un soir, le fleuve

corbeau

Sept heures du soir, plus de réseau, j’attends.

Le fleuve a pris la teinte rouge orangé de la falaise rocheuse qui le surplombe. Le souffle brûlant du désert de Mojave a recouvert d’une poussière ocre la terrasse du motel. Les yuccas ont soif.

Enfoncée au creux de mon fauteuil de rotin extra-large, je sirote un soda tiède noyé de glaçons fondus. La peau de mon visage se cartonne sous le vent tourbillonnant. Ma crème hydratante ne suffira pas.

De l’index je dessine les contours des cirrostratus violacés qui se profilent à l’horizon. Le ciel se fait son cinéma.

Traveling en technicolor…

La roue du temps ralentit et mon regard se fige sur le décor.

Admirer le soir qui épouse le fleuve. Observer ce corbeau mutant, échappé de chez Hitchcock, qui s’est posé devant moi, sur la rambarde de bois vermoulu.  Zoom avant, gros plan sur le bec qui croasse…

Couper le son.

Dans la mémoire de mon appareil photo, les paysages d’une autre planète me troublent encore un peu. Des goélands nichés dans la craie, la valse des ferries, et des vagues de dunes.

Et puis ce vent, dont j’ai oublié le goût salé et même le langage.

Le fleuve s’est endormi, emportant dans son lit le rouge orangé des falaises rocheuses.

Dans mon dos, une porte s’ouvre sur un air de John Lee Hooker.

Relevant son chapeau, le patron du motel s’éponge le front du revers de sa manche et me signale que le réseau est rétabli.

 

 

Tizgui

tizgui
Dans les terres rouges de l’Atlas, entre les provinces de Ouarzazate et Zagora, à quelques kilomètres des cascades de Tizgui, vivent quelques belles âmes au sein d’un minuscule village dont j’ai oublié le nom.

Il est fort peu probable que ce texte soit lu un jour par l’un de ses habitants, mais je voudrais leur rendre hommage à ma façon.

En ce jour de printemps 2002, j’avais loué un énorme 4×4 chez un loueur de Marrakech. En bonne touriste européenne, je m’étais dit qu’il fallait au moins ce genre de véhicule pour parcourir la route aux 99 virages séparant Marrakech de Ouarzazate, puis descendre la vallée du Drââ et atteindre Mahmid, point de rencontre des anciennes caravanes du Sahara marocain.

Le loueur m’avait expliqué que la route était très praticable et que n’importe quel type de voiture ferait l’affaire (je le soupçonnais fort de ne pas avoir de 4×4 disponible), mais j’avais envie de frimer un peu.

Je connaissais bien cette route qui mène à Ouarzazate mais elle me surprenait et m’enchantait à chaque fois. Les maisons de terre rouge, les cactus, les petits vendeurs de caméléons ou de dattes, les quelques échoppes aux appellations « bling bling » du genre : « Atlas shopping, Maroc multimédia« ….et les inévitables publicités Coca Cola et Mc Donalds.

Après la traversée de Ouarzazate, le paysage devint plus désertique et brûlé. Des dromadaires paissaient tranquillement aux abords d’oueds desséchés mais parsemés ça et là d’herbes obstinément vertes.

Il était onze heures du matin et la chaleur commençait à peser. Mahmid était encore très éloigné et je voulus faire une halte. Mon regard s’arrêta sur un panneau providentiel, planté là au bon moment : « les cascades de Tizgui ». Rien que le mot « cascades » m’apporta une sensation de fraîcheur revigorante et d’un coup de volant décidé, j’en pris la direction.

Ce n’était plus une route, mais une piste, bordée de cactus, qui montait franchement. Je pensai à ce moment que j’avais bien fait de louer un 4×4 ; une simple petite voiture n’aurait sans doute pas survécu aux trous, aux bosses et aux jets de pierres sur la carrosserie à chaque virage. Je ne sais combien de kilomètres je parcourus ainsi, un peu inquiète de ne pas apercevoir de cascades à l’horizon.

Quand soudain, je me trouvai à un carrefour de pistes, sans aucune indication. Je stoppai le véhicule et descendis. A ce moment là, surgis de nulle part, une bande de jeunes garçons vint à ma rencontre. Ils parlaient Arabe, ne comprenaient ni le Français ni l’Anglais. Je leur dis « tizgui » et tout en riant, ils m’indiquèrent la piste de gauche.

Habituée aux nombreuses sollicitations des jeunes marocains envers les touristes, je me méfiais, pensant qu’ils m’indiquaient une fausse direction, simplement pour me conduire à un marchand de bijoux ou de poteries. J’avais déjà vécu cette expérience et avais été piégée par un jeune auto-stoppeur qui m’avait dirigée malgré moi vers son oncle, marchand de tapis.

Dans ce cas là, ne pouvant refuser un thé à la menthe, ne pouvant refuser de donner des nouvelles de votre famille, vous vous asseyez et c’est alors que, comme par magie, des dizaines de tapis se déroulent devant vous « pour le plaisir des yeux ». A moins d’être très impoli, difficile de prendre congé sans avoir acheté quelque chose…

Je fis mine de prendre la direction contraire à celle indiquée et les garçons me crièrent « non, non » en pointant la piste de gauche. Plus méfiante que jamais, je tournai délibérément… à droite !

Les garçons suivirent mon véhicule en riant aux éclats. J’avais beaucoup de peine à avancer, malgré les 4 roues motrices. En fait, il n’y avait plus de piste…Agacée, je décidai de faire demi-tour, mais je m’aperçus avec horreur que je m’enlisais dans une espèce de boue jaunâtre. Après plusieurs essais infructueux, j’accélérai en reculant pour me dégager. Peine perdue. C’est alors que je constatai avec effroi, que les roues arrière du 4×4 étaient quasiment dans le vide…au-dessus d’un ravin au fond duquel coulait l’oued !

Epuisée, vexée et honteuse, je sortis de la voiture. La bande de garçons m’entoura ; ils parlaient tous à la fois et je n’y comprenais rien. Deux d’entre eux, âgés de neuf ou dix ans, me prirent par la main et me tirèrent…Sans autre alternative, je me laissai faire et les suivis. Les autres sautillaient et riaient en me montrant du doigt une kasba, là-haut, dans la roche….J’aimais le contact de ces petites mains chaudes s’agrippant aux miennes…

Alors j’aperçus des femmes sortir une à une, des petites maisons rouges. Elles étaient une dizaine environ. La plupart portait des enfants en bas âge. Ils étaient beaux, souriants, accueillants.

L’une d’entre elles s’avança la première, me salua et m’adressa un large sourire. Puis elle m’invita à m’assoir sur un banc rocheux, pendant que les garçons lui expliquaient sans doute la situation. Alors, toutes les femmes s’assirent avec moi.

Elles me touchaient les cheveux, les mains, mes jeans, et riaient entre elles. L’une d’elle m’apporta de l’eau et des dattes. J’appréciai énormément et la remerciai d’un sourire. Celle qui semblait l’aînée me fit comprendre qu’elle s’appelait Zohra. Entre elle et moi s’instaura naturellement un langage des signes. Très vite je sus que ces femmes avaient souvent mal au ventre et à la tête. Elles avaient besoin d’aspirine. Les plus jeunes semblaient plus intéressées par le rouge à lèvres. Certaines demandèrent des crayons et des cahiers pour les enfants.

Désirs simples de femmes qui ne parlaient pas mon langage et avec lesquelles je me sentais en parfaite communion. Magie du désert ou solidarité féminine, je ne saurais dire.

J’en arrivai presque à oublier que je devais rejoindre un hôtel à Zagora et que mon véhicule se trouvait en fâcheuse position. Zohra me fit comprendre qu’il me fallait attendre les hommes du village, partis travailler.

Le soir venu, des camionnettes arrivèrent. Les enfants se précipitèrent vers les hommes de retour pour leur conter ma mésaventure.

L’un d’entre eux, le plus âgé, maçon de son métier, parlait un peu le Français. Il s’appelait Ahmed. Il alla inspecter le 4×4 en équilibre au-dessus de l’oued, réfléchit profondément, puis me rassura.

Une fois sa décision prise, ce fut une véritable opération commando. Tout le village se mit à l’ouvrage. Les hommes fixèrent une corde au pare-choc avant du véhicule et au pare-choc arrière d’un vieux camion au volant duquel Ahmed prit place. A son signal, tous les enfants poussèrent le 4×4, encouragés par les cris des femmes, pendant qu’il accélérait de son côté.

Quelques minutes après, le véhicule était libéré. J’en pleurais de joie et ne savais comment les remercier.

Il me fallait reprendre la route. Deux petites filles s’accrochaient à mes mains. L’une d’entre elles m’offrit une fleur de cactus. J’avais le coeur serré.

J’aurais voulu leur faire plein de cadeaux, mais j’étais partie de Marrakech avec le strict nécessaire pour trois jours. En fouillant mon sac à dos, j’en sortis un paquet de cigarettes, un rouge à lèvres, un stylo, un briquet, un paquet de bonbons à la menthe et deux cent dirhams. Je donnai tout à Ahmed en le priant de partager avec les autres et en m’excusant de ne pouvoir faire plus.

Ahmed sortit alors de sa poche, un vieux papier jauni et chiffonné : son livret militaire établi en France. Il en était très fier. J’en eu les larmes aux yeux. S’il n’avait pas été musulman, je l’aurais embrassé de tout coeur.

Avec beaucoup de tristesse je quittai ce peuple adorable. Ahmed m’ouvrit le bon chemin vers Zagora et au carrefour des quatre pistes, nous nous quittâmes en klaxonnant et en nous faisant de grands signes de la main.

Je n’ai jamais vu les cascades de Tizgui. Mais ce fut un très beau voyage.

Les sables de l’infini, pour le plaisir des oreilles…..

un homme sensé

Le_petit_prince_Mj_ombre

« Faites que le rêve dévore votre vie,

afin que la vie ne dévore pas votre rêve… »

Antoine de St Exupéry

« Où m’emmènes-tu, petit ? Je ne vois là qu’un désert…

– Mais non, regarde bien ! Regarde ce que tes yeux ne voient pas !

– J’ai déjà entendu ça quelque part… mais je suis un homme sensé et mes yeux ne voient que le concret.

– Et c’est quoi, pour toi, le concret ?

Tout ce qui est indispensable à ma vie, manger, boire, dormir, gagner de l’argent…

– C’est bien triste…

– Mais c’est la réalité, petit. Nul n’y échappe, crois-moi.

– Qu’as-tu donc fait de tes rêves ? Les as-tu oubliés ?

– ...Non, mais ils n’étaient qu’utopie. La vie s’est chargé de les occulter, pour mieux m’aspirer dans sa course infernale. D’ailleurs, je ne m’en plains pas vraiment. Je possède des quantités de choses, j’ai beaucoup voyagé, j’ai des amis fidèles…On peut dire que je suis comblé, je dirais même…heureux !

– Si tu es heureux, pourquoi es-tu venu jusqu’à moi ? Je ne possède aucune richesse et je n’ai rien de concret à te montrer.

– C’est toi qui m’a appelé ! J’ai entendu ta voix, si faible, qui me suppliait de venir, alors j’ai accouru ! Mais en réalité, j’en ignore la raison et je me demande bien ce que nous faisons, seuls dans ce désert à discuter de choses insensées …

Tu n’as donc rien compris !

– Que devrais-je comprendre ?

-« Toi et moi ne formons qu’un. Mais tu ne t’en souviens pas. Réfléchis bien…« 

L’homme se sentit soudain vulnérable. Ce petit être le narguait avec ses propos mystérieux et cela l’agaçait fortement. Il regretta presque d’être venu à sa rencontre. Sa vie l’attendait, là-bas, chez lui, parmi les fourmis-robots. Un homme sensé ne prend pas ses rêves pour des réalités et ce n’est pas un enfant haut comme trois pommes qui allait le faire changer d’avis…

C’est alors que le sable se mit à tournoyer, de plus en plus fort, et le fit chanceler. Il se protégea les yeux d’une main, et de l’autre, serra celle du petit garçon afin de ne pas le perdre. Un écran ocre cacha bientôt l’horizon, anéantissant tout relief et la tempête  rugit. Le désert semblait déchaîné…

Nul ne sait combien de temps il lui fallut pour enfin ouvrir les yeux. Probablement longtemps. Mais ce qu’il vit lorsque le calme fut revenu, l’émerveilla. Un banc de pierre surgi de nulle part était planté là, sur la colline surplombant une vallée verdoyante. Tout en bas, un village de tuiles roses dormait paisiblement. Le silence troublé par un chant de rossignol et quelques lointaines clochettes. Personne à part lui…

L’homme fit quelques pas, s’assit sur le banc et contempla son rêve. Il distingua sa maison, une modeste demeure aux murs de pierre, entourée d’un grand jardin où s’ébrouaient en liberté, poules, canards, chèvres, chien et chats. En insistant un peu plus, il distingua un petit garçon, assis sur le seuil de la porte, qui dessinait…

 

Dominique Massa, Didier Garino – Musique Et Merveilles  Le Désert D’aladin – 01 – Les sables de l’infini

Songe improbable

dunes_nuit

Quelque part entre Gorad et Modiz, la voyageuse s’arrêta. Elle fit s’agenouiller le harleysaurus et en descendit, le flattant de tapes amicales sur le cou, auxquelles il répondit par une espèce d’hululement sonore. Elle attacha la longe de cuir au tronc d’un arbuste rabougri et s’installa à quelques mètres de là, en haut de la dune.

De sa besace de toile, elle sortit une gourde d’eau fraîche et un morceau de galette qui lui restait de sa visite chez Talidah. Elle n’avait aucune idée de la distance qui la séparait du campement de Modiz, mais le soleil qui commençait à rougir sur le sable lui indiquait que le soir ne tarderait pas à tomber.

Le vent s’était levé et menaçait de faire disparaître toute trace de la piste ; cette éventualité n’était guère rassurante et il ne fallait pas s’attarder. Le harleysaurus machouillait des herbes sèches en gloussant, quand soudain il hulula de frayeur.

La voyageuse leva les yeux et vit se dresser devant elle un serpent à crochets avec une tête énorme. La créature était fière et menaçante. Son long corps jaune brillait et ondulait tel un ruisseau d’or. De sa gueule mi ouverte un sifflement long et sinueux, de la fente noire de son regard, des aiguilles…La voyageuse recula d’un pas.

Bien que ne parlant pas le même langage, ils entamèrent un dialogue muet :

-« Je suis l’empereur de ces lieux, le maître de toute vie, que fais-tu ici ?

– Je marche vers Modiz où l’on m’attend

– Toi ? Qui peut donc bien t’attendre ?

– Et toi, qui es-tu donc pour en juger ?

– Je suis l’Intelligence, je règne sur tous les esprits ; tu le sais bien…

– Non, tu n’es qu’illusion »

La voyageuse prit une poignée de sable et laissa filer les grains entre ses doigts. Puis, elle se frotta le visage longuement et regarda alentours. L’hallucination avait disparu, elle était seule sur la dune ; aucun serpent monstrueux ne la menaçait. Le harleysaurus somnolait sous le vent …

Elle avait terminé son repas frugal et préserva la dernière gorgée d’eau dans la gourde en cuir. Elle se leva, ré-ajusta son habit de toile blanche et s’enrubanna la tête complètement, ne laissant qu’une mince ligne de vision.

Il lui sembla que le mauve du ciel s’assombrissait. Des tourbillons sableux formait un nuage ocré au ras du sol. Soudain inquiète et pressée, elle secoua le harleysaurus et d’une vive allure,  ils reprirent la piste avant qu’elle ne disparaisse tout à fait.

Bientôt, la nuit les enveloppa de son manteau violet parsemé de mille étoiles. A l’horizon se profilait l’oasis de Modiz, promesse d’apaisement de ce feu intérieur qui la consumait… Elle donna de la jambe sur la croupe de l’animal, tout excité lui aussi.

Quand brusquement, le serpent à crochets leur barra à nouveau le chemin, crachant et sifflant de plus belle.

La voyageuse s’immobilisa, ne sachant si la vision était réelle ou hallucinatoire. Ce serpent la poursuivait de ses pensées perfides depuis si longtemps, qu’elle en perdait tous sens de la réalité. Elle essaya de se convaincre qu’elle ne courrait aucun danger et voulut passer outre, mais le harleysaurus se braqua, se cabra et n’avança plus.

Le serpent se fit liane géante et les enroula de ses anneaux dorés, crachant :

« Prosterne-toi, femme, je suis ton maître !

– Tu n’es qu’un animal prétentieux et je n’ai pas de maître !

– Préfères-tu que j’abrège ta pitoyable existence ? Il me suffirait de serrer un peu…»

Ce-disant, le reptile élargit sa gueule puante et ricanante. Alors, mue par une force quasi divine, la voyageuse se dégagea des anneaux destructeurs, brandit son dard et d’un coup, transperça la tête du monstre qui s’évanouit en une brume grisâtre …

….Lorsqu’elle se réveilla, Talidah avait préparé du thé bouillant parfumé à la fleur d’oranger.

Des chats se prélassaient au soleil et une douce musique orientale s’élevait du patio.

La Harley se reposait un peu, sous le regard admiratif des enfants des sables.

Le désert avait un goût de plénitude…

les sables de l’infini

Au pays des loups, Marilou avait une amie.

Cette amie s’appelait Consuelo.

Du monde au-delà, elle s’échappait parfois

pour lui conter

son amour pour Tonio.

Voici le récit de l’une de ses visites.

tentes-touareg

Ce matin là je descendais dans le jardin comme tous les matins, pour remplir d’eau la coupelle de grès mise à disposition des oiseaux de passage. Nous étions en Juin et l’été s’annonçait chaud. C’est alors que je l’aperçus. Elle était assise sur le banc de pierre et semblait m’attendre. Sa tenue me surprit ; pas de robe sombre, pas de gants ni de sac Chanel, mais simplement une djellabah de coton blanc et les pieds nus, d’une élégance sobre et désarmante. Un léger parfum de fleur d’oranger flottait dans l’air. Elle me vit :

Il y avait longtemps que je n’avais porté cette tenue, depuis notre séjour au Maroc avec Tonio. Il a toujours été fasciné par le désert et les gens de là-bas. Avant de m’y emmener, il me parlait très souvent de ses rencontres avec les Touaregs, de leur beauté physique et surtout de leur beauté intérieure. Il aimait me parler Arabe et bien sûr, comme je ne comprenais pas un mot, ça le faisait beaucoup rire…Tonio rit tout le temps…

Consuelo était moins pâle que d’ordinaire, comme si parler du désert marocain la pénétrait de reflets ocres. Je m’étais assise à ses pieds, dans l’herbe encore fraîche et l’écoutai.

La première fois que Tonio m’emmena à Casablanca, il avait loué une grande demeure toute blanche, éblouissante au soleil. Il n’y avait pratiquement pas de meubles mais des tapis berbères et un nombre impressionnant de coussins de sol. Dans la cour intérieure, les murs étaient couverts de rosiers et une fontaine centrale de mosaïque turquoise attirait des colibris de toutes les couleurs. C’était mon endroit préféré. Lorsque Tonio partait pour un long courrier, c’est là que je l’attendais chaque jour et que je confiais mon inquiétude aux oiseaux…

Je m’imaginais très bien la maison blanche aux mosaïques turquoise. Mon amour du Maroc et mon admiration pour Consuelo me clouaient sur place ; je n’osai interrompre son monologue.

Tonio avait embauché un couple de Marocains pour faire la cuisine et le ménage. Manger à terre sur les coussins m’amusait beaucoup mais je n’ai jamais osé avouer à Tonio que prendre la nourriture avec les doigts me dégoûtait un peu. Lui, parfaitement à l’aise partout, s’y était vite adapté lors de ses séjours sous les tentes sahariennes avec les Touaregs…Il me disait « ma petite femme, vous êtes parfaite, vous n’êtes pas comme ces françaises ridicules qui demandent une fourchette pour manger la semoule.. » Je ne pouvais le décevoir après un tel compliment. La vie était simple et merveilleuse à Casablanca. Pourtant j’attendais avec impatience que Tonio me fasse découvrir son désert saharien…

Elle se recroquevilla soudain sur le banc de pierre, remontant les genoux jusqu’au menton, les bras autour de ses jambes, les yeux au ciel…contemplative de ses souvenirs.

Un jour il m’annonça enfin que nous partions vers le désert. Il était tout excité et moi j’étais ivre de bonheur. Comme d’habitude, il fallut faire vite, très vite. Tonio est comme un enfant, quand il veut quelque chose c’est tout de suite ! J’emballai quelques cotonnades légères et m’apprêtai à emporter du savon mais Tonio m’arrêta : « nous n’avons pas besoin de savon, vous verrez, dans le désert on ne transpire pas et le sable nettoie très bien… ». Les expériences insolites m’étant devenues familières, je lui fis confiance. Nous partîmes à l’aube pour Zagora où nous attendaient quatre dromadaires et leur maître. La longue marche commença au rythme cadencé des bêtes ; au fur et à mesure que nous avancions vers le grand Sud, je me sentais complètement transformée…

Je voyageais au rythme de Consuelo et me délectais de ses paroles. Le banc de pierre, le jardin, n’existaient plus ; j’étais « elle » et je sentais presque le vent chaud me brûler la peau. Elle continua avec son délicieux petit accent argentin :

Savez-vous que dans le désert on se tait ? Tonio est un très grand bavard et nous discutons toujours de tout et n’importe quoi. Cependant, le silence du désert seulement troublé par le pas des dromadaires et le murmure du vent nous rendirent muets…Nous arrivâmes à Mahmid quand le soleil descendait sur les dunes. Notre guide nous arrêta et nous montra au loin un rassemblement de tentes noires. Nous reprîmes le pas. Les bêtes accélèrent le mouvement, pressées soudain de rejoindre le campement. Des hommes enturbannés de toile bleue vinrent à notre rencontre et nous saluèrent, la main sur le coeur. Les dromadaires s’agenouillèrent et nous mîmes pied à terre. Des enfants accoururent vers nous. Un petit garçon m’offrit quelques dattes. Tonio était heureux alors j »étais heureuse aussi. Bientôt les étoiles s’allumèrent dans le ciel devenu bleu marine et je songeai au Petit Prince que Tonio n’avait toujours pas terminé d’écrire….Mais je parle beaucoup aujourd’hui ; il me faut repartir ; attendez-moi je vous en prie,  je reviendrai !

Comme un mirage inaccessible, la rose du Petit Prince s’évanouit, me laissant là, avec mes rêves de dunes à perte de vue…

MD – juin 2011