la marche des hérons noirs

Ils sont Pakistanais, Irakiens, Maliens…Ils étaient artisans, commerçants, médecins, enseignants. Ils ont parcouru des milliers de kilomètres. Ils fuient une misère, une politique, une guerre. Beaucoup ont déjà de la famille ou des amis en Angleterre. Aujourd’hui la frontière est fermée mais personne ne leur a expliqué que l’eldorado n’existe plus. Surtout pas les passeurs. Le rêve coûte entre 5000 et 15000 euros.

Plus de dix ans se sont écoulés depuis la fermeture du centre de secours de Sangatte, à quelques kilomètres de Calais. Depuis, rien n’a changé sauf qu’ils sont condamnés à errer, en attendant de traverser le channel. Cela peut durer des semaines, des mois, des années. Aucun gouvernement n’a trouvé de solution. 

La marche des hérons noirs

Au petit matin glacé, ils s’ébrouent, se frottent les côtes, sautillent sur place. La nuit est froide sur le bitume.

Les premiers moteurs ronronnent, font battre leur coeur plus fort.

Un, puis deux, puis trois, puis quatre, s’élancent vers les culs des camions en partance vers l’eldorado.

Au travers de la lumière blafarde des phares, ils courent, éperdus d’espoir. L’un s’accroche entre les essieux des monstres d’acier. Un autre tombe et abandonne, jusqu’au prochain départ…

Un pâle rayon de soleil troue le ciel d’Opalie.

Les hérons noirs, dos courbé, mains dans les poches, entament leur marche. Ils vont errer tout le jour, longue file d’oiseaux égarés dans la ville hostile.

Au milieu de la journée, la nuée tend le bec et avale la soupe qu’on veut bien lui servir, par souci d’humanité.

Puis, ils reprennent leur marche.

Ce matin, deux hérons noirs errent sur la plage. Ils contemplent l’horizon, la terre promise. Trente cinq kilomètres à nager.

Ils se déplument un peu, laissent tomber le superflu sur le sable mouillé. Puis entrent dans la mer…

Le lendemain, deux lignes dans la rubrique des faits divers :

« deux corps échoués au pied des falaises ; ils s’appelaient Massad et Hammaloud ».