Un si bel avril

J’ai foulé pieds nus tes champs de jonquilles,

j’ai ri aux éclats de ta neige printanière,

j’ai pardonné ton vent du nord,

me suis enivrée de tes parfums d’évasion,

ai cru en ta promesse,

te voulais éternel.

Avril, qu’as-tu fait ?

Décor de cinéma sans acteurs.

Soleil insolent,

tentation.

La peur me paralyse.

Avril, qu’as-tu fait de nous, pauvres larves ?

Avril, avril, je t’aimais tant.

« Living in a ghost town » chantent les cailloux qui roulent…ville fantôme, si loin de la Californie.

araignée d’avril

toile d'araignée

Dans le cabanon du jardin, règne un chaos de tubes métalliques enchevêtrés, de pots en terre sans floraison, d’outils rouillés, de sacs éventrés. Délaissé par un été mouillé, abandonné par un hiver désert, le cabanon s’est fait cocon de soie.

Personne ne l’a ouvert depuis le dernier Avril. La porte grince et gémit comme si je la violais.

La lumière crue y pénètre soudain, dévoilant des dentelles habilement tissées d’un point A à un point B.

D’instinct je recule, n’osant franchir cette barrière ouatée qui frémit.

Il me faut pourtant atteindre le barbecue, entreposé hâtivement derrière la tondeuse. Un reste de charbon de bois à demi consumé y stagne dans le fond. Souvenir envolé en fumée…

Prudemment je pose un pied sur le plancher délavé, écartant d’un geste dégoûté un fil poisseux, tendu entre une poutre et le manche d’un râteau.

Encore quatre-vingt centimètres à parcourir jusqu’à cette ferraille sur trois pattes….à pas de loup, sans bruit…

Et naturellement, la prudence n’étant pas mère de sûreté, ce qui devait arriver, arriva ! Une planche en équilibre depuis une éternité, s’écroula soudain en un fracas épouvantable, faisant jaillir la poussière accumulée d’une année entière.

C’est alors que je la vis ! Surprise, apeurée, plus noire et plus velue que tous les démons de l’enfer, je n’en avais jamais vue de si impressionnante !

Elle se mit à courir le long d’une traverse et je demeurai paralysée d’effroi. Mais curieusement, je parvins à la regarder poursuivre sa course. Ses pattes démesurées avaient peine à porter son gros corps d’arachnide bien nourrie mais elle y mettait tellement de cœur et de souplesse, qu’on eût dit une danseuse sur un fil…

Elle finit par se loger à l’intérieur du barbecue et je n’eus pas le courage de la déranger de nouveau…Je lui rendis son obscurité et son silence et refermai la porte.

En y repensant je souris. Une simple araignée d’Avril m’avait émue au point de lui confier la garde de mes vestiges…

un été d’opaline

poussière d'étoiles

Pas un souffle, pas un bruit. Octobre a ocré les feuilles de la forêt. La falaise et le Cap s’endorment dans les premières brumes. Accrochées aux parois de craie, quelques brindilles émergent des nids défaits et l’herbe haute a envahi le chemin des douaniers. L’horizon s’est perdu quelque part entre ciel et mer.

Le joli temps de l’été est bien terminé. La saison opaline a éclaté en mille poussières d’étoiles éparpillées au gré des vents muets.

De cet eden éphémère, seules résonnent quelques notes de musique, de Bellegarde à Auberive.

Et la planète mélancolique se souvient. Elle se souvient de cet Avril battu par les vents, de ce renouveau tant attendu,  si plein de promesses.

La terre a enfanté de ses germes endormis. Les fruits de l’été se sont gorgés de suc divin, ont éclaté au grand soleil, fous de désir. Gourmands, les corps s’en sont délectés. Les sèves ont jailli, abreuvant les coeurs desséchés, désaltérant les assoiffés de vie. Tout n’était qu’exaltation, c’était l’été.

Pendant que ricanait le spectre de l’automne assassin.

Aux terrasses vides, les guitares se sont tues. Une trompette gémit seule dans son coin. Sur le trottoir, des gouttes de pluie scintillent encore, éclats moribonds d’un été d’opaline.

contre vents et marées

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D’avril en avril, elle était toujours là. Depuis la dernière fois elle avait grandi mais je la reconnus immédiatement. La même apparence fragile, les mêmes gestes, précis, la même solitude.

Le profil de son visage s’était allongé et son petit menton pointu lui donnait l’air plus déterminé que jamais. Je ne pouvais voir ses yeux, cachés par une frange blonde trop longue.

Les pieds nus dans le sable mouillé, les mains rougies par le froid, sa robe légère collée au corps par le vent du nord, elle bâtissait…Faisant fi des éléments défavorables, elle s’évertuait à monter des tours, creuser des douves, cranter des remparts…Contre vents et marées, elle n’avait donc pas renoncé.

Cette fois-ci, je ne l’interrompis pas dans sa besogne. Je ne lui dis pas que le bal des princesses n’aurait pas lieu. Je ne lui dis pas que la marée montante détruirait son château éphémère, encore et toujours.  Je me contentais de l’observer de loin, sans broncher.

Ayant mis pied à terre, je m’étais assise au creux de la dune. A l’abri des oyats, elle ne pouvait détecter ma présence. Seule l’imposante silhouette noire de Sirocco aurait pu l’intriguer, mais elle ne semblait pas y avoir prêté attention.

Je songeai à notre première rencontre, à tout ce temps passé. Les choses n’avaient pas changé. Elle et moi avions toujours en nous ce même désir d’absolu, cette même impossible quête d’un éternel avril…

La mer avançait inexorablement. Déjà l’eau coulait dans les douves et menaçait les remparts. Elle tenta de colmater les brèches, comme à chaque fois, et s’empressa de consolider la fragile bâtisse avec des coquillages. Au large, un rouleau se formait, impressionnant. En quelques secondes, il déferla…

A cet instant, elle se retourna et me fit face : « Tu as vu, Marilou ? La mer a mangé mon château. J’en construirai un autre, demain peut-être ». Muette et admirative devant tant d’obstination, je ne sus que répondre.

Contre toute attente et avant que je fasse le moindre geste, elle se mit à siffler avec deux doigts dans la bouche. Sirocco dressa les oreilles, hennit et courut vers elle. Impuissante, je la vis sauter lestement sur la croupe de mon cheval et s’élancer vers les flots.

Tous deux se mirent à rythmer le va-et-vient des vagues, ivres et insouciants. Puissants, comme un défi, vivants, comme l’espoir.

Contre vents et marées, ils dansaient…