un soir, le fleuve

corbeau

Sept heures du soir, plus de réseau, j’attends.

Le fleuve a pris la teinte rouge orangé de la falaise rocheuse qui le surplombe. Le souffle brûlant du désert de Mojave a recouvert d’une poussière ocre la terrasse du motel. Les yuccas ont soif.

Enfoncée au creux de mon fauteuil de rotin extra-large, je sirote un soda tiède noyé de glaçons fondus. La peau de mon visage se cartonne sous le vent tourbillonnant. Ma crème hydratante ne suffira pas.

De l’index je dessine les contours des cirrostratus violacés qui se profilent à l’horizon. Le ciel se fait son cinéma.

Traveling en technicolor…

La roue du temps ralentit et mon regard se fige sur le décor.

Admirer le soir qui épouse le fleuve. Observer ce corbeau mutant, échappé de chez Hitchcock, qui s’est posé devant moi, sur la rambarde de bois vermoulu.  Zoom avant, gros plan sur le bec qui croasse…

Couper le son.

Dans la mémoire de mon appareil photo, les paysages d’une autre planète me troublent encore un peu. Des goélands nichés dans la craie, la valse des ferries, et des vagues de dunes.

Et puis ce vent, dont j’ai oublié le goût salé et même le langage.

Le fleuve s’est endormi, emportant dans son lit le rouge orangé des falaises rocheuses.

Dans mon dos, une porte s’ouvre sur un air de John Lee Hooker.

Relevant son chapeau, le patron du motel s’éponge le front du revers de sa manche et me signale que le réseau est rétabli.