un jour les chats…

chats

« Le premier qui osa, se prénommait Salâmbo.« 

En quelques secondes, le souffle avait fait voler en éclats les immeubles de verre et d’acier. Le pont suspendu s’effondra dans un bruit sourd sur l’autoroute encombrée de véhicules en fuite. Les arbres déracinés disparurent dans les airs. L’instant qui suivit, un nuage blanc opaque recouvrit la ville en ruines. Le jour d’après et les semaines qui suivirent, une pluie acide tomba sans trêve. Puis, peu à peu elle diminua d’intensité.

Une boue rougeâtre recouvrait le bitume défoncé et les restes de corps calcinés. Dans la moiteur du silence, quelques rats téméraires, en quête de nourriture, émergèrent des égouts et se faufilèrent dans les décombres.  Ils n’étaient plus nombreux. Certains avaient péri dans le souffle, d’autres avaient été irradiés mortellement. Les rescapés, faméliques, tentaient d’échapper aux derniers prédateurs : une poignée de survivants humains et une multitude de chats.

Un matin, le soleil filtra timidement au travers d’une bouche d’égout. Les hommes se concertèrent et il fut décidé qu’un éclaireur explorerait une potentielle survie à la surface. Celui désigné par tirage au sort, était pâle et squelettique. Ses cheveux blancs contrastaient étrangement avec la jeunesse de ses traits. Il titubait, aveuglé par la lumière et ne se rendit pas compte immédiatement qu’on l’encerclait…

Les chats s’étaient rassemblés, à l’affût de cette proie inespérée. Leur mémoire génétique leur signala que cette nourriture était interdite mais s’ils voulaient survivre, ils n’avaient d’autre choix.

Les yeux exorbités, oreilles aplaties, queue mouvante et babines retroussées, ils avancèrent d’un pas vers l’homme. Quelques feulements surgirent, suivis d’une cacophonie de cris de combat.

Tétanisé, l’homme restait planté là, sans comprendre. Le cercle menaçant se resserrait autour de lui. Il se boucha les tympans pour ne pas entendre la masse hurlante qui rampait vers lui.  Soudain il sentit les griffes et les crocs lui pénétrer les mollets et essaya de se dégager.

C’est alors que Salâmbo, un énorme chat gris-bleu, lui bondit au visage et lui creva les yeux. L’homme vacilla et tomba. Enhardis, les chats se ruèrent sur le corps à terre.

Au soir de ce jour de l’an 1, Salâmbo fut proclamé chef de la confrérie des chats de l’apocalypse. Des groupes de dix se constituèrent, chargés de faire le guet devant chaque plaque d’égout de la ville.

Au matin du deuxième jour de l’an 1….

« Bowie, mon bébé, s’il-te-plaît, ne me mange pas ! »…Je bondis hors du lit et me souvins avec horreur que j’avais oublié d’acheter des croquettes !!!

sans titre

estampe chat

muette est la nuit

mes pensées se cognent au mur

de la maison vide

M.D.

En refermant le livre de Sôseki, je me sens humble.

Il ne reste plus qu’à descendre pieds nus et fouler l’herbe fraîche. Humer le parfum délicat d’une jonquille et fermer les yeux. Aux aguets, écouter le chant du merle. Contempler l’aube naissante sur la plaine.

Ne plus compter les heures, ne plus chercher les mots, ces incapables.

Il faut naître chat pour exprimer l’inexprimable.

Et savoir poser une patte velours là où ça fait mal.

le pays des autres

Dans une autre vie, j’avais une amie prénommée Marilou.

Il m’arrive parfois de penser à elle, comme aujourd’hui…

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Le pays des autres

La petite fille tenait serré son chat contre elle. Son regard profond et malicieux en disait long lorsqu’elle aperçut Marilou.

Que faisait-elle là, toute seule, à l’orée de la forêt ? Pourquoi la dévisageait-elle ainsi ? Avait-elle peur qu’on lui vole son chat ?

Marilou s’apprêtait à lui offrir une aide, une écoute, quand la petite fille la questionna tout de go :

où vas-tu ?

– je ne sais pas

– il y a quatre chemins par ici

– oui, je vois, à ton avis, lequel dois-je prendre ?

– c’est toi qui choisis

– et toi, que fais-tu ici toute seule ?

– je t’attendais

pourquoi ?

– parce-que c’est toi qui es perdue…

Une si petite fille qui, d’une phrase, avait tout résumé. Marilou se sentait violée dans son âme, nue devant l’évidence. Si elle-même ignorait quel était le bon chemin à prendre, comment cette enfant le saurait-elle ?

Elle était si petite, elle paraissait si fragile malgré son franc sourire.

si tu prends ce chemin-ci, tu retournes au pays des loups. Je te préviens, les arbres y sont tortueux et les loups ne sont plus que statues de pierre. Il n’y a plus âme qui vive là-bas. A toi de voir…

Marilou n’ignorait pas que le pays des loups, tel qu’elle l’avait connu, s’était métamorphosé en un désert hostile, de pierres, de ronces et d’arbres morts. Les loups, à force de hurler, s’étaient figés, gorge déployée et crocs saillants.

si tu prends celui-là, tu vas vers le pays de Nan. Tu sais, ce pays où toutes les histoires finissent bien, où les larmes ne coulent jamais. Mais il n’existe que dans ton imaginaire…c’est toi qui l’a inventé et on ne vit pas de chimère.

La petite fille avait raison. Le premier chemin menait vers un enfer, le second vers une illusion. Marilou cueillit un brin d’herbe et en chatouilla le nez du chat qui lui rappelait Charlie, réfléchit quelques instants et d’une voix à peine audible, demanda :

et ce chemin baigné de lumière, juste derrière toi…où mène-t-il donc ?

– vers le pays des anges…

– ce doit être magnifique, n’est-ce-pas ?

– oui, c’est le plus merveilleux des pays, mais celui-là tu ne peux le choisir, il te faut y être invitée…Je connais tes pensées, Marilou ; chasse-les ! Rien ni personne ne vaut que l’on transgresse la Loi.

Elle avait honte soudain, d’avoir osé penser que sa vie valait moins que rien. La haine et le mensonge, puis la négation même de sa propre existence, l’avaient à ce point meurtrie qu’elle en déraisonnait parfois. Mais elle se ressaisit :

dis-moi, petite fille, tu ne me donnes pas vraiment le choix…Il ne reste qu’un seul chemin, celui-là, sur ma droite. Qu’en penses-tu ?

– je n’en pense que du bien ; ce chemin te mènera vers les autres…

– les autres…qui ?

Ceux que tu ne vois plus depuis si longtemps, ceux vers qui tu pourrais tendre la main, offrir un sourire…ou autre chose. Au pays des autres, les gens te parlent et t’écoutent. Ils t’ouvrent leur coeur et leur porte, sans calcul, simplement parce-que tu es toi. Ils ne possèdent peut-être pas la Connaissance mais leur coeur est pur et sans détour. Dans ce pays les arbres sont droits et généreux…

Etait-ce une petite fille ou une voix intérieure qui venait de lui tenir ce beau discours ? Marilou hésitait.

Elle pensa à tout ce qu’elle avait sacrifié, pour rien. Elle pensa tristement au chat Charlie. Elle pensa à tous ces visages masqués qui l’entouraient…Alors elle se dit qu’il était temps de prendre le bon chemin, vers le pays des autres.

La petite fille se leva, lui déposa un baiser sur la joue et partit en tenant son chat serré contre elle.

M.D. 2011

chat perché

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Elle est belle la ville, la nuit.

Toutes ces étoiles qui brillent en bas me font rêver. Pour un peu, je sauterais. Mais pas fou le chat ! Les chats ne retombent jamais sur leurs pattes, foi de matou.

Je suis un joli chat, n’est-ce pas ? Oui, c’est à vous que je m’adresse ! Vous, parmi les étoiles, les étoiles d’en-bas.

Etes-vous bien installés ? Je vous imagine, dans vos microcosmes aseptisés, tout blancs, façon « Habitat ». L’arrière-train posé sur le cuir tanné d’un fauteuil « Chesterfield », la Flûte enchantée en bande-son… pfff !

Elle est belle la ville, la nuit.

Elle, elle m’a mise à la porte-fenêtre. Je perdais du poil, soit-disant. Elle ne supporte plus que je me love sur son oreiller. Quand j’étais chaton, j’y étais autorisé, je dirais même invité ! Ingrate, elle est…

Me voici en équilibre sur cette rambarde qui crisse sous mes griffes et qui s’ébranle au moindre mouvement…Je n’ose lever une patte, de peur de déclencher un cataclysme. Et j’ai une puce qui me titille l’oreille gauche.

La vie est sans pitié pour les chatons devenus grands. Condamnés à jouer les acrobates pour quelques poils en goguette. Relégués au rang de « sac-à-puces ». Parfois je pense qu’elle aimerait que je saute…mais…

Elle est si belle la ville, la nuit.

…bap pi dou…bap pi dou…