l’appel (ou panne sèche)

tarfayaAu petit matin j’avais quitté Agadir dans la brume. Destination Tarfaya, 550 kms de route goudronnée, m’avait-on assurée. Le plein de carburant fait à la dernière station, deux jerricans de gaz-oil et quatre bouteilles d’eau minérale, ce fut d’un coeur léger que j’empruntai mon itinéraire côtier vers le grand Sud. Avec un peu de chance, j’aurai atteint Tarfaya en fin de journée. Machinalement je touchai la main de Fatma pendue au rétroviseur du Pagero.

Les premières heures se déroulèrent sans encombre. Malgré le nombre impressionnant de camions chargés de bidons d’essence, cahotant dangereusement à chaque nid de poule. A midi, le thermomètre marquait 38°. Je me félicitai d’avoir choisi le mois de Mai pour cette escapade marocaine, d’autant que la climatisation du 4×4 « très confortable et entièrement révisé » selon le loueur de véhicules, ne fonctionnait plus. Par les vitres ouvertes me parvenaient des relents de gaz brûlés et les accélérations bruyantes des moteurs. L’Atlantique, sur ma droite, me narguait de sa splendeur.

Ce fut vers 5h de l’après-midi que les choses commencèrent à se gâter. D’après le compteur du véhicule, je ne me trouvais plus qu’à 60 kms de Tarfaya. Les jambes engourdies et le dos en compote, je décidai de m’octroyer quelques minutes de détente. Sur le bord de la route, une baraque affichait « Bar du désert » peint en rouge au-dessus de la porte. Un baril rouillé et une chaise pliante me tendaient les bras, sous un parasol « Coca-cola« . Avec soulagement j’arrêtai le moteur et descendis pour me désaltérer. Le patron du « bar », un marocain sans âge, m’accueillit tout sourire et s’empressa de me montrer sa « cave » de boissons fraîches. Surgis de nulle part, trois gamins munis de bouteilles d’eau et de chiffons, se précipitèrent autour du 4×4 pour en nettoyer le pare-brise. L’un deux voulut me vendre un caméléon, que je refusai aimablement mais je lui offris trois dirhams en échange de trois dattes.

Assise sous mon parasol, je sirotais mon soda presque frais, quand mon regard s’arrêta sur une flaque sombre et luisante s’élargissant sur le sol, en dessous du Pagero. Le patron du bar qui regardait dans la même direction, immédiatement se glissa sous le véhicule, tâta le liquide qui s’écoulait goutte à goutte, le renifla et me cria « c’est de l’huile, il y a une fuite mais pas grave« . Voyant ma mine dépitée, il surenchérit : « à Tarfaya, demande Sadate au café français, c’est mon cousin, il va réparer, pas de problème jusque là-bas, inch Allah ».

Je fus soudain pressée d’arriver à destination avant la nuit, avant que le cousin Sadate demeure introuvable. Un peu stressée, je repris la route, l’oeil rivé à l’aiguille du niveau d’huile. La valse des camions chargés de pétrole m’accompagna de nouveau mais je n’y prêtais plus guère attention. Le désert prenait ses couleurs d’ocre rouge sous le soleil en déclin. Quand au loin j’aperçus enfin les silhouettes des deux dromadaires statufiés marquant la porte de la province de Tarfaya.

Soudain le moteur hoqueta et une fumée s’échappa du capot. Je coupai le contact. Cette fois, pas de doute, c’était bien la panne. Devant moi s’étirait la route rectiligne que recouvraient des tourbillons de sable. La ville devait être proche mais je ne pouvais en distinguer les abords. Quelques maisons blanches, éparses, se dressaient  ça et là, incohérentes. Un grand bâtiment sur la gauche me sembla être un hangar. Aucun signe de vie, aucun bruit ne me parvenait. Scrutant l’horizon, je n’apercevais que la désolation de l’endroit. Ce n’était pas tout à fait l’idée que je me faisais de Tarfaya.

M’encourageant à haute voix, je fermai le véhicule et me dirigeai à pieds vers la première demeure visible, avec le fol espoir d’y trouver de l’aide. Curieusement, la route goudronnée avait disparu pour faire place à une piste sableuse, que j’empruntai d’un pas décidé. Je ne sais combien de temps je marchai, la bouche en feu, les pieds meurtris, sans rencontrer âme qui vive. Quand enfin j’aperçus une ombre humaine qui avançait vers moi. L’homme semblait de stature imposante et d’allure tranquille. Au fur et à mesure qu’il s’approchait, je vis qu’il portait une veste de cuir. Derrière lui, un chien le suivait.

L’homme me fit un grand signe de la main, comme pour me rassurer sur ses intentions. Arrivé à quelques pas de l’endroit où je l’attendais, il dit : »Bonjour, qui que vous soyez, je suis heureux de vous rencontrer, le temps est long ici…mais d’où venez-vous ? Pardonnez mon audace, mais, vu votre accoutrement, j’imagine que vous êtes tombée d’une autre planète ! » Interloquée, je me demandai quelle était la bizarrerie de ma tenue vestimentaire pour qu’il se moque ainsi. C’est alors que je remarquai sa chemise blanche sous la veste d’aviateur, son pantalon trop large rentré à l’intérieur de ses guêtres de cuir. L’animal qui l’accompagnait et que j’avais pris pour un chien, s’avéra être un joli fennec. Devinant ma pensée, l’homme afficha un large sourire et poursuivit : « C’est un renard du désert, je l’ai apprivoisé et j’en suis donc responsable, voyez-vous. Mais dites-moi, où vous dirigez-vous exactement, puis-je vous renseigner ? » Avec un vague sentiment d’improbabilité, je lui répondis :« Je cherche un dénommé Sadate. On m’a dit que je le trouverai à Tarfaya, au café français ».

Il éclata d’un rire presque enfantin :

« C’est bien ce que je pensais, vous venez d’une autre planète ! Je ne connais ni de Sadate, ni de café français et encore moins Tarfaya.

…Ici, vous êtes à Cap Juby ! »…

les sables de l’infini – dominique massa et didier garino (le désert d’aladin)

venise en opalie

– Avis de tempête  à forts coefficients –

– Vigilance orange sur Opalie –

Dans le fracas des lames qui se brisent contre la pierre, dans le grincement sinistre des bois marins. J’entends une musique légère.

Les bouillonnements d’écume sont des ailes de cygne. Le bronze du ciel est dorure. Des oiseaux de feu virevoltent au-dessus de la mer et l’horizon, mystérieux, s’est masqué.

Bravant les éléments perturbateurs, j’avance sur des pointes de satin. La gifle du sable qui tourbillonne a rosi mon visage trop pâle.

Que j’aime cette tempête !

Quelle étrange fantasmagorie que Venise en Opalie !

un sapin devant la mer

Je me souviens de notre premier rendez-vous – car le hasard n’existe pas – comme si c’était hier. Mais jamais je n’aurais imaginé qu’il serait présent à nouveau, toujours au même endroit, un an après…

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« Dr Livingstone I presume ? »

Ce fut la phrase bête qui m’était venue à l’esprit

lorsque je le rencontrai l’hiver dernier.

En l’approchant de plus près je m’étais aperçue

qu’il s’agissait d’un sapin esseulé.

Que faisait-il, posé là, oublié, abandonné ?

Probablement un sapin de trop, un qui dérange …

A moins qu’il ne fut un sapin original,

las de trôner devant une cheminée.

Alors il se serait évadé…

Alors il serait allé voir la mer…

Je m’étais assise près de lui pour lui tenir compagnie

et nous nous racontâmes notre vie.

Il me conta sa forêt, je lui parlai des monts d’Ardèche.

Ensemble nous nous prîmes à rêvasser…

La mer, indifférente, continuait à valser.

Je lui dit qu’il était beau.

Il rougit de plaisir,

alluma ses lumières et fit briller son étoile.

Au loin, des gens s’aimaient,

ou faisaient semblant.

Un navire qui passait nous salua puis disparut dans le soir.

Quelques flocons tourbillonnèrent

et vinrent mourir sur le sable.

Il était tard, on m’attendait.

Le sapin esseulé s’éteignit doucement

Et la mer, indifférente, continua à valser…

………..

A vous qui passez : Joyeux Noël !

 

 

sursaut

Le ciel s’est perdu dans la mer. A moins que ce soit la mer qui s’est perdue dans le ciel. Accoudée au rebord en bois poisseux et luisant de la jetée, le regard dans le flou, je me perds aussi.

Le silence fait mal aux oreilles ; seules résonnent mes pensées. Au travers l’opacité brumeuse qui m’enveloppe, se détachent quelques faibles lueurs en mouvement. Bateaux fantômes fuyant vers ailleurs.

C’est un novembre étrange que celui-ci, doux et gris comme un ventre de chaton, mélancolique comme une sonate de Chopin. Et je n’aime pas Chopin. Comme je n’aime pas la torpeur imbécile qui m’envahit.

Certains me disent « lâche-toi ». Il est difficile de libérer des mots enclavés dans une pudeur pseudo-poétique, sous peine de trahir un personnage. Difficile de franchir la barrière de l’auto-censure, sans risque d’exploser.

Tout n’est qu’eau de rose. Je pose des mots sur la toile comme on offre une boite de bonbons. Acidulés ou sucrés, qui font du bien quand il pleut.

Mais le film n’est pas terminé et on n’extermine pas les démons avec des bonbons…

Sur l’écran gris blanc de l’horizon, se profilent les mots écrits sur la première page : « puisqu’on a décidé de tout se dire, je m’appelle Marie-Louise, Marilou pour les intimes ».  mdajetée2015

des ailes et des ombres

Au sommet de la colline Windows, en partie protégé des regards par un petit bosquet, se dresse fièrement l’ancien moulin. Fantôme couinant à chaque coup de vent, le ventre vide et la tête dans les nuages, il contemple les vagues de blé. Depuis qu’on l’a baptisé « monument historique », il doit bien s’ennuyer, le pauvre vieux…A quoi bon ce titre pompeux, sans le moindre grain à moudre ?

C’est ce que vous conteront les amoureux du patrimoine, ceux qui, une fois l’an,  le photographient, lui caressent le bois, religieusement.

Et le moulin se moque. Car ceux-là ignorent que chaque nuit se déroule une étrange fantasmagorie.

Quand le monde est endormi, que la lune s’est installée confortablement, plus un souffle, plus un bruit… La terre d’Opale retient sa respiration et l’ombre blanche apparaît. Haute silhouette nébuleuse, elle glisse au ras du sol, regarde à droite et à gauche, puis se plante au pied du moulin qui la salue bas. Alors commence le rituel nocturne. L’ombre embrasse l’aile la plus basse et prenant appui sur ses jambes, pousse de toutes ses forces …

Dans un effroyable grincement, le fragile édifice s’ébranle. A l’intérieur, les dents de bois du rouet claquent, les  meules frottent et se mettent à chanter. Euphoriques, les ailes bruissent et tournent, tournent, devant le spectre qui entame une joyeuse danse d’outre-tombe. Témoins de ce curieux manège, les arbres alentours frémissent de plaisir et la lune sourit, amusée.

Et le croirez-vous ? C’est ainsi chaque nuit, depuis que les meuniers ont déserté.

Mais il arrive parfois que les fantômes soient fatigués. A l’aube de ce jour-là, épuisé de sa folle farandole et repu de ses rêves, le fantôme s’est assoupi au pied du moulin.

Un brouillard complice s’est levé sur la campagne pour lui laisser le temps de remettre les choses en ordre avant l’arrivée des visiteurs. Les premiers véhicules se sont garés  le long du chemin creux qui mène à la colline et se dirigent vers le moulin.

C’est alors que surgissant du brouillard, une seconde silhouette nébuleuse accourt, effarée. Tapotant sur l’épaule de son maître,  lui chuchote à l’oreille :

« Venga senor Don Quijote, el dia va a levantarse »….

une écharpe rouge

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Au sommet de la grande arche, Bashung ouvrit la porte bleue, me pria d’entrer en me saluant chapeau bas : « oh Gaby, Gaby, tu n’devrais pas m’laisser la nuit... »  N’osant lui préciser que je n’étais pas Gaby, je le remerciai néanmoins de son accueil et lui assurai que je ne partirai plus la nuit.

A peine avions-nous échangé ces quelques mots étranges que Serge s’interposa : « Marilou, ma lou, c’est toi ? « ….Intimidée, d’une voix famélique je lui répondis : « non je ne suis pas ta Marilou, je suis l’autre... ». Il tira une bouffée de son intemporelle Gitane, fit un rond dans le ciel, me coquina d’un clin d’oeil et dit :  – « ok Milady, no comment ».

Derrière eux, un champ de lavande butinée par des abeilles, s’étendait à perte de vue. Légèrement en apesanteur se profilait une multitude de silhouettes flottantes. Ils étaient tous là, connus, inconnus ou reconnus. Les visages étaient rayonnants, même ceux des corps décharnés.

A leur côté, une ribambelle d’animaux sautillait, rampait, volait.  Chiens, chats, oiseaux, rats, loups et goélands.  J’aperçus Johnatan faire du looping au-dessus de leurs têtes. Il avait enfin réussi à voler plus haut que les autres…

Ivre de tant de bonheur contemplé, je n’entendis pas immédiatement de doux ronronnements qui s’approchaient. Une caresse soyeuse s’enroula autour de mes jambes, me fit frissonner. Baissant les yeux, je vis Charlie et Léo, mes chats fugueurs. Leur poil était un peu roussi et ils dégageaient une étrange odeur de barbecue…Emue, je les assurai du bon souvenir des chats du quartier et les gratifiai de mon rrrrr… humain.

Esquissant quelques pas plus au loin, je croisai l’ombre du petit taureau de Toulouse. En tortillant son écharpe blanche, il s’écria de sa voix caillouteuse : « salut — Ô toi qui que tu sois– il paraît que tu préfères le jazz à la java…ah, tu verras, tu verras… « , puis s’éloigna en claquant des doigts.

L’émotion était à son comble et j’aurais voulu pleurer de joie mais les larmes n’existent pas au paradis, m’avait-on dit…

Tel Ulysse ayant franchi le Styx, je parcourus en traveling la foule des âmes qui m’entouraient, essayant de reconnaître un cher visage du passé. L’espace d’une seconde je crus voir Tonio et Consuelo, bras dessus bras dessous, ce qui me rassura sur leur sort.

J’en étais à ce stade de réflexion lorsque le son d’une trompette me fit sursauter. Le regard exhorbité de Louis Armstrong s’appuya sur moi ; il s’arrêta de jouer, me sourit de toutes ses dents et dit : « what a wonderful world, baby ! »...

Décidément, ce monde me semblait très accueillant. J’en oubliai presque le temps qui courait et le vent d’Est qui s’était levé.

Il faisait frisquet maintenant. Machinalement je cherchai mon écharpe rouge mais elle avait disparu. En me penchant un peu plus, je l’aperçus qui flottait sur la mer, au bas de la falaise.

J’entendis alors la voix de Jimmy : « attention baby, tu vas tomber du lit

! »

cache-cache lunaire

Elle court, elle court, la lune. Elle est passée par ici, elle repassera par là….

Dans la nuit bleu pétrole elle est soudain apparue, ronde et si pleine qu’on l’eût dite engrossée. Quelques tâches de rousseur lui donnaient un air espiègle ; elle avait envie de jouer, c’était certain.

Elle semblait nous attendre, minaudait comme une coquette. Béats d’admiration, nous ne prîmes pas garde à l’itinéraire et au détour d’une rue, tout à coup elle disparut…

Où donc se cachait-elle ? Derrière le beffroi ? Derrière les arbres ? Dans le caniveau ?

Que nenni ! La coquine tentait de se dissimuler, coupée en deux,  par la silhouette longiligne du phare. Ni une ni deux, nous contournâmes le bellâtre pour la retrouver…Mais quel dépit ! Le temps de la rejoindre, elle avait de nouveau disparu ! Le phare semblait se moquer…Nous avions beau chercher, à droite, à gauche, devant, derrière…Aucune face lunaire dans le bleu pétrole de la nuit…

Inquiets, nous nous engageâmes dans le labyrinthe de la ville, guettant la moindre lueur au-dessus des toits….On ne pouvait nous l’avoir volée, c’était impensable !

En guise de réconfort, nous entonnâmes  une chanson qui devait lui plaire, espérant la faire réagir, qu’elle nous fasse un signe…

Et c’est alors que, sans doute flattée d’être ainsi sollicitée, majestueusement, elle redéploya toute sa plénitude au-dessus du pont qui traverse le canal.

Les eaux dormantes se ranimèrent soudain, nous offrant un ballet de mille reflets scintillants. Il se faisait tard et le ciel s’assombrissait. Un peu tristes de quitter notre amie, nous lui jetâmes un dernier regard admiratif.

Généreuse, la lune nous accompagna durant quelques minutes dans le rétroviseur, puis tira sa révérence.