mascarade

Au grand bal de la Commedia, j’ai soulevé le masque de chacun des figurants.

Sous le masque imperturbable, une colère bouillonnait.

Sous le sourire bienveillant se cachait une profonde tristesse.

Sous le masque provocateur se nichait la timidité.

Sous un masque grognon jaillit un coeur d’or.

Puis sous un masque beau parleur, des mensonges déferlèrent.

Enfin sous le masque flatteur, une hypocrisie perfide et hideuse me mordit.

Pauvres clowns…

J’aurais pu continuer ainsi et faire le tour de la terre. Mais lasse de cette mascarade, je m’assis dans un coin.

Ne trouvant aucun miroir à la ronde pouvant me renvoyer mon image, je tentai d’ôter mon propre masque afin de me regarder en face.

Hélas il me collait si bien que j’en arrivai à m’arracher la peau du visage.

Un petit enfant sans masque, qui passait par là, m’interpella : « tu saignes, madame« .

Alors je repositionnai mon masque quotidien et lui souris avec les yeux.

âme, ma soeur âme

parallèles

« L’âme est une lyre dont il faut faire vibrer toutes les cordes » – George Sand –

Au-delà de la fusion des corps, les âmes parfois s’enflamment. S’écartant de leurs vies en parallèles, elles font l’école buissonnière et prennent un chemin de traverse.

Là où se joue une étrange symphonie, aux accords parfaits.  Elles s’observent le temps d’une mesure, en déchiffrent les notes, poussent un soupir.

Puis elles se dénudent, s’enlacent et ne se défont plus. Leur vibration crépite et brûle telle la flamme originelle.

Jusqu’au désir impétueux de la chair.

Les âmes alors, apaisées, se délectent du reflet de leur miroir.

passé minuit

Léa entr’ouvre ses lèvres et d’un geste assuré, colorie de carmin la courbe pulpeuse et accentue le creux de l’ange. Puis elle applique un baiser sur la surface lisse et froide du miroir, laisse une légère trace du superflu. Ce soir est le grand soir. Rien ne saurait être laissé au hasard.

Elle resserre un peu les deux peignes de nacre qui relèvent ses lourdes mèches d’ébène et appose quelques gouttes de Soir de Paris sur sa nuque nue. La voix de Sarah Vaughan s’étiole un peu, il faudra penser à remplacer le diamant du tourne-disques.

Etendues sur le couvre-lit satin, la robe noire et la robe rouge attendent sa décision finale. Mais Léa hésite encore. Laquelle préférera-t-il ? La sobriété indécente de la noire ou la légèreté vaporeuse de la rouge ? Tour à tour, elle les fait glisser le long de son corps et scrute son image. Ils danseraient, ce soir. Et déjà, elle imagine ses mains posées au creux de ses reins.

Sans avoir encore décidé, elle les repose toutes les deux et retire de la pochette cellophane, la paire neuve de bas nylon. Lentement elle déroule un bas sur sa jambe tendue, prenant soin d’en bien centrer la couture sur le mollet. Un instant elle s’en veut de ne pas avoir prévu une paire de rechange, au cas où.

Léa ignore l’endroit où il la conduirait ce soir. Mais qu’importe puisqu’elle ne verrait rien d’autre que lui…

Il est passé minuit, il ne tardera plus. Quand soudain retentit la sonnerie stridente du téléphone. Léa sursaute et l’un de ses ongles accroche son bas. Il ne viendra pas ce soir. Un empêchement, un imprévu, il est désolé. Mais ce sera pour une autre fois…

Comme toutes les fois, Léa ôte son maquillage, ses peignes de nacre et s’enfouit le visage sous la masse lourde de ses cheveux d’ébène.

Au pied du lit, un bas a filé, comme filent les rêves.