entre chienne et louve

Au bar, dans sa bulle, perchée sur un haut tabouret, une fille en noir d’une sobriété indécente, sirote sa Tequila Sunrise. Ce soir, c’est ambiance latino, hispano, boléro, tango, hidalgo…

On a poussé les tables pour laisser place à l’orchestre. Les oiseaux de nuit en goguette, alcoolisés, se taisent enfin quand la chanteuse entame sa dernière chanson. Il fait chaud tout à coup. Derrière son comptoir, le barman essuie les verres machinalement ; son regard fixé sur la scène. Il transpire des gouttes de passion.

La fille en noir indécent commence à onduler du bassin. La musique la prend aux tripes.

Désinhibition…

Son verre est vide, elle a soif. « Sers-m’en un autre » commande-t-elle. Puis elle glisse le long du tabouret, ôte ses chaussures et se dirige vers la piste.

Le rythme lui brûle la peau. Alors elle se met à danser sous les spots, seule parmi les ombres avachies qui la transpercent de leurs regards salaces. Elle ne voit rien.

Pieds nus sur le plancher ciré, son corps vibre et se tord. Les yeux clos, elle imagine une longue silhouette qui lui enlacerait la taille et la ferait plier comme un roseau. La chaleur d’une cuisse contre la sienne, un souffle sur son visage.

Ce soir, elle est infidèle au rock’n’roll.

Ce soir, elle est loin, si loin…

3 minutes 52 de transes, puis l’orchestre  marque un temps. La voix rauque exhale une dernière note et meurt dans un souffle…

Les lumières se rallument dans la salle du cabaret. La fille en noir indécent regagne son tabouret. De fines gouttelettes de sueur froide déferlent dans son dos et viennent lui chatouiller le creux des reins. Elle remet ses chaussures qui lui paraissent trop étroites.

5h du matin. Ni jour ni nuit, tout est figé dans la non-couleur du béton humide.

Le camion des éboueurs entame le premier ramassage des déchets.

C’est entre chienne et louve que s’achèvent les rêves, de ceux qu’on voudrait qu’ils durent toujours…