fille au pair – part.4 – the dream is over

A l’abri dans ma bulle, je me souciais peu à l’époque de ce qui se passait dans le monde. Plus préoccupée de musique et de fringues que de phénomènes de société, je ne vis pas arriver la fin du rêve.

Je remarquai cependant quelques changements dans l’attitude générale. Le mouvement hippie battait son plein et peu à peu, envahit totalement le coeur de Londres. Les grands rassemblements de Woodstock et de l’île de Wight, l’influence des sectes, les pseudo-gourous, les drogues en tous genre, eurent tôt fait d’assassiner l’insouciance de la génération Pop.

A Hyde Park, des corps avachis et dénudés envahirent les pelouses. Au son de tambourins et de clochettes, des moines bouddhistes dansaient pieds nus dans les rues. Je croisais de plus en plus de regards vides et « Hare Krishna » avait remplacé « The beat goes on »…

D’étranges copies de Jésus Christ m’offraient régulièrement des « trips ». Certains réels, comme une escapade à Katmandou, mais le plus souvent rêves artificiels tout en couleurs psychédéliques, sous prétexte de me faire oublier les horreurs de la vie, la guerre au Vietnam…D’autres essayèrent de m’entrainer dans leur communauté de partage, surtout de sexe.

A ce moment, je réalisai qu’un monde s’écroulait, celui de mon adolescence. Un voile se déchira et pour la première fois je songeai à mon futur. Lucide, la tête bien accrochée sur les épaules, je repoussai toute idée d’adhésion à une quelconque idéologie utopique, fusse-t-elle dans l’air du temps. L’avenir me prouva ensuite que j’avais raison.

Un matin à la radio, je n’entendis pas « happy day ». Paul Mc Cartney annonça officiellement la séparation des Beatles. Pour moi, c’était un « bad day ». Comme la plupart de leurs fans, j’accusais Yoko Ono de sa prise de pouvoir sur John Lennon. Il s’avéra qu’en réalité il ne s’agissait que de discordes bassement matérielles. Let it be….

Le gigot à  la menthe du dimanche, le filet de haddock mariné dans du lait, la dinde à la confiture de myrtille….n’avaient plus le même goût extravagant et délicieux (si si) que d’habitude. Lorsque le fog fit enfin son apparition sur les docks, lorsque Big Ben sonna étouffé, lorsque les parapluies noirs occultèrent mon diaporama multicolore, j’annonçai à Ann et Peter que je passerai le prochain Noël en Opalie…

End of story.

fille au pair – part.3 – émotions

La « little frenchie » gauche et timide avait fait place à une brindille provocante, en cuissardes et micro-jupe. Entre mes sorties « downtown », les balades forestières avec les enfants, les « parties » organisées par Ann et Peter et les émissions « top of the pops« , les jours s’écoulaient à une vitesse impressionnante. Mes progrès en Anglais étaient fulgurants. Je pensais, je rêvais dans la langue de Shakespeare. A tel point que je cherchais mes mots quand un ami français m’appelait au téléphone. Londonienne jusqu’au bout des ongles, je n’imaginais même plus l’existence d’une autre planète…

Un matin, quelqu’un sonna à la porte. Un instant je crus m’évanouir. Non, bien sûr, ce ne pouvait être lui. Il me le confirma en se présentant : Chris, le neveu de la famille, le clone de Mick Jagger ! My God ! A cet instant précis, je sus que mes bonnes résolutions de sagesse s’envoleraient comme plume au vent.  Mais, chut !… je n’en dirai pas plus à ce sujet….

Les Edwin Hawkins Singers chantaient « happy day » et chaque jour était un heureux jour. Et ce jour où je flânais dans Carnaby Street, fut mémorable.

Je m’étais attardée devant une vitrine de chapeaux, hésitant entre un feutre rouge et une capeline emplumée de jaune citron. A ce stade de réflexion, je n’avais pas remarqué la silhouette plantée derrière moi. De l’intérieur de la boutique, les Stones hurlaient  « gimmie shelter » et je ne pus m’empêcher de battre le rythme. A ce moment, je sentis un regard moqueur et je me retournai. Il tira longuement sur sa Gitane en me scrutant de haut en bas et de bas en haut. Puis, en soufflant la fumée dans ma direction, il esquissa un sourire. Monsieur Gainsbourg me tétanisait déjà et j’eus la sensation de rater une  occasion unique de lui avouer mon admiration.

De retour à Muswell Hill, je m’évertuai à évacuer l’émotion du jour. Pendant que les toasts grillaient, les enfants prenaient leur bain et machinalement je lavai quelques tasses qui traînaient…Quand soudain, l’apocalypse !

De la cuisine où je me trouvais, j’entendis un craquement suspect provenant de la salle à manger attenante. Le temps d’essuyer une tasse, et le monde s’écroula….En fait, le plafond de la salle s’écroula…Dans un nuage de plâtre blanc et un bruit effroyable, il s’effondra ! Je restai clouée au sol, bouche bée, un torchon dans une main, une tasse dans l’autre. Si j’avais bougé de cinquante centimètres, je me serais trouvée sous les décombres !

Lorsque le nuage de plâtre s’estompa un peu, j’aperçus la silhouette d’Ann, toute blanche et immobile sur une marche de l’escalier du salon. Les premiers mots qui me vinrent à l’esprit furent : « A so beautiful ceiling, what a pity ! »…

Ce à quoi, imperturbable, elle me répondit : « Oh well, let’s have a cup of tea » !!!

Ah ce flegme britannique 🙂

fille au pair – part.2 – crazy London

Crazy London

Londres me claqua à la figure tel un gigantesque diaporama publicitaire auquel on ne peut échapper.  On m’avait parlé de « fog », de l’austérité architecturale, de la grisaille omniprésente. Je découvrais une cité grouillante de couleurs sous un soleil de plomb. Plongée dans la densité du trafic, encerclée de bus à étage, je me sentais très…basse. Ann conduisait sa Triumph Spitfire avec aisance tout en babillant des mots dont je ne comprenais pas tout le sens. Il m’eût fallu une vision à 360° et un traducteur automatique dans le cerveau pour ingurgiter toutes les informations qui me parvenaient. Une chose était sure : je me trouvais sur une autre planète.

Nous nous dirigions vers Muswell Hill, un quartier résidentiel au Nord de la ville. Du rouge agressif et prédominant de la City, nous passions au vert paisible de la banlieue. Je remarquai de nombreux parcs, un bois, des écoliers en uniforme, l’étrange fourgonnette à trois roues d’un laitier ambulant. Cette dimension humaine me rassura sur mes capacités d’adaptation.

Le  pavillon cossu d’Ann et son mari Peter, ressemblait à un énorme gâteau à la crème, tout rond avec ses bow-windows aux rideaux rose pâle. En ouvrant la porte devant moi, Ann appela : »De Gaulle » le chien, et ses enfants Colin et Zoe. Je fus d’emblée invitée à boire une tasse de thé qui se révéla être plus tard, la première d’une interminable série. J’étais encore loin d’imaginer l’importance de ce breuvage national !

A mon grand étonnement, j’appris que mon travail de fille au pair consistait simplement à ranger la chambre des enfants et à leur préparer le goûter. Le reste du temps m’appartenait complètement. Immédiatement, je pensai : Oxford Street, Piccadilly Circus, Carnaby Street, Marble Arch, London bridge, Abbey Road, Soho, Petticoat Lane, Chelsea, The Marquee Club, Hyde Park….et je réalisai que JAMAIS je n’aurai le temps…..

Le lendemain matin, en ouvrant les yeux sur le papier Laura Ashley de ma chambre, une seule idée m’incita à me lever : downtown, vite ! Ann et les enfants étaient déjà partis pour la journée. Peter m’accueillit avec une nice cup of tea  et une carte du métro.

Ce jour-là je compris la raison pour laquelle les londoniens appellent leur métro « the tube » ! Le plus vieux métro du monde se présenta à moi sous forme d’un entonnoir dont la queue sans fin pénétrait jusqu’au centre de la terre. En comparaison, le terrier du lapin blanc d’Alice n’était que rigolade. Maman, si tu me voyais, je descends en enfer...Tel était mon état d’esprit lorsque je croisai une bande d’humains – du moins c’est ce qu’il me semblait – qui, apparemment revenait d’un carnaval…Enfin, ils remontaient vers la surface, donc il était possible de survivre à l’enfer !

Arrêt Oxford Circus. C’est là que je reçu ma seconde claque en pleine figure en m’apercevant que j’étais invisible ! Avec ma petite jupe noire, mon tee-shirt blanc et ma réserve naturelle, je n’existais pas dans cette joyeuse foule de perroquets Ara. Autour de moi volaient les cheveux au vent, les pattes d’éléphant, les rayures, les pois, les carreaux, le jaune, le vert, le rouge…Et toute cette masse bigarrée ne marchait pas sur les trottoirs ; elle dansait ! Car la musique jaillissait de partout….Prenant mon courage à deux mains, je me glissai au sein de la folle effervescence…

Ce jour-là je parcourus des kilomètres à pieds, au hasard. Je m’imprégnais de cette fureur de vivre, de ce goût de liberté totale, du non-conformisme. Je devenais anglaise de la révolution Pop et cette seule idée me donner des ailes. En chemin je croisai une multitude d’androgynes dont je n’aurais su affirmer le sexe. Londres était un ovni unisexe et je me promis à moi-même de maigrir encore un peu et d’investir dans un chapeau extravagant, afin de mieux coller au décor…

Quand je me rendis compte que j’avais oublié l’heure du goûter des enfants…Je m’engouffrai dans la première station de métro pour rejoindre la banlieue. Le « tube » me parut déjà moins rébarbatif. Et franchissant le portillon, je me surpris à afficher un flegme tout britannique.

Toute la famille était rentrée. Lorsqu’ils m’aperçurent, ils eurent la délicatesse de ne pas me poser de question. Alors, pour me faire pardonner, c’est moi qui leur proposai une « nice cup of tea« .

…à suivre

 

fille au pair – part 1

Le sonneur de Coggeshall

abbey&river

Mes premiers pas sur le sol de la perfide Albion me menèrent à Coggeshall, petite bourgade de l’Essex. Dans le taxi qui m’amenait vers « The Abbey », je découvrais une Angleterre dont je ne soupçonnais pas l’existence. Villages paisibles nichés au creux d’une verdure plus verte que nature. Troupeaux de moutons et silos à grains. Routes caillouteuses et cottages bonbonnières. Du haut de mes dix-sept ans à peine, je réalisais qu’Albion n’était pas que la Pop music. Cependant j’étais encore loin d’imaginer que j’allais plonger hors du temps…

Arrivée devant The Abbey où m’attendaient mes futurs patrons, je demeurai époustouflée par tant de beauté. Une longue bâtisse médiévale au bord d’un ruisseau, accolée à un moulin à eau, entourée de feuillus et gorgée de roses anciennes. J’appris plus tard que cette demeure religieuse avait été occupée par des moines cisterciens du 12è au 16è siècle.

Partiellement détruite en 1541, The Abbey possède encore de nos jours son vieux moulin à eau, sa « guest house » et une partie de sa ferme. Elle est devenue site classé, destiné au tourisme –

Mrs B., propriétaire richissime des lieux, ancien mannequin épouse d’un trader de la « City » m’accueillit en ces mots : « Do you speak English ? » Timidement je répondis : « A little« . De son air pincé, elle répliqua en me tournant le dos : « They all speak a little »

Cet accueil glacial me décontenança mais immédiatement, Mr Smith arriva à la rescousse. Mr Smith s’occupait des chevaux et sa femme gérait l’intendance. Ils me firent visiter les innombrables pièces de la maison, où chaque membre de la famille possédait sa propre salle de bains, sa propre salle de loisirs. L’acajou des meubles, les tapis somptueux, le cristal  et l’argenterie donnaient à l’ensemble un air pompeux qui me déplut. J’appris que mon rôle consistait à assister le fils de la maison, âgé de huit ans, pédant et prétentieux. Je devais également m’occuper d’une fillette de deux ans, livrée à elle-même pendant les nombreuses absences de sa mère.

De mauvaise grâce, je m’acquittais de ma tâche durant quelques semaines. L’ennui me gagnait et dès que j’en avais la possibilité, j’allais rejoindre Mr Smith aux écuries. Alors  il posait sa fourche et asseyait son grand corps maigre sur un banc. Puis il se roulait une cigarette et me contait les histoires et les légendes du pays.

Parmi ces légendes  était celle du moine sonneur. La chapelle de The Abbey ne possédait plus de cloche depuis des siècles, et pourtant elle sonnait de temps en temps. Et lorsqu’elle sonnait, un malheur arrivait aux gens du village. J’écoutais Mr Smith attentivement, mais ses histoires me faisaient doucement sourire. Sauf que…

Ma chambre se situait à l’étage, au-dessus de la roue du moulin, entre celle de la petite fille et une pièce interdite, fermée à clés : la chambre de l’ancêtre mort depuis des décennies. Cette promiscuité ne me dérangeait pas outre mesure, mais je questionnai Mr Smith sur la raison pour laquelle cette pièce était condamnée. Il me raconta que la dernière personne y ayant dormi, en 1878, un certain Malcolm, était passé de vie à trépas un soir où la cloche avait sonné. Le lendemain matin, sa fille découvrant le drame, s’enferma avec la dépouille, y resta trois jours et trois nuits, sans qu’on puisse l’en déloger. Puis elle finit par se poignarder le coeur. Depuis, de nombreux propriétaires occupèrent The Abbey mais aucun n’osa ouvrir la chambre maudite.

Nous étions au mois d’Août et la chaleur était torride. La pleine lune m’empêchait de dormir. J’avais laissé la fenêtre ouverte mais finalement  me décidai à la fermer et à tirer les rideaux. En me levant, j’entendis un son bizarre venant de l’extérieur. Curieuse, je me penchai à la fenêtre et dirigeai mon regard vers la voûte conduisant à la vieille chapelle. Je ne saurais jamais si c’était un rêve ou le fruit de mon imagination, mais ce que je vis me fit trembler d’effroi. Sous la voûte, un moine tirait la corde d’une cloche dont j’entendais distinctement la lente et lugubre sonnerie. Tétanisée, je regagnai mon lit et passai le reste de la nuit, la tête enfouie sous l’édredon.

Au matin, l’odeur des oeufs au bacon de Mrs Smith me réveilla. Je descendis à la cuisine ; elle et son mari avaient un air bizarre. Mr Smith me prit à part et me confia qu’un grand malheur venait d’arriver : le frère de notre patronne s’était tué dans un accident de voiture pendant la nuit…Mon aventure nocturne me revint à l’esprit et j’en informai le brave homme. Il me sourit, puis gravement me dit : « moi aussi j’ai vu le moine et j’ai entendu la cloche cette nuit ».

Dès le lendemain, je téléphonai à une agence de Londres pour trouver un nouvel emploi de fille au pair. Ce fut immédiat. Mais Mrs B. , la patronne de The Abbey, me surprenant en train de préparer ma valise, entra dans une colère folle. Elle me mit à la porte sur le champ et je me retrouvai au poste de police du village. Les policiers, n’osant faire scandale, me prièrent de bien vouloir passer la nuit sur un lit de camp, dans l’unique cellule réservée aux gardes-à-vue. Aimablement, ils m’invitèrent à jouer aux cartes avec eux et me promirent de m’emmener à la gare le lendemain matin, destination Londres.

Dans le  hall de Liverpool Street Station, j’aperçus une jeune femme en mini-jupe, me faisant de grands signes. Ann, ma nouvelle patronne, après m’avoir embarquée dans sa Triumph Spitfire, me questionna tout de go : « which one of the Beatles do you prefer ?« …..

My God ! Sans aucun doute j’avais atterri au coeur du « crazy London« ….