colours through the trees

bateau jardin

Le premier matin du premier jour, l’aube avait peint l’horizon de bleu lavande.  Un chat gris se prélassait sur les tuiles du cabanon. Encore mouillé de la nuit, le jardin sentait bon les embruns. A cette heure, le vent n’était pas levé.

Le regard myope encore indécis, je m’interrogeai sur cette masse longitudinale que j’apercevais au loin, au-dessus des arbres. La forme glissait dans le ciel, lentement et sans bruit, comme suspendue sur un rail invisible.

En observant attentivement, je vis une multitude de loupiotes scintiller telles des étoiles pâlissantes, puis se faufiler au-travers des branches du prunus. Le merle qui chantait ne semblait nullement en être dérangé.

Etait-ce un OVNI ? Allais-je vivre une rencontre du 3ème type ? Etait-ce le traineau du Père Noël, égaré loin de sa Laponie ? Non, la date était passée.

Fortement intriguée, je chaussai mes lunettes. Quelle ne fut pas ma stupéfaction de constater que cette étrange apparition n’était autre qu’un ferry sur la mer, au dernier plan de mon décor, par-delà la plaine…

Depuis ce premier matin du premier jour, j’aime à conter que dans mon jardin, passent les bateaux…

Just for fun, and for Jimmy.

le fantôme troubadour

falaise de nuit

Sur les hauteurs crayeuses de ma planète  erre un fantôme troubadour. Il porte un chapeau noir, une veste sans âge et sans couleur. Ses cheveux longs et blancs flottent en liberté. Il est maigre comme un jour sans pain.

Certains soirs, lorsque la mélancolie s’abat sur Opalie et que la lande s’embrume,  on peut l’entendre qui chante avec le vent. En dressant un peu l’oreille, quelques accords de guitare se mêlent à sa voix. Parfois surgit le son plaintif d’un harmonica.

Alors commence une folle nuit de la nature. L’une de ces nuits qu’on ne peut oublier.

Sous l’éclat de l’astre lunaire, les oyats gémissent, les vagues se tordent de désir et s’épuisent sur le rivage. Les chardons érigent leurs piquants un peu plus haut, les galets se mouillent de volupté. Les coquillages dévoilent leur nacre, s’ouvrent, offerts. Toute la falaise est en émoi.

On dit même qu’une nuée de goélands lui fait une voltige d’honneur chaque fois qu’il apparaît. Même Johnatan, le plus rebelle, délaisse sa lointaine trajectoire, rien que pour le saluer.

Je l’ai aperçu l’autre soir et silencieusement je me suis approchée. Sa haute et maigre silhouette face à l’horizon sans fin, il s’adressait à la mer et  lui chantait : « je t’aime à la déraison ».

La vague déferlante a rougi de plaisir et s’est mise à onduler en rythmant une ballade des sixties.

Je n’osai interrompre cette harmonie, cependant qu’un mot tentait de s’échapper de ma bouche. Le mot insista tant et si bien, que je le laissai s’envoler. Dans un souffle, je murmurai  « merci« .

Le fantôme troubadour s’est alors tourné vers moi. Son regard aussi clair que l’opaline, me pénétra, se posa au plus profond de mon âme et la captura.

Puis il disparut, l’emportant avec lui …

matin nouveau

mer et pluie

Il était une fois, une coquille de noix qui bondissait sur la crête des vagues.

Tel un ballon de baudruche, ballotée par les remous des courants contraires, elle apparaissait puis disparaissait sous les flots, inlassablement. D’énormes tentacules la tiraillaient sans répit vers l’abîme, et l’épuisaient.

Aveuglée par le sel de ses yeux mêlé au sel de la mer, elle ne distingua bientôt plus le rivage. L’horizon n’était plus qu’un minuscule point d’interrogation sur fond d’inévitable crépuscule.

Les vagues riaient, croyant à un jeu.

Ce long manège dura une éternité. Une éternité qui l’avait vidée de toute émotion.

Eparpillées autour de son corps, les pages d’un livre s’étaient désagrégées. Les mots pâlissant ne formaient plus que tâches d’encre délavées et informes. Elle aurait voulu en éprouver de la mélancolie, mais non.

Quant enfin, un matin inattendu, la mer s’apaisa.

Les tentacules des profondeurs avaient lâché prise et un doux ressac la ramenait au rivage. Elle ouvrit les yeux et ce qu’elle vit accrocha un sourire radieux à son visage mouillé. La plage étalait ses franges blondes sous un soleil nouveau. Une brise légère berçait les oyats sur la dune et les goélands s’étaient remis à valser.

Posé timidement sur le sable, un livre tout neuf l’attendait.

Un livre revêtu de blanc, parsemé de mots ronds et joyeux. Un livre avec des fenêtres par lesquelles on pouvait apercevoir les champs de blé, un coin de bleu, des brassées de fleurs et des milliers d’oiseaux. Un livre sans prétention et sans fioriture, authentique.

Authentiquement authentique.

Alors Loupalie se prit à rêver à un Eden qui ressemblerait à la tendresse.