panne sèche (ou rencontre improbable)

tarfaya

En ces temps chaotiques, mes rêves d’horizons lointains reviennent au galop. Certains d’entre vous ont déjà lu l’histoire qui va suivre, moitié réelle, moitié inventée. Je la ré-édite aujourd’hui car cette fois j’ai envie de tous vous emmener avec moi…Vous venez ?

———————————

Au petit matin j’avais quitté Agadir dans la brume. Destination Tarfaya, 550 kms de route goudronnée, m’avait-on assurée. Le plein de carburant fait à la dernière station, deux jerricans de gaz-oil et quatre bouteilles d’eau minérale, ce fut d’un coeur léger que j’empruntai mon itinéraire côtier vers le grand Sud. Avec un peu de chance, j’aurai atteint Tarfaya en fin de journée. Machinalement je touchai la main de Fatma pendue au rétroviseur du Pagero.

Les premières heures se déroulèrent sans encombre. Malgré le nombre impressionnant de camions chargés de bidons d’essence, cahotant dangereusement à chaque nid de poule. A midi, le thermomètre marquait 38°. Je me félicitai d’avoir choisi le mois de Mai pour cette escapade marocaine, d’autant que la climatisation du 4×4 « très confortable et entièrement révisé » selon le loueur de véhicules, ne fonctionnait plus. Par les vitres ouvertes me parvenaient des relents de gaz brûlés et les accélérations bruyantes des moteurs. L’Atlantique, sur ma droite, me narguait de sa splendeur.

Ce fut vers 5h de l’après-midi que les choses commencèrent à se gâter. D’après le compteur du véhicule, je ne me trouvais plus qu’à 60 kms de Tarfaya. Les jambes engourdies et le dos en compote, je décidai de m’octroyer quelques minutes de détente. Sur le bord de la route, une baraque affichait « Bar du désert » peint en rouge au-dessus de la porte. Un baril rouillé et une chaise pliante me tendaient les bras, sous un parasol « Coca-cola« . Avec soulagement j’arrêtai le moteur et descendis pour me désaltérer. Le patron du « bar », un marocain sans âge, m’accueillit tout sourire et s’empressa de me montrer sa « cave » de boissons fraîches. Surgis de nulle part, trois gamins munis de bouteilles d’eau et de chiffons, se précipitèrent autour du 4×4 pour en nettoyer le pare-brise. L’un deux voulut me vendre un caméléon, que je refusai aimablement mais je lui offris trois dirhams en échange de trois dattes.

Assise sous mon parasol, je sirotais mon soda presque frais, quand mon regard s’arrêta sur une flaque sombre et luisante s’élargissant sur le sol, en dessous du Pagero. Le patron du bar qui regardait dans la même direction, immédiatement se glissa sous le véhicule, tâta le liquide qui s’écoulait goutte à goutte, le renifla et me cria « c’est de l’huile, il y a une fuite mais pas grave« . Voyant ma mine dépitée, il surenchérit : « à Tarfaya, demande Sadate au café français, c’est mon cousin, il va réparer, pas de problème jusque là-bas, Inch Allah ».

Je fus soudain pressée d’arriver à destination avant la nuit, avant que le cousin Sadate demeure introuvable. Un peu stressée, je repris la route, l’oeil rivé à l’aiguille du niveau d’huile. La valse des camions chargés de pétrole m’accompagna de nouveau mais je n’y prêtais plus guère attention. Le désert prenait ses couleurs d’ocre rouge sous le soleil en déclin. Quand au loin j’aperçus enfin les silhouettes des deux dromadaires statufiés marquant la porte de la province de Tarfaya.

Soudain le moteur hoqueta et une fumée s’échappa du capot. Je coupai le contact. Cette fois, pas de doute, c’était bien la panne. Devant moi s’étirait la route rectiligne que recouvraient des tourbillons de sable. La ville devait être proche mais je ne pouvais en distinguer les abords. Quelques maisons blanches, éparses, se dressaient  ça et là, incohérentes. Un grand bâtiment sur la gauche me sembla être un hangar. Aucun signe de vie, aucun bruit ne me parvenait. Scrutant l’horizon, je n’apercevais que la désolation de l’endroit. Ce n’était pas tout à fait l’idée que je me faisais de Tarfaya.

M’encourageant à haute voix, je fermai le véhicule et me dirigeai à pieds vers la première demeure visible, avec le fol espoir d’y trouver de l’aide. Curieusement, la route goudronnée avait disparu pour faire place à une piste sableuse, que j’empruntai d’un pas décidé. Je ne sais combien de temps je marchai, la bouche en feu, les pieds meurtris, sans rencontrer âme qui vive. Quand enfin j’aperçus une ombre humaine qui avançait vers moi. L’homme semblait de stature imposante et d’allure tranquille. Au fur et à mesure qu’il s’approchait, je vis qu’il portait une veste de cuir. Derrière lui, un chien le suivait.

L’homme me fit un grand signe de la main, comme pour me rassurer sur ses intentions. Arrivé à quelques pas de l’endroit où je l’attendais, il dit : »Bonjour, qui que vous soyez, je suis heureux de vous rencontrer, le temps est long ici…mais d’où venez-vous ? Pardonnez mon audace, mais, vu votre accoutrement, j’imagine que vous êtes tombée d’une autre planète ! » Interloquée, je me demandai quelle était la bizarrerie de ma tenue vestimentaire pour qu’il se moque ainsi. C’est alors que je remarquai sa chemise blanche sous la veste d’aviateur, son pantalon trop large rentré à l’intérieur de ses guêtres de cuir. L’animal qui l’accompagnait et que j’avais pris pour un chien, s’avéra être un joli fennec. Devinant ma pensée, l’homme afficha un large sourire et poursuivit : « C’est un renard du désert, je l’ai apprivoisé et j’en suis donc responsable, voyez-vous. Mais dites-moi, où vous dirigez-vous exactement, puis-je vous renseigner ? » Avec un vague sentiment d’improbabilité, je lui répondis :« Je cherche un dénommé Sadate. On m’a dit que je le trouverai à Tarfaya, au café français ».

Il éclata d’un rire presque enfantin :

« C’est bien ce que je pensais, vous venez d’une autre planète ! Je ne connais ni de Sadate, ni de café français et encore moins Tarfaya.

…Ici, vous êtes à Cap Juby ! »…

les sables de l’infini – dominique massa et didier garino (le désert d’aladin) – A écouter absolument –

un papillon sur le nez

papillon

Les martinets volent haut ce soir. Sur la lande, une famille de lapins s’ébroue. A la lueur complice du soleil déclinant, le lilas et le cerisier ont restreint leur espace de timidité ; ils se content leur amour végétal.

A cette heure-ci, les chats de Rome se prélassent sur la pierre chaude de la tombe de Keats et Shelley. A cette heure-ci, quelqu’un guette le rayon vert, quelque part devant la mer.

A cette heure-ci, les charognards tournent au-dessus des corps de femmes mutilés, exposés nus. Les déserts de cailloux rougis de chairs déchiquetées, hurlent. Satisfaite et repue, la vermine s’est retirée.

A vivre avec un papillon posé sur le nez, le monde est flou. A fuir dans les rêves, les déserts ne sont qu’océans de dunes blondes que caresse le vent.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

l’oeil du coyote

coyote

Sous les corbeaux qui tournoient,  famélique et lourde de cette sève nourricière qui  ne leur suffit plus, elle surgit de nulle part.

Le désert se fond en son pelage sable et le vent nous hérisse le poil.

Nous nous dévisageons, femelles absolument.

Que cherche-t-elle ?

Dans l’oeil du coyote, j’ai vu tout l’amour du monde.

Et la détresse profonde qui en résulte…

mythes et fantômes

OLYMPUS DIGITAL CAMERA

Lorsque l’homme lui demanda si elle était intéressée par l’une de ces vieilles carcasses de voiture, Marilou crut qu’il cherchait à lui vendre « Christine » et elle se méfia – son amour pour le cinéma américain lui jouait souvent des tours – Et sur « l’historic route 66« , tout le lui rappelait. Elle ressentait à nouveau avec délice, l’étrange impression de se trouver à l’intérieur d’un film et d’y jouer son propre rôle, sous une autre latitude, sur une autre planète…

OLYMPUS DIGITAL CAMERA

Le mythe n’avait pas faibli. Quelques rescapés d’une époque révolue le maintenaient à bout de bras, offrant du rêve aux nostalgiques de tout bord.

Sur la route désertique, des masures abandonnées s’échappaient les corbeaux. Mais le plus souvent, motels isolés et cafés résistaient, à grand renfort de photos de Marilyn ou James Dean. Et comme si le temps était suspendu, les juke-box jouaient encore et toujours, le rock’ n roll de ces années-là.

OLYMPUS DIGITAL CAMERA

Sur les Harley qui surgissaient parfois dans un nuage poussiéreux, Marilou s’attendait presque à voir débouler Peter Fonda ou Marlon Brando. C’est alors qu’elle pensait à Jimmy, son mythe à elle…

Biquet qui chantait à tue-tête au volant de la Mustang la sortit soudain de sa torpeur. Il s’était engagé sur un tronçon de la Route 66 plus déserte encore, en direction de « Bagdad Café ». Marilou avait lourdement insisté pour effectuer ce pèlerinage car elle y avait une mission à accomplir.

OLYMPUS DIGITAL CAMERA

A peine avait-elle franchi la porte, qu’un sourire édenté l’accueillit et lui demanda si elle voulait bien signer le livre d’or. Ce qu’elle s’empressa de faire. L’homme, long et maigre, crasseux et hirsute, avait du soleil dans les yeux. Il expliqua fièrement que depuis le film, cinq millions de visiteurs étaient passés par « Bagdad Café« .

Les murs étaient couverts de petits mots laissés par chacun, des insignes militaires, des écharpes de football, des billets de banque. Dans un coin, un vieux piano bastringue et sur le comptoir, la fameuse machine à café. Marilou put vérifier que la machine fonctionnait et commanda son mug de « café pipi de chat ». Puis elle prit dans son sac, un stylo et un papier et écrivit :

OLYMPUS DIGITAL CAMERA

Elle est comme ça, Marilou, un peu déjantée, accordant une importance primordiale à une promesse qu’elle s’était faite à elle-même : vérifier que la « coffee-machine » avait été réparée, contrairement à ce que chantait Jevetta Steele.

 

 

 

 

dis au fennec

Mon cher Tonio,

Cette lettre, je n’aurais jamais voulu te l’envoyer.  Tu sais combien je tenais à venir te voir ; il y a bien longtemps que je t’en ai fait la promesse. Les mois ont passé et pas un seul jour je n’ai cessé de penser à toi et au fennec.

Aujourd’hui c’est trop tard et je n’irai pas à Cap Juby, c’est un fait.

De toutes mes forces j’avais rêvé rejoindre ta haute silhouette au bout de la piste d’aviation. Entendre ton rire moqueur à la vue de mon accoutrement de baroudeuse. Marcher avec toi jusqu’à l’océan, t’écouter me parler de ce temps jadis, quand tu côtoyais les étoiles. Puis gravir la dune et savourer le silence en égrenant le sable dans nos doigts.

Mais le sable est rougi du sang des insoumis et le silence se trouble de leurs cris. L’ombre de la bête s’étend chaque jour un peu plus sur les déserts qui tremblent.

Ils sont devenus fous, tu sais.  On dit même que des enfants de France le sont devenus aussi. Ceux-là ont tout oublié du petit prince. Alors j’ai honte. J’ai honte et j’ai peur, Tonio. 

Ne m’en veux pas, je t’en prie, mais je ne viendrai pas à Cap Juby.

Prends bien soin du fennec et dis-lui que je regrette de ne pas l’avoir rencontré.

fennec 2