en forêt

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En cette période automnale, me reprend le désir de pénétrer l’intimité sombre et humide de la forêt.

M’écarter des chemins balisés, fuir les couples et les familles. M’enfoncer dans ce foisonnement sans ordonnance ni repère. Vaincre cette angoisse ancestrale de l’inconnu et du mystère.

L’esprit vagabond mais guettant le moindre mouvement suspect, le moindre craquement. Ressentir cette vague inquiétude se muant peu à peu en un étau qui me broie le ventre.

Et malgré tout, avancer. M’égarer, marcher sans but dans ce silence habité par elle et par moi. Fataliste, ne plus me soucier du danger, de qui m’observe, qui me poursuit…Franchir les limites de ma folle inconscience.

Et puis courir, m’écorcher la peau sur les ronces, trébucher, tomber. Me relever, courir encore. Fuir, toujours plus profondément vers l’ultime refuge. Au-delà de toutes pensées, jusqu’à épuisement, tel un cerf traqué.

Enfin, vidée, le dos en sueur, les jambes meurtries, me laisser glisser sur un tapis mouillé de feuilles mortes. En humer la noble pourriture.

Puis, dans un dernier effort, relever la tête. M’émerveiller de la  haute stature de mon arbre, que caresse un premier rayon de lune.

L’enlacer de toute mon âme, y puiser une force nouvelle et furieuse.

 

 

 

 

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des oiseaux dans la tête

Loin du chaos, loin du fracas des statues qui s’écroulent, je me dresse et ferme les yeux.

De mes blessures béantes, coule une sève douce qui meurt à mes pieds.

Je m’enfonce et puise dans ma terre nourricière, une nouvelle énergie.

Loin de leur folie destructrice, je revis Tara, le poing levé.

Puis l’incendie s’apaise et l’horizon s’éclaircit.

Les feuilles bruissent sous mon souffle lent.

Dans ma tête, une nuée d’oiseaux volète et piaille.

Je suis l’arbre…

 

lisa

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C’était l’été. Elle s’appelait Lisa.

Nous nous étions rencontrées grâce à des amis communs. Lisa était ce genre de femme dont on dit qu’elles respirent la joie de vivre. Aussi brune et charnue que je suis pâle et mince, aussi exubérante que je suis réservée, elle était mon contraire et mon soleil. Elle aimait Mozart et Nougaro. Mozart comme tout le monde, Nougaro comme moi. Lisa riait de tout, tout le temps.

Dans sa demeure de verre au sein des arbres de la vallée de la Course, les oiseaux de passage étaient nombreux. Elle les enivrait de musique et de vin gris. Et lorsque le petit jour se levait, que les autres dormaient, Lisa s’asseyait contre « son » arbre. Alors elle allumait une cigarette et fixait le néant.

Je n’osais déranger sa solitude. Pourtant, un jour ce fut elle qui m’invita à la rejoindre. Elle prit un air grave et tout de go, me pria : »viens vivre ici, avec moi »…Gênée, j’invoquai des excuses bidon, l’éloignement de la ville, mes obligations professionnelles. Nous nous quittâmes comme d’habitude.

Quelques mois plus tard, c’était Noël. Lisa m’envoya une carte représentant un tableau de Modigliani sur lequel elle avait tracé une croix noire. Un lourd pressentiment m’envahit.

Un soir de janvier, une voix blanche m’apprit qu’elle avait eu un accident de voiture, grave. Au matin elle était morte.

Dans ses tiroirs secrets, on découvrit un agenda sur lequel elle notait ses rendez-vous hebdomadaires avec un psychiatre. Personne ne savait, même son compagnon de l’époque.

Dans le journal local, il fut mentionné : « un terrible et inexplicable accident survenu sur une route droite de campagne ».

C’était l’hiver, elle s’appelait Lisa.

les fruits de la raison

5

En me promenant dans mon jardin, j’y ai vu un arbre étrange aux fruits bleus qui ne ressemblaient pas à des oranges.

Jamais encore je n’avais rencontré cette espèce parmi la végétation folle et luxuriante de mes matins passion.

M’adressant à ce nouvel hôte, je lui demandai son nom ; il me répondit : « le raisonnable« .

L’ombre de son feuillage en forme de parasol assombrissait le tapis de « forget me not » étendu à son pied et je frissonnai d’effroi.

A moi qui n’écoutais que le vent, résonna soudain la voix de la raison.

Alors je cueillis un fruit bleu et le croquai à pleine dent.

Il avait un goût amer, le goût de la vérité toute crue.

aquarius

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« Les hommes font corps avec la nature, font partie d’un monde global. Ils sont le cosmos. Dématérialisation, gnosticisme, sont essentiels. Les hommes sont des dieux. La sérénité vient de l’égocentrisme, du regard intérieur. La pensée positive est soi. La pensée négative est les autres. Il faut s’en protéger. Seule la fusion entre soi et la nature peut nous sauver. Lorsque chaque être humain prendra conscience de tout cela, l’ âge d’or ou ère du verseau, aura commencé et le monde ne sera plus qu’harmonie. »

La voix suave, à l’autre bout du fil, tentait de convaincre la chose humaine qui se mouvait dans tous les sens. En complet déséquilibre sur la planète hostile, cette chose s’accrochait au fil afin de ne pas tomber dans l’espace sidéral. Elle aurait préféré écouter sa voix intérieure, mais pour une fois, se dit qu’une aide extérieure serait la bienvenue. C’est ainsi que démarra le processus.

« Ferme les yeux, respire profondément, détend toi ! » . Jusque là, tout allait bien. « Imagine que tes pieds s’enracinent dans la terre ; les racines s’enfoncent, de plus en plus profondément, jusqu’au centre de ta planète, là où se trouve le noyau de feu ».

La chose sentit ses jambes s’allonger démesurément et se transformer en lianes tortueuses. Elle ne distinguait plus ses pieds ; d’ailleurs avait-elle encore des pieds ? Rien n’était moins sûr.

« Maintenant, lève un bras vers le ciel,  imagine que tu transperces les couches de l’atmosphère, tu t’élances vers les étoiles, ton corps s’allonge, ton esprit s’élève... »

La chose enracinée s’étira à n’en plus finir et se sentit prise de vertige. Le bas du corps dans une fournaise et la tête dans la fraîcheur céleste ne constituant pas une position des plus confortables.

Elle ne pensait plus. Moitié végétale, moitié chair,  la chose n’était plus que tiraillement entre terre et ciel. Son être nouveau respirait encore mais toute trace d’humanité l’avait déserté.

Bientôt, la monstruosité créée par la voix s’étira tellement qu’elle ne devînt plus qu’une énergie incandescente. Une ligne de feu, terminée aux extrémités par une lueur ronde et bleue vers le ciel, et par des racines noires et crochues vers la terre.

La voix continuait à parler mais la chose n’entendait plus. Au bout d’un moment de stagnation du mouvement, la mer surgit de nulle part, tourbillonna au milieu de la masse incandescente et y creusa un trou. Les vagues se divisèrent en deux. Les unes montèrent au sommet de la lueur bleue, les autres descendirent aux racines. Et tout l’être nouveau fut envahi, ravagé par l’eau de la vie terrestre.

C’est alors que se produisit un phénomène étrange.  La chose incandescente dégorgea d’un reste de chair humaine. Sur le parquet, dans une flaque d’eau salée, surnageaient ses entrailles.

A l’autre bout du fil, la voix s’inquiéta : « allo ? allo ? comment te sens-tu ? »