une colline en utopie

Un jour il fallut me rendre à l’évidence, les gens d’ici étaient devenus raisonnables et ennuyeux. Tellement ennuyeux que l’ennui me gagna.

J’avais cherché en vain des pépites dans leurs yeux, des sourires illuminés, des gestes grands et généreux. Je n’avais trouvé que visages fermés, rêves étriqués, regards vides, gestes robotisés. Rien qui me ressemblât.

La tortue qui porte le monde sur son dos ne passait plus depuis fort longtemps. Le phare baobab s’était éteint, le goéland unijambiste s’était envolé, la dernière fleur de bitume avait fané de morosité.

Opalie avait bien changé depuis que la folie s’en était éloignée et elle me désespéra.

C’est alors que j’eus l’idée de rejoindre le fou sur la colline.

De bon matin, je me mis en route, le coeur léger et plein d’espérance. Sûre que nous allions nous entendre lui et moi.

Personne ne lui parle et il ne parle à personne, m’a-t-on dit. Sa différence conviendra donc à ma différence.

Et nous regarderons ceux d’en-bas et nous planterons nos yeux dans les étoiles, et nous ferons le tour du monde allongés sur l’herbe…et nous…

La pente est rude et escarpée. Les pierres qui roulent sous mes pas se gaussent de me voir si allègre. Un bout d’arc-en-ciel flotte encore à l’horizon et se meurt doucement dans les lumières pâles sur la colline.

Déjà je n’entends plus les bruits de l’humanité ; seul me parvient le son d’une cloche dans le lointain. La fraîcheur du vent de hauteur me surprend un peu et je resserre mon écharpe.

A bout de souffle, je lâche mon bâton et j’appuie mon dos sur celui d’un olivier. En bas, s’étalent les verts et les ocres, paisibles. De minuscules toits de tuiles roses forment des tâches impressionnistes, sur lesquelles rampent les nuages.

Je suis seule ici. Aucune trace de folie…

En avançant un peu vers le vide, se dévoile un banc de pierre, isolé. Quelqu’un y a laissé des miettes de pain, sans doute pour les oiseaux, et un cahier bleu.

Sur la première page sont écrits ces mots :

« Ne me cherchez pas ici. J’étais fou de penser que l’on puisse vivre sans vous. Quand vous lirez ces quelques lignes, je serai redescendu de la colline ».

But the fool on the hill
Sees the sun going down
And the eyes in his head
See the world spinning ’round…

Joseph le fou

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Août 1962. Dans sa chambre de l’asile psychiatrique, Joseph dessine des roses sur du papier à lettres. Il a demandé à son ami Paul d’écrire pour lui une lettre à sa mère. Cette lettre dit ceci :

Chère maman,

Je t’écris cette lettre pour te dire que je vais bien. Aujourd’hui je suis allé à l’atelier de menuiserie et on m’a laissé raboter une planche de sapin. Le chef m’a fait des compliments sur mon travail et le docteur a dit que je pourrais bientôt sortir. Tu vois, maman, je vais travailler à nouveau et te fabriquer un beau buffet de cuisine, avec des roses sculptées. Le docteur a dit aussi que si je prenais bien mes médicaments, je n’aurais plus mal à la tête. Mais je n’aime pas quand il me met de l’électricité sur le crâne, ça fait très mal et c’est pour ça que j’ai mal à la tête. Quand je reviens dans ma chambre , chaque fois je vois des éclairs d’orage et je ne peux pas dormir. Pourtant je suis très fatigué et mes jambes ne veulent plus marcher. Alors tout le monde pense que je dors, mais en réalité c’est juste mon corps qui dort, pas ma tête. S’il-te-plaît, maman, dis au docteur de ne plus me faire de l’électricité. L’autre jour, il paraît que j’étais très énervé alors ils m’ont mis la camisole. Je suis resté toute la journée assis par terre, emprisonné dans cette camisole, et j’avais beau crier que j’avais besoin d’aller aux toilettes, personne n’est jamais venu. Alors j’ai fait pipi dans la camisole ; ils n’étaient pas contents. Le soir, ils m’ont fait une piqûre et m’ont libéré, mais ils ont oublié de me donner à manger. Heureusement, Paul m’avait conservé une pomme. Je m’ennuie beaucoup après toi, maman. Je veux rentrer à la maison. Il y a longtemps que tu n’es pas venue me voir. Je sais bien que la dernière fois je n’ai pas été très gentil avec toi, mais je te jure que je ne te frapperai plus. D’ailleurs, après ta visite, ils m’ont dit que tu ne viendrais plus jamais si j’étais méchant ; j’ai bien compris la leçon. Tu sais, je ne suis pas fou, j’ai juste très mal à la tête et c’est pour ça que je suis énervé quelquefois. Ici, il y a beaucoup de fous. Ils sont différents, ils hurlent pour rien, ils se balancent tout le temps. Moi je ne hurle pas, sauf quand je suis énervé. Et puis je ne me balance jamais ; je tape ma tête contre le mur quand j’ai trop mal, c’est tout, ce n ‘est pas grave. Demain il paraît que j’aurai l’autorisation de retourner à l’atelier. J’aimerais bien scier du bois pour commencer ton buffet, mais ils ne veulent pas me donner une scie. Ils disent que c’est trop dangereux. Pourtant, tu le sais toi, maman, que j’ai l’habitude de scier. Le docteur m’a demandé pourquoi j’avais voulu te tuer avec ma scie. Ce n’est pas vrai, je n’ai jamais fait une chose pareille. Pourquoi lui as-tu raconté ça, maman ? J’ai demandé à Paul d’écrire un poème pour toi. Il a commencé, mais il n’a pas encore terminé. Je te l’offrirai quand tu viendras me chercher pour rentrer à la maison. Hier, j’ai vu beaucoup de monde. Je crois qu’ils étaient tous des docteurs car ils avaient des blouses blanches. Ils sont venus dans ma chambre, m’ont fait une piqûre, et m’ont posé des tas de questions. Je n’ai pas tout compris, je crois que j’ai répondu un peu n’importe quoi. Alors ils se sont fâchés, je me suis énervé et ils ont ligoté mes chevilles et mes poignets sur le lit et m’ont fait une seconde piqûre. Pourquoi ne me laissent-ils pas tranquille, maman ? Dis, quand viendras-tu me chercher ? Quand je pose la question au docteur, il répond toujours « bientôt », mais c’est très long bientôt. Paul me lit ses poèmes et moi je dessine des roses. Paul m’a dit que sa mère allait venir le chercher dimanche prochain. Je vais rester tout seul, avec les fous, si toi tu ne viens pas. Chère maman, répond moi s’il-te-plaît, tu ne réponds jamais à mes lettres. Je vais donner celle-ci au docteur, il la postera pour moi. Ma valise est toujours prête, tu vois je ne suis pas fou, maman.

Ton fils qui t’aime,

Joseph.

A l’aube de ses cinquante ans, Joseph attend toujours que sa maman vienne le chercher à l’asile psychiatrique. Le docteur n’a jamais posté ses lettres.

M.D. 2010