envol ultime

Et puis un jour, on devient invisible.

Alors je m’envolerai sur les ailes d’un pygargue à tête blanche, pour ne plus revenir jamais.

Avec moi j’emporterai les rires des enfants et leurs baisers mouillés, les jonquilles au printemps, la douceur d’un ventre de chaton, les champs de fraises et les champs de lavande, les bonbons anglais, un saxo dans la nuit moite, l’odeur de la terre après l’orage, le sel des embruns, le bruit du ressac, mes délires alcoolisés et les volutes d’une Rothman light, les sons du désert, l’ivresse de l’immensité, le galop des chevaux…

Et je serai comblée.

s.o.s. aile brisée

roitelet

Je ne sais par où il était arrivé là, ni pourquoi. Sans doute s’était-il trompé de direction. Sans doute qu’il avait suivi un papillon de nuit et ébloui par la lumière de la lanterne de jardin, s’était heurté au métal. Ce n’est qu’au petit matin que je le découvris, sautillant maladroitement sur les carreaux de la terrasse, une aîle blessée, pendant lamentablement, et l’autre repliée. Son plumage mordoré et sa huppette jaune me firent penser à un roitelet ou peut-être un moineau en habit de fête.

Il s’égosillait, appelait désespérément, à tous vents, cherchant secours. L’affaire était grave. Si je ne l’aidais pas, les chats le tueraient. Sauver un oiseau est chose délicate. Il me fallait dans un premier temps, prendre mille précautions, ne pas le brusquer, le rassurer, lui parler doucement, le réchauffer, le caresser longuement.

Quand je m’approchai de lui, il sursauta et s’éloigna en claudiquant, les yeux remplis d’effroi. Derrière les vitres de la fenêtre de la cuisine, les chats de la maison observaient la scène avec grand intérêt. Je devinai dans leur immobilité soudaine, l’instinct prédateur et sans pitié. Leur adorable mimique félinesque avait fait place à un masque froid, déterminé et calculateur.

Je m’accroupis et tendis à l’oiseau un brin de lavande. Il ne bougea pas. Je m’approchai encore, à pas feutrés. Il recula légèrement. Sous la plume blessée, les battements affolés de son coeur. Il ouvrit largement le bec, mais plus aucun son n’en sortait. Tout en lui sussurant des « viens petit« , je réussis à le prendre dans mes mains et lui déposai un doux baiser sur la tête, qu’il rétracta aussitôt.

Nous restâmes tous deux immobiles, de longues minutes ; moi à genoux sur le carreau et lui bien au chaud dans ma main. Les battements de son coeur diminuèrent d’intensité au fur et à mesure que je le caressais et lui parlais. L’aile ne semblait pas cassée, tout juste un peu froissée ; c’était une bonne nouvelle. Il parvînt à la replier, presque parallélement à l’autre. Je n’osai cependant le relâcher trop vite ; il me fallait lui trouver un refuge, inaccessible aux chats.

Dans le cabanon, au fond du jardin, je le déposai délicatement sur un lit d’herbes fraîchement coupées, à proximité d’une coupelle remplie d’eau. Il comprit le message et ne chercha pas à s’envoler. Ses grands yeux sombres me fixèrent, intrigués ; puis il les referma. Je le laissai se reposer tout le matin.

Sur le coup de midi, je l’entendis répondre aux appels des autres oiseaux dans les arbres. C’était bon signe. Les chats étaient fous, miaulaient et grattaient la porte pour sortir dans le jardin. Leur petit-déjeûner ne se trouvait qu’à quelques pattes et voilà que je les tenais prisonniers ! Un véritable crime de lèse-chat !

Je retournai voir mon petit protégé, bien décidée à le rendre aux siens. Lorsque j’ouvris la porte du cabanon, il se tenait bien droit sur le rebord de la coupelle d’eau, prêt à prendre son envol. Il me vit, battit des deux ailes, fit un bond, puis un autre et encore un autre…jusqu’à la porte…et dans un grand élan, reprit le chemin du ciel…

J’ignore s’il entendit ma voix lorsque je lui criai : « va petit, vole, chante, mais je t’en prie, ne t’approche pas trop des lumières…! »