fille au pair – part 1

Le sonneur de Coggeshall

abbey&river

Mes premiers pas sur le sol de la perfide Albion me menèrent à Coggeshall, petite bourgade de l’Essex. Dans le taxi qui m’amenait vers « The Abbey », je découvrais une Angleterre dont je ne soupçonnais pas l’existence. Villages paisibles nichés au creux d’une verdure plus verte que nature. Troupeaux de moutons et silos à grains. Routes caillouteuses et cottages bonbonnières. Du haut de mes dix-sept ans à peine, je réalisais qu’Albion n’était pas que la Pop music. Cependant j’étais encore loin d’imaginer que j’allais plonger hors du temps…

Arrivée devant The Abbey où m’attendaient mes futurs patrons, je demeurai époustouflée par tant de beauté. Une longue bâtisse médiévale au bord d’un ruisseau, accolée à un moulin à eau, entourée de feuillus et gorgée de roses anciennes. J’appris plus tard que cette demeure religieuse avait été occupée par des moines cisterciens du 12è au 16è siècle.

Partiellement détruite en 1541, The Abbey possède encore de nos jours son vieux moulin à eau, sa « guest house » et une partie de sa ferme. Elle est devenue site classé, destiné au tourisme –

Mrs B., propriétaire richissime des lieux, ancien mannequin épouse d’un trader de la « City » m’accueillit en ces mots : « Do you speak English ? » Timidement je répondis : « A little« . De son air pincé, elle répliqua en me tournant le dos : « They all speak a little »

Cet accueil glacial me décontenança mais immédiatement, Mr Smith arriva à la rescousse. Mr Smith s’occupait des chevaux et sa femme gérait l’intendance. Ils me firent visiter les innombrables pièces de la maison, où chaque membre de la famille possédait sa propre salle de bains, sa propre salle de loisirs. L’acajou des meubles, les tapis somptueux, le cristal  et l’argenterie donnaient à l’ensemble un air pompeux qui me déplut. J’appris que mon rôle consistait à assister le fils de la maison, âgé de huit ans, pédant et prétentieux. Je devais également m’occuper d’une fillette de deux ans, livrée à elle-même pendant les nombreuses absences de sa mère.

De mauvaise grâce, je m’acquittais de ma tâche durant quelques semaines. L’ennui me gagnait et dès que j’en avais la possibilité, j’allais rejoindre Mr Smith aux écuries. Alors  il posait sa fourche et asseyait son grand corps maigre sur un banc. Puis il se roulait une cigarette et me contait les histoires et les légendes du pays.

Parmi ces légendes  était celle du moine sonneur. La chapelle de The Abbey ne possédait plus de cloche depuis des siècles, et pourtant elle sonnait de temps en temps. Et lorsqu’elle sonnait, un malheur arrivait aux gens du village. J’écoutais Mr Smith attentivement, mais ses histoires me faisaient doucement sourire. Sauf que…

Ma chambre se situait à l’étage, au-dessus de la roue du moulin, entre celle de la petite fille et une pièce interdite, fermée à clés : la chambre de l’ancêtre mort depuis des décennies. Cette promiscuité ne me dérangeait pas outre mesure, mais je questionnai Mr Smith sur la raison pour laquelle cette pièce était condamnée. Il me raconta que la dernière personne y ayant dormi, en 1878, un certain Malcolm, était passé de vie à trépas un soir où la cloche avait sonné. Le lendemain matin, sa fille découvrant le drame, s’enferma avec la dépouille, y resta trois jours et trois nuits, sans qu’on puisse l’en déloger. Puis elle finit par se poignarder le coeur. Depuis, de nombreux propriétaires occupèrent The Abbey mais aucun n’osa ouvrir la chambre maudite.

Nous étions au mois d’Août et la chaleur était torride. La pleine lune m’empêchait de dormir. J’avais laissé la fenêtre ouverte mais finalement  me décidai à la fermer et à tirer les rideaux. En me levant, j’entendis un son bizarre venant de l’extérieur. Curieuse, je me penchai à la fenêtre et dirigeai mon regard vers la voûte conduisant à la vieille chapelle. Je ne saurais jamais si c’était un rêve ou le fruit de mon imagination, mais ce que je vis me fit trembler d’effroi. Sous la voûte, un moine tirait la corde d’une cloche dont j’entendais distinctement la lente et lugubre sonnerie. Tétanisée, je regagnai mon lit et passai le reste de la nuit, la tête enfouie sous l’édredon.

Au matin, l’odeur des oeufs au bacon de Mrs Smith me réveilla. Je descendis à la cuisine ; elle et son mari avaient un air bizarre. Mr Smith me prit à part et me confia qu’un grand malheur venait d’arriver : le frère de notre patronne s’était tué dans un accident de voiture pendant la nuit…Mon aventure nocturne me revint à l’esprit et j’en informai le brave homme. Il me sourit, puis gravement me dit : « moi aussi j’ai vu le moine et j’ai entendu la cloche cette nuit ».

Dès le lendemain, je téléphonai à une agence de Londres pour trouver un nouvel emploi de fille au pair. Ce fut immédiat. Mais Mrs B. , la patronne de The Abbey, me surprenant en train de préparer ma valise, entra dans une colère folle. Elle me mit à la porte sur le champ et je me retrouvai au poste de police du village. Les policiers, n’osant faire scandale, me prièrent de bien vouloir passer la nuit sur un lit de camp, dans l’unique cellule réservée aux gardes-à-vue. Aimablement, ils m’invitèrent à jouer aux cartes avec eux et me promirent de m’emmener à la gare le lendemain matin, destination Londres.

Dans le  hall de Liverpool Street Station, j’aperçus une jeune femme en mini-jupe, me faisant de grands signes. Ann, ma nouvelle patronne, après m’avoir embarquée dans sa Triumph Spitfire, me questionna tout de go : « which one of the Beatles do you prefer ?« …..

My God ! Sans aucun doute j’avais atterri au coeur du « crazy London« ….

le fantôme troubadour

falaise de nuit

Sur les hauteurs crayeuses de ma planète  erre un fantôme troubadour. Il porte un chapeau noir, une veste sans âge et sans couleur. Ses cheveux longs et blancs flottent en liberté. Il est maigre comme un jour sans pain.

Certains soirs, lorsque la mélancolie s’abat sur Opalie et que la lande s’embrume,  on peut l’entendre qui chante avec le vent. En dressant un peu l’oreille, quelques accords de guitare se mêlent à sa voix. Parfois surgit le son plaintif d’un harmonica.

Alors commence une folle nuit de la nature. L’une de ces nuits qu’on ne peut oublier.

Sous l’éclat de l’astre lunaire, les oyats gémissent, les vagues se tordent de désir et s’épuisent sur le rivage. Les chardons érigent leurs piquants un peu plus haut, les galets se mouillent de volupté. Les coquillages dévoilent leur nacre, s’ouvrent, offerts. Toute la falaise est en émoi.

On dit même qu’une nuée de goélands lui fait une voltige d’honneur chaque fois qu’il apparaît. Même Johnatan, le plus rebelle, délaisse sa lointaine trajectoire, rien que pour le saluer.

Je l’ai aperçu l’autre soir et silencieusement je me suis approchée. Sa haute et maigre silhouette face à l’horizon sans fin, il s’adressait à la mer et  lui chantait : « je t’aime à la déraison ».

La vague déferlante a rougi de plaisir et s’est mise à onduler en rythmant une ballade des sixties.

Je n’osai interrompre cette harmonie, cependant qu’un mot tentait de s’échapper de ma bouche. Le mot insista tant et si bien, que je le laissai s’envoler. Dans un souffle, je murmurai  « merci« .

Le fantôme troubadour s’est alors tourné vers moi. Son regard aussi clair que l’opaline, me pénétra, se posa au plus profond de mon âme et la captura.

Puis il disparut, l’emportant avec lui …