sursaut

Le ciel s’est perdu dans la mer. A moins que ce soit la mer qui s’est perdue dans le ciel. Accoudée au rebord en bois poisseux et luisant de la jetée, le regard dans le flou, je me perds aussi.

Le silence fait mal aux oreilles ; seules résonnent mes pensées. Au travers l’opacité brumeuse qui m’enveloppe, se détachent quelques faibles lueurs en mouvement. Bateaux fantômes fuyant vers ailleurs.

C’est un novembre étrange que celui-ci, doux et gris comme un ventre de chaton, mélancolique comme une sonate de Chopin. Et je n’aime pas Chopin. Comme je n’aime pas la torpeur imbécile qui m’envahit.

Certains me disent « lâche-toi ». Il est difficile de libérer des mots enclavés dans une pudeur pseudo-poétique, sous peine de trahir un personnage. Difficile de franchir la barrière de l’auto-censure, sans risque d’exploser.

Tout n’est qu’eau de rose. Je pose des mots sur la toile comme on offre une boite de bonbons. Acidulés ou sucrés, qui font du bien quand il pleut.

Mais le film n’est pas terminé et on n’extermine pas les démons avec des bonbons…

Sur l’écran gris blanc de l’horizon, se profilent les mots écrits sur la première page : « puisqu’on a décidé de tout se dire, je m’appelle Marie-Louise, Marilou pour les intimes ».  mdajetée2015

un train quelque part

TGVLe train s’est arrêté en pleine campagne. Les minutes passent, interminables. Ma montre s’est arrêtée elle aussi. Il faudra que je pense à changer la pile. Un brouillard s’est levé dehors, on n’y voit rien.

Ce matin encore, c’était l’été. La gare était grouillante, on étouffait. Sur le panneau indicateur des départs : direction Lyon la Part-Dieu, voie 13. Une foule de vacanciers tardifs se précipitait vers le quai. La rame était bondée et j’eus peine à trouver un casier où ranger mon grand sac rouge. Finalement je le coinçai à terre, entre mes jambes et attendis le départ, impatiente de regarder défiler la France.

Lorsque je prends le train, j’adore voir se dérouler le panorama,  en travelling du nord au sud. Passer du gris au bleu, du blond au vert. Traverser les fleuves, apercevoir au loin les cimes enneigées, rêver quelques secondes à la vue d’une ruine médiévale perchée sur son nid d’aigle. Sensation délicieuse d’évasion. Partir, vers un ailleurs inconnu rempli de promesses.

Quatre heures de trajet, arrivée prévue à 16h03. Je crois que nous avions passé Mâcon quand le train a ralenti puis  s’est arrêté. Le nez collé à la vitre, j’essaie de distinguer une gare, une maison, des vaches, mais le brouillard floute le paysage. Il fait presque froid. A ma montre, il est 15h30. Je me suis probablement endormie parce-que je n’ai pas vu le temps passer. Pas de réseau sur mon portable, impossible d’alerter qui que ce soit de mon retard.

Un disque nasillard soudain crachote dans les hauts-parleurs : « mesdames, messieurs, nous sommes arrivés au terminus de ce trajet, veillez à ne laisser aucun bagage à bord du train, la SNCF vous remercie et vous souhaite un agréable séjour« …Le terminus ! En pleine campagne ? Ce doit être une erreur, un message enregistré qui est parti tout seul. Moi, c’est à Lyon que je descend.

Le bruit sourd des portes qui s’ouvrent m’arrache à ma vitre. Dubitative, j’empoigne mon sac rouge et je me lève. La voiture 5 est vide, les autres ont du descendre à Dijon, unique  arrêt sur l’itinéraire.

Avec mes escarpins à talons hauts, dans les cailloux qui bordent les rails,  je manque de me tordre la cheville à chaque pas. Toutes les portes du train sont ouvertes mais apparemment je suis la seule à descendre. L’angoisse me gagne. Finalement je me décide à remonter la rame pour interpeller le conducteur, lui demander une explication. Tous feux allumés, la locomotive attend, vide…

Mon sang se glace dans cet univers sans nom et sans âme. Le brouillard s’est encore épaissi, c’est à peine si je distingue la voie ferrée. Surtout ne pas paniquer, attendre à l’abri me paraît la seule option possible. Puisque la rame est vide, je choisis une voiture en première classe et me cale dans un siège confortable.

Tiens, il y a quelqu’un là-bas, dans le fond ! Soudain l’espoir…

Le jeune homme en face de moi pourrait être mon fils. Avec sa chevelure blonde sagement coiffée, son costume gris et sa chemise blanche, il fait très classe, un peu décalé même. Il ne m’a pas remarquée. Son regard bleu rêveur se perd au-delà de la vitre, dans la brume.

  • Excusez-moi, savez-vous où nous sommes ?
  • non, je n’ai jamais su exactement
  • ce train va bien à Lyon, n’est-ce pas ?
  • c’est ce qui est écrit sur les panneaux
  • j’ai du m’endormir pendant le trajet, depuis combien de temps attendons-nous ici ?
  • vous je l’ignore, mais moi j’attends depuis 82 ans…

Il est des trains qu’on ne devrait jamais prendre…

mots embrumés

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Le ciel s’est perdu dans la mer. A moins que ce soit la mer perdue dans le ciel. Le bord de la falaise est flou, mangé par un brouillard épais. Le vide se perd dans la mer, à moins qu’il se soit perdu dans le ciel.

Le silence fait mal aux oreilles ; seules résonnent les pensées. Au loin, flottant sur la ouate grisâtre, quelques lueurs clignotent faiblement. Bateaux fantômes errant entre deux ports, deux îles. Sur le chemin des douaniers, personne.

C’est un hiver étrange que celui-ci. Doux et gris comme un ventre de chaton. Mélancolique comme une sonate de Chopin. Opalie vit au ralenti…

Ses pas glissent sur la caillasse humide, elle a froid, elle relève son col. Les mains dans les poches et le regard baissé, elle ne distingue pas immédiatement l’éclair bleu qui danse et virevolte au-dessus d’elle. Elle sursaute quand une voix métallique prononce son nom… »Opalie ! »

Ses mains sont moites, son souffle s’accélère. Comment pouvait-elle croire que le film soit terminé ? On n’extermine pas un démon aussi facilement…

« A quoi joues-tu ? D’où vient cette torpeur soudaine ? »

Opalie ne répond pas. Ses mots d’avant, elle les a cadenassés, enfoui au plus profond de sa mémoire. Elle en a inventé d’autres, plus légers, moins sombres et les a posés délibérément sur la toile.

« Tu n’as  pas terminé ton travail. Libère tes mots, ouvre le cadenas ! »

L’éclair bleu, d’un trait,  esquissa une silhouette sur l’écran de brouillard. Un bras se tendit, au bout duquel était ouverte la page d’un livre qui commençait par ces mots : « Je m’appelle Marie-Louise, Marilou pour les intimes« ….