sursaut

Le ciel s’est perdu dans la mer. A moins que ce soit la mer qui s’est perdue dans le ciel. Accoudée au rebord en bois poisseux et luisant de la jetée, le regard dans le flou, je me perds aussi.

Le silence fait mal aux oreilles ; seules résonnent mes pensées. Au travers l’opacité brumeuse qui m’enveloppe, se détachent quelques faibles lueurs en mouvement. Bateaux fantômes fuyant vers ailleurs.

C’est un novembre étrange que celui-ci, doux et gris comme un ventre de chaton, mélancolique comme une sonate de Chopin. Et je n’aime pas Chopin. Comme je n’aime pas la torpeur imbécile qui m’envahit.

Certains me disent « lâche-toi ». Il est difficile de libérer des mots enclavés dans une pudeur pseudo-poétique, sous peine de trahir un personnage. Difficile de franchir la barrière de l’auto-censure, sans risque d’exploser.

Tout n’est qu’eau de rose. Je pose des mots sur la toile comme on offre une boite de bonbons. Acidulés ou sucrés, qui font du bien quand il pleut.

Mais le film n’est pas terminé et on n’extermine pas les démons avec des bonbons…

Sur l’écran gris blanc de l’horizon, se profilent les mots écrits sur la première page : « puisqu’on a décidé de tout se dire, je m’appelle Marie-Louise, Marilou pour les intimes ».  mdajetée2015

Mr Mac’Intosh

pluie anglaise

Mon premier voyage en Epicurie, je l’ai effectué à l’âge de cinq ans. Heureux siècle où les bonbons n’étaient pas soupçonnés de tous les maux…

Les premiers bonbons que j’ai dégustés étaient des bonbons anglais. Vous savez, ceux enveloppés de jolis papiers violet, fuschia, vert, rouge, doré…Ce savoureux mélange de toffee et de chocolat au lait, avec parfois une grosse noisette au milieu, ou encore parfumés d’un soupçon de rhum ou d’épices.

Vous les connaissez sous la marque « Quality Street ». Mais au début du 20ème siècle, ils s’appelaient « MacIntosh », du nom de leur créateur, confiseur du Yorkshire, Mr John MacInstosh. Aujourd’hui encore, les puristes, dont je suis, utilisent cette appellation évocatrice de saveurs inoubliables.

Doris, l’amie anglaise de ma grand-mère, m’apportait des « MacIntosh » à chacune de ses visites en France. Quel émerveillement ! Les couleurs extravagantes des papiers d’emballage, les senteurs caramélisées qui s’échappaient de leur jolie boîte en fer décoré, me mettaient littéralement en transe. Fébrile, je fouillais dans la boîte longuement, faisant crisser les papiers cellophane, incapable de choisir le premier qui aurait eu le privilège de fondre sous ma langue.

Invariablement, Doris finissait par me questionner : « Come on Sweety, which one would you like ? The purple one ? Or perhaps the red one ?…. »

C’est ainsi que j’appris mes premiers mots d’Anglais. Et c’est ainsi que naquit mon amour pour l’Angleterre, grâce à Mr MacInstosh !!!

Les décennies ont passé…

Obstinément chapeautée, Elizabeth, du haut de son balcon, contemple son peuple. Et moi, du haut de mes falaises, je contemple les côtes anglaises…

Un documentaire se déroule : la révolution de la pop music, les bateaux pirates, le swinging London, les concerts à Hyde Park, Bowie et les autres… Puis, la Dame de fer et la crise, le combat de la classe ouvrière, les fermetures des mines et des industries, la nouvelle pauvreté, l’alcoolisme, la révolte punk et sa jeunesse qui crie « no future ». Enfin, l’écart qui n’en finit pas de se creuser entre la « City » et les oubliés du système…

Mais sur mon écran à moi, surgissent les bus à impériale, les boîtes aux lettres et les cabines téléphoniques rouge, la douceur verdoyante des collines du Kent, le parfum poudré des roses chiffonnées, le thé à la bergamote et les toasts du matin, les cottages meublés d’acajou…

Et surtout, cette pluie fine qui, journellement, s’obstine à verdir les gazons et qui oblige les Anglais à trouver un réconfort …

Mon Dieu, faites qu’il pleuve que je puisse me réconforter !

Alors je plongerai une main dans ma poche et en sortirai un peu au hasard, l’élu…Je dénouerai en la faisant crisser, la papillotte de cellophane, puis ôterai minutieusement la couche de papier aluminium violet.

Avec délicatesse je poserai sur ma langue le chocolat au lait et je fermerai les yeux en pensant à Doris. Surtout ne pas mâcher, laisser fondre très lentement…

Ensuite, lorsque le chocolat aura coulé dans ma gorge, ayant atteint le caramel au beurre salé, ce sera le paradis. Instant magique à savourer au compte-gouttes…Oh my God !

Enfin, n’en pouvant plus de désir, je croquerai la noisette d’un coup de dent sec !

…et alors, ma main retournera dans ma poche, à la recherche d’un second bonbon MacIntosh….

Mais pourquoi croyez-vous donc que les bonbons anglais soient si délicieux ?

Parce-qu’en Angleterre, il pleut !