crâne végétal

Ce soir j’ai le coeur à Gainsbourg avant qu’il soit Gainsbarre.

La chanson de Prévert a réveillé en moi le souvenir d’un temps que je croyais révolu.

Rien ne meurt jamais tout à fait.

Les feuilles mortes ont été ramassées à la pelle mais l’homme à tête de chou n’a pas bougé de son socle.

Il n’entend rien, ne dit rien, ne voit rien.

Pourtant, comme lors de cette nuit lointaine de mes jeunes années, de son crâne végétal me parvient en boucle sa musique sourde et lancinante …

rupture

femme rails

Je te quitte mon amour.

Je t’aime mais je te quitte.

Y-a-t-il une raison à cela ?

Il y en a une, il y en a cent, il y en a mille.

Torture des nuits sans sommeil, guettant les lueurs de l’aube libératrice. Supplice du manque de toi. Kilomètres parcourus à te chercher. Défaillance, culpabilité.

Te trouver enfin, me précipiter vers toi, m’apaiser.

Ouvrir ton écrin, fébrilement caresser le soyeux de ta tige, humer ton essence. T’allumer et sentir la brûlure en toi, qui me gagne. Poser ma bouche à ton extrémité et aspirer jusqu’à l’ivresse…

Addict, accro, esclave, aliénée. Tu étais mon  refuge, ma terre promise, mon havre de paix.

C’est terminé mon amie, mon amante, mon aimée, je m’envole, je m’en vais.

Bye bye love, sorry angel, je t’aimais oui mais…

une écharpe rouge

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Au sommet de la grande arche, Bashung ouvrit la porte bleue, me pria d’entrer en me saluant chapeau bas : « oh Gaby, Gaby, tu n’devrais pas m’laisser la nuit... »  N’osant lui préciser que je n’étais pas Gaby, je le remerciai néanmoins de son accueil et lui assurai que je ne partirai plus la nuit.

A peine avions-nous échangé ces quelques mots étranges que Serge s’interposa : « Marilou, ma lou, c’est toi ? « ….Intimidée, d’une voix famélique je lui répondis : « non je ne suis pas ta Marilou, je suis l’autre... ». Il tira une bouffée de son intemporelle Gitane, fit un rond dans le ciel, me coquina d’un clin d’oeil et dit :  – « ok Milady, no comment ».

Derrière eux, un champ de lavande butinée par des abeilles, s’étendait à perte de vue. Légèrement en apesanteur se profilait une multitude de silhouettes flottantes. Ils étaient tous là, connus, inconnus ou reconnus. Les visages étaient rayonnants, même ceux des corps décharnés.

A leur côté, une ribambelle d’animaux sautillait, rampait, volait.  Chiens, chats, oiseaux, rats, loups et goélands.  J’aperçus Johnatan faire du looping au-dessus de leurs têtes. Il avait enfin réussi à voler plus haut que les autres…

Ivre de tant de bonheur contemplé, je n’entendis pas immédiatement de doux ronronnements qui s’approchaient. Une caresse soyeuse s’enroula autour de mes jambes, me fit frissonner. Baissant les yeux, je vis Charlie et Léo, mes chats fugueurs. Leur poil était un peu roussi et ils dégageaient une étrange odeur de barbecue…Emue, je les assurai du bon souvenir des chats du quartier et les gratifiai de mon rrrrr… humain.

Esquissant quelques pas plus au loin, je croisai l’ombre du petit taureau de Toulouse. En tortillant son écharpe blanche, il s’écria de sa voix caillouteuse : « salut — Ô toi qui que tu sois– il paraît que tu préfères le jazz à la java…ah, tu verras, tu verras… « , puis s’éloigna en claquant des doigts.

L’émotion était à son comble et j’aurais voulu pleurer de joie mais les larmes n’existent pas au paradis, m’avait-on dit…

Tel Ulysse ayant franchi le Styx, je parcourus en traveling la foule des âmes qui m’entouraient, essayant de reconnaître un cher visage du passé. L’espace d’une seconde je crus voir Tonio et Consuelo, bras dessus bras dessous, ce qui me rassura sur leur sort.

J’en étais à ce stade de réflexion lorsque le son d’une trompette me fit sursauter. Le regard exhorbité de Louis Armstrong s’appuya sur moi ; il s’arrêta de jouer, me sourit de toutes ses dents et dit : « what a wonderful world, baby ! »...

Décidément, ce monde me semblait très accueillant. J’en oubliai presque le temps qui courait et le vent d’Est qui s’était levé.

Il faisait frisquet maintenant. Machinalement je cherchai mon écharpe rouge mais elle avait disparu. En me penchant un peu plus, je l’aperçus qui flottait sur la mer, au bas de la falaise.

J’entendis alors la voix de Jimmy : « attention baby, tu vas tomber du lit

! »

fille au pair – part.3 – émotions

La « little frenchie » gauche et timide avait fait place à une brindille provocante, en cuissardes et micro-jupe. Entre mes sorties « downtown », les balades forestières avec les enfants, les « parties » organisées par Ann et Peter et les émissions « top of the pops« , les jours s’écoulaient à une vitesse impressionnante. Mes progrès en Anglais étaient fulgurants. Je pensais, je rêvais dans la langue de Shakespeare. A tel point que je cherchais mes mots quand un ami français m’appelait au téléphone. Londonienne jusqu’au bout des ongles, je n’imaginais même plus l’existence d’une autre planète…

Un matin, quelqu’un sonna à la porte. Un instant je crus m’évanouir. Non, bien sûr, ce ne pouvait être lui. Il me le confirma en se présentant : Chris, le neveu de la famille, le clone de Mick Jagger ! My God ! A cet instant précis, je sus que mes bonnes résolutions de sagesse s’envoleraient comme plume au vent.  Mais, chut !… je n’en dirai pas plus à ce sujet….

Les Edwin Hawkins Singers chantaient « happy day » et chaque jour était un heureux jour. Et ce jour où je flânais dans Carnaby Street, fut mémorable.

Je m’étais attardée devant une vitrine de chapeaux, hésitant entre un feutre rouge et une capeline emplumée de jaune citron. A ce stade de réflexion, je n’avais pas remarqué la silhouette plantée derrière moi. De l’intérieur de la boutique, les Stones hurlaient  « gimmie shelter » et je ne pus m’empêcher de battre le rythme. A ce moment, je sentis un regard moqueur et je me retournai. Il tira longuement sur sa Gitane en me scrutant de haut en bas et de bas en haut. Puis, en soufflant la fumée dans ma direction, il esquissa un sourire. Monsieur Gainsbourg me tétanisait déjà et j’eus la sensation de rater une  occasion unique de lui avouer mon admiration.

De retour à Muswell Hill, je m’évertuai à évacuer l’émotion du jour. Pendant que les toasts grillaient, les enfants prenaient leur bain et machinalement je lavai quelques tasses qui traînaient…Quand soudain, l’apocalypse !

De la cuisine où je me trouvais, j’entendis un craquement suspect provenant de la salle à manger attenante. Le temps d’essuyer une tasse, et le monde s’écroula….En fait, le plafond de la salle s’écroula…Dans un nuage de plâtre blanc et un bruit effroyable, il s’effondra ! Je restai clouée au sol, bouche bée, un torchon dans une main, une tasse dans l’autre. Si j’avais bougé de cinquante centimètres, je me serais trouvée sous les décombres !

Lorsque le nuage de plâtre s’estompa un peu, j’aperçus la silhouette d’Ann, toute blanche et immobile sur une marche de l’escalier du salon. Les premiers mots qui me vinrent à l’esprit furent : « A so beautiful ceiling, what a pity ! »…

Ce à quoi, imperturbable, elle me répondit : « Oh well, let’s have a cup of tea » !!!

Ah ce flegme britannique 🙂

rouges d’automne

feuille

Un faisan faisait le paon

au bord de la départementale

menant à la forêt domaniale.

Bientôt suivi d’un second faisan

faisant le paon.

Un joli couple de faisans,

vraiment.

Sur une table de ripailles,

ils seraient très décoratifs.

Garnis de pommes bien rôties,

de quelques cèpes bien choisis.

Une, deux, trois, quatre, cinq, six détonations.

Un bruit d’ailes en émoi jaillit des buissons.

Le coucou s’était tu.

Six coups de fusil pour deux faisans imprudents.

Sur les feuilles rousses, rouge sang.

Une promeneuse rêveuse

se promenait sur le sentier

des noisetiers.

Cheveux roux désordonnés

sur fond rougeoyant de septembre.

On eût dit une esquisse

impressionniste.

Un, deux, trois mâles la guettaient.

Un coup de genoux dans les reins,

la mit face contre terre.

Dans les fourrés ils l’entraînèrent.

Les fusils s’étaient tus.

La peur anéantit la douleur

quand ils la retournèrent

pour planter la lame

droit dans le coeur.

Trois prédateurs pour une proie solitaire.

Rouge sang au goût amer.

***