore où elle se trouve, mais peu importe, pourvu qu’elle ait les volets bleus…

Un peu plus loin, articles référencé 06635, des amis. Des vrais amis, qui vous écoutent simplement. Des amis qui sont là quand il le faut et se font discrets lorsque le temps est à l’orage, qui attendent que le soleil revienne sans pour autant vous assourdir de leurs bons conseils et sans juger….Des amis qui comprennent. Je voudrais bien passer commande mais le délai est un peu long ; la demande est forte …

Ensuite, nous passons aux choses pratiques : une bassine à confiture, un stock de bougies à la cannelle, un bâton de marche, un chapeau pour le soleil, un autre pour la pluie, des livres…plein de livres et de la musique, toutes les musiques du monde.

A la page 236, référencé 3615, un coup de fil. Un coup de fil inattendu, un coup de fil spontané, une voix que l’on aime, des nouvelles de là-bas, un écho lointain qui vous rappelle que vous existez. Cet article là coûte très cher ; c’est même hors de prix. Tant pis, je commande quand même…

Page 333, des baisers d’enfants. J’hésite un peu car mes placards en sont remplis. Cependant, on n’en a jamais assez et j’aime faire provision de baisers d’enfants. Ces douces petites ventouses mouillées qui vous claquent sur la joue, j’en suis très gourmande.

Et puis, et puis…Cet article que j’aime par-dessus tout, référencé 123soleil, qui s’écrit A.m.o.u.r…Cet article-là n’a pas de prix. Même à crédit, il ne s’achète pas, il est offert.

Hélas, le stock est épuisé, volatilisé !

… Je referme le catalogue ; ce dernier article étant la condition sine qua non de ma définition du bonheur, je ne commanderai rien.

M.D. 2011