un sapin devant la mer

Je me souviens de notre premier rendez-vous – le hasard n’existant pas – comme si c’était hier. Mais jamais je n’aurais imaginé qu’il serait présent à nouveau, toujours au même endroit, un an après…

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« Dr Livingstone I presume ? »

Ce fut la phrase bête qui m’était venue à l’esprit

lorsque je le rencontrai l’hiver dernier.

En approchant sa silhouette je m’étais aperçue

qu’il s’agissait d’un sapin esseulé.

Que faisait-il, posé là, oublié, abandonné ?

Probablement un sapin de trop, un qui dérange …

A moins qu’il ne fut un sapin original,

las de trôner devant une cheminée.

Alors il se serait évadé…

Alors il serait allé voir la mer…

Je m’étais assise près de lui pour lui tenir compagnie

et nous nous racontâmes notre vie.

Il me conta sa forêt, je lui parlai des monts d’Ardèche.

Ensemble nous nous prîmes à rêvasser…

La mer, indifférente, continuait à valser.

Je lui dis qu’il était beau.

Il rougit de plaisir,

alluma ses lumières et fit briller son étoile.

Au loin, des gens s’aimaient,

ou faisaient semblant.

Un navire qui passait nous salua puis disparut dans le soir.

Quelques flocons tourbillonnèrent

et vinrent mourir sur le sable.

Il était tard, on m’attendait.

Le sapin esseulé s’éteignit doucement

Et la mer, indifférente, continua à valser…

__________

A vous qui passez

Joyeux Noël !

 

 

 

la véritable histoire du père Noël

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A ne pas raconter aux enfants….

Après sa journée de labeur, chaque soir du mois de Décembre, le vieux monsieur de Laponie se tord de rire devant sa télévision. Pour rien au monde il ne manquerait toutes ces publicités qui montrent ses sosies dans chaque pays. Des maigres, des gros, des jeunes, des vieux, des pères Noël en moto, en hélicoptère, déguisés en vert, en jaune, en bleu….Et même certains affublés d’une « mère Noël » ! Comme si sa femme accepterait de le suivre, elle qui est si casanière ! …

Non, il n’en est rien de tout cela. Voici comment l’histoire a commencé.

Il y a bien longtemps, l’arrière arrière arrière grand-père du vieux monsieur de Laponie, trouvait la nuit polaire bien longue et s’ennuyait. Il s’était alors mis en tête de fabriquer des jouets puis de les distribuer à tous les enfants de son petit village finlandais. En échange, les parents lui offriraient sans doute des victuailles, pour lui et son troupeau de rennes. Ils lui couperaient son bois, car lui se sentait fatigué pour une telle besogne.

Et c’est exactement ce qui arriva. ….Cette heureuse initiative avait un si grand succès que les années suivantes, ce brave homme dut appeler les jeunes du village pour lui donner un coup de main.

Cette fabrique artisanale avait pris une grande ampleur car elle avait fait écho dans les villages voisins et tous les enfants réclamaient leur jouet à l’approche de Noël. Bientôt, l’ancêtre dut organiser des livraisons. Alors il mit six de ses rennes à contribution et remplit son traineau avec les paquets cadeaux contenant les précieux trésors. Puis il partait la nuit du 24 Décembre, emmitouflé dans son manteau de laine rouge, sa fourrure d’ours sur les genoux.

« Ho ho ho », criait-il à l’entrée de chaque village, afin de freiner son attelage. Les enfants l’entendaient et les petits coeurs battaient d’émotion, se demandant quelle serait leur surprise. Les parents préparaient parfois du vin chaud pour le vieillard ; ils le trouvaient bien courageux de se promener la nuit par moins 30 degrés, rien que pour le plaisir des enfants…
C’est ainsi que naquit la tradition.

Vers les années cinquante, des touristes américains eurent l’idée saugrenue de partir en vacances en Laponie. Après avoir éprouvé les sensations du traineau sur les immensités neigeuses, après avoir admiré les élevages de rennes, après avoir frissonné au chant des loups, ils visitèrent l’atelier des jouets et furent émerveillés. Le guide de l’agence touristique leur expliqua l’historique. Et naturellement, dès leur retour en Amérique, l’idée d’en faire un business se répandit très vite.

Le vieux monsieur de Laponie fut très étonné de son succès grandissant. Bientôt il commença à recevoir des tonnes de courrier en provenance de la planète entière. Ne parlant que le Finnois, il ne comprenait rien à toutes ces langues étrangères et dut embaucher un traducteur. Sur chaque enveloppe était écrit « père Noël » ou bien « Christmas father » ou encore « joulupukki » et ces appellations le faisaient bien rire.

Des enfants de tous pays lui écrivaient des lettres pleines de gentillesse, qui s’avéraient être de véritables bons de commandes pour des jouets. Le vieil éleveur de rennes ne se sentait pas le cœur de les décevoir et créa une véritable usine de fabrication, au milieu des sapins. Il embaucha comme ouvriers, tous les lutins de la forêt. Et comme il se faisait très vieux et fatigué, il eut la sagesse d’enseigner le métier à son fils, qui lui-même apprit le métier à son propre fils.

Les années, les décennies passèrent… Le petit village finlandais prospérait car chacun tenait un rôle important dans la fabrique de jouets : bûcherons, ébénistes, sculpteurs, peintres, magasiniers, tous travaillaient pour la même cause. Bientôt, l’usine tourna toute l’année, faisant vivre la population à un rythme effréné.

Aujourd’hui, le vieux monsieur de Laponie est le septième de sa génération. Chaque année au mois de Décembre, les lettres lui parviennent et le traducteur lui explique les commandes. Cependant, il lui est très difficile de satisfaire les enfants de notre époque ; ceux-ci lui demandant des choses impossibles, des jouets qu’on ne peut fabriquer avec du bois !

Il est loin le temps où son ancêtre sculptait minutieusement ses pantins et ses tambours pour les enfants du village…Désormais il est contraint de passer commandes à des prestataires japonais ou chinois, afin de fabriquer les jeux sophistiqués qu’il ne connait pas, sauf en publicité à la télévision.

Lorsqu’ il regarde les émissions célébrant sa notoriété, il est un peu triste de voir toutes ces mascarades, ces montagnes de jouets qui finiront dans les poubelles. Le vieux monsieur de Laponie est dépassé par les évènements. Le progrès va trop vite pour lui ; les enfants grandissent trop vite. D’ailleurs, les enfants existent-ils encore ? Il se le demande parfois…

Un jour de grand blues, il songea à se reconvertir et à fermer l’usine de jouets ; mais les lutins se révoltèrent et menacèrent de se syndiquer. Les habitants du village manifestèrent leur désaccord en encerclant l’usine.

Même les rennes tapèrent violemment du sabot. Car il faut les voir, comme ils piaffent d’impatience tous les 24 Décembre avant de s’envoler dans la nuit étoilée, au-dessus des villes et des villages de la terre entière…

Face à une telle pression, un tel désarroi, un si beau témoignage d’amour, le père Noël se dit : « Je ne peux détruire une si belle légende »…

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et pendant ce temps…en Laponie

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Conte de Noël à ne pas lire à n’importe qui.

Il ne comprenait plus grand chose au monde d’aujourd’hui. Les enfants de tous pays continuaient à lui envoyer des dessins attendrissants. Mais en retour, leurs souhaits exigeants le laissaient perplexe. Il y a bien longtemps que l’atelier de jouets était fermé, la technologie l’ayant dépassé. Les lutins s’étaient retrouvés au chômage et les rennes prenaient du poids, faute d’exercice. Le père Noël n’était plus qu’une boite postale.

Très fatigué, le vieil homme reposa ses lunettes sur la table, étendit la peau d’ours synthétique sur ses jambes et ferma les yeux. La chaleur aidant, il ne tarda pas à s’assoupir dans son fauteuil et s’envola vers son rêve préféré…

…Le désert de la toundra enneigée étincelle de mille feux sous l’aurore boréale qui danse. Il a cinq ans et ne comprend pas l’univers que son grand-père lui décrit. Bien loin d’ici, le soleil se lève chaque matin, les champs sont couverts de fleurs, les enfants courent pieds nus sur les plages. Il paraît même que dans ces contrées lointaines, des fruits poussent sur les arbres ! Des fruits que le soleil a gorgé de sucre…L’enfant peine à imaginer ce que tout cela peut être…

…jusqu’à ce jour exceptionnel où il découvre le mystérieux paquet devant la cheminée. La famille réunie autour de lui, affiche une mine enjouée et tous semblent très curieux de savoir ce que cache le papier kraft enrubanné de rouge. Le petit garçon, encouragé, ouvre le paquet et s’émerveille sans trop comprendre. D’un doigt timide il caresse le renne en bois sculpté, qui tire un traîneau miniature. Mais ce qui le fascine, c’est cette boule orange posée sur l’attelage ; qu’est-ce donc que cet étrange cadeau ? C’est alors que, rayonnant de plaisir, son grand-père lui affirme :  » ceci est un morceau du soleil, sucré et juteux ; tu peux le manger » …

A ce joli souvenir, le père Noël sourit dans son sommeil. Le seul présent qu’il ait reçu en ce monde fut à n’en point douter, le plus merveilleux …un morceau du soleil….

all you need is a plum-pudding

plum puddingCa y est, il neige sur WordPress. Ca sent Noël…Non, je ne répèterai pas que je déteste Noël, ses orgies de nourriture et de cadeaux. Noël pour moi, c’est un parfum d’Angleterre, une chanson des Beatles et le famous Plum-pudding !

Le plum-pudding (ou Christmas pudding), c’est ma madeleine de Proust à moi, le dessert que préparait ma grand-mère, plusieurs semaines avant Noël.  Opalie ne se situant qu’à une trentaine de kilomètres des white cliffs of Dover, il était tout à fait naturel que ce pudding deviennent le dessert traditionnel chez nous aussi.

Le plum-pudding, c’est comme le couscous. Chacun y va de sa petite recette et on en trouve de nombreuses sur le web. Je ne résiste pas à vous présenter celle de ma grand-mère, la seule, la vraie.

Ok ?  Let’s go !

Ingrédients : 500 g. de farine, 200 g. de gras de boeuf (ou margarine pour les vegan),  250 g. de raisins Corinthe, 250 g. de raisins Malaga (à épépiner), 250 g. de raisins Sultana ou Smyrne, 250 g. de fruits confits (Angélique, écorces d’orange et citron), 150 g. d’amandes, 150 g. de cassonade, 1 cuillère à café de 4 épices, 3 cuillères à soupe de cannelle, 1/2 cuillère à café de gingembre en poudre, 1 quart de noix de muscade râpée, le jus d’1 orange, 2 œufs, 1 grosse tartine de pain et du Rhum.

Préparation de la veille :  Équeutez tous les raisins, épépinez les raisins Malagas, coupez finement les fruits confits et concassez les amandes. Mettez le tout dans un grand saladier avec la cassonade et les épices, mouillez avec 1 verre de rhum. Mélangez et laissez macérer un jour au frais. Remuez de temps en temps. – Hum, ça sent bon !

Préparation du jour : Ajoutez dans le saladier les oeufs battus, le jus d’orange, la farine, le gras fondu,  la tartine de pain mouillée et émiettée.

Pétrissez le tout longuement (pour éviter que ça colle aux doigts, enfarinez-les). La pâte doit avoir la consistance d’une bouillie très épaisse. Si elle est trop sèche, ajoutez un peu d’eau ou de jus d’orange. Formez une grosse boule.

Prenez un grand linge propre d’environ 50x50cm (torchon ou taie d’oreiller). Etendez-le sur la table et farinez le. Déposez la boule de pâte au milieu et relevez les bords du linge, de façon à former une aumonière. Serrez fortement le tissu à l’aide d’une ficelle.

Cuisson :  comptez une heure à la livre. Plongez la boule emmaillotée dans une grande marmite d’eau froide (l’eau doit couvrir le haut du pudding). Portez à ébullition puis laissez mijoter. Au besoin, ajoutez de l’eau chaude en cours de cuisson.

Une fois la cuisson terminée égouttez le plum-pudding et posez-le sur un plat résistant à la chaleur. Ôtez la ficelle et dégagez-le délicatement du torchon. Retournez-le et mettez-le au frais (il peut se garder plusieurs semaines, voire plusieurs mois).

Lors de cette opération, le plum-pudding, comme les shampoings colorants, va prendre une couleur de plus en plus foncée ! Pas d’inquiétude, c’est normal.

Le jour J, c’est à dire à Noël, faites-le tiédir quelques minutes au micro-ondes et préparez la sauce au rhum ! – Les Anglais utilisent plutôt un « Brandy butter » mais ici nous sommes en Opalie, n’est-ce pas ?

Sauce au rhum :  Faites fondre 50 g. de beurre dans une casserole . Ajoutez-y 2 cuillères à soupe de cassonade, mélangez bien puis ajoutez un bon verre de rhum.

Creusez un trou au milieu du plum-pudding, y déposez 3 sucres. Puis, versez-y un peu de rhum chaud.

Eteignez les lumières et flambez ! Puis servez avec la sauce !

Enjoy !

le noël d’Elliot

petit prince sous la neige

Il régnait une étrange atmosphère depuis quelques jours dans les rues de la ville. Les vitrines des magasins semblaient toutes avoir subi une tempête de neige alors que le temps était sec et ensoleillé. Les animaux automates de la forêt synthétique étaient revenus comme chaque année, pratiquer les sports d’hiver sur des pistes artificielles. Les boules de Noël avaient ressurgi de leurs écrins, concurrencées par les fontaines ruisselantes de leds. Les monuments historiques, drapés d’or et d’argent, se sentaient un peu ridicules. La ville attendait l’évènement de l’année, non sans appréhension.

Elliot, du haut de ses cinq ans, contemplait cette abondance de couleurs et de lumières avec ravissement et traînait un peu les pieds. Karen le pressa d’avancer un peu plus vite et ils se trouvèrent bientôt devant la porte du grand magasin de jouets. Un  jeune vieux monsieur tout vêtu de rouge, salua le garçonnet et lui tendit une papillote de chocolat. « Il est gentil, pensa Elliot, mais j’ai plein de bonbons à la maison, je n’en ai pas besoin « . Poli, il remercia et détourna le regard.

Un peu confuse, Karen l’entraîna rapidement à l’intérieur du magasin, « pour donner des idées au père Noël » avait-elle précisé. Ils commencèrent par le rayon des peluches ou s’amoncelaient mille animaux aux drôles de couleurs. Au-dessus de la pile, un énorme ours polaire se dressait sur ses pattes arrière, tournait la tête et ouvrait la gueule en montrant les crocs. Elliot aimait beaucoup les peluches, même si sa chambre en était déjà remplie, il ne pouvait s’empêcher de les toucher, les embrasser, les serrer fort contre lui. Il saisit un bébé phoque, lui chatouilla les moustaches et lui fit un baiser sur le museau. Son esprit vagabondait déjà sur la banquise et il enfouit son visage dans la douce fourrure blanche, pour se protéger du blizzard.

Karen sourit, voyant son fils déjà embarqué dans ses rêves. Elle l’incita doucement à continuer la visite et ils se dirigèrent vers le rayon des jouets « pour garçons de 4 à 7 ans ». Du monde tendre des peluches, on passait à quelque chose de beaucoup plus sérieux ! Jeux de construction, de stratégies, reproductions de vaisseaux spatiaux, armes laser… Les mains dans les poches, Elliot parcourait les rayons d’un regard évasif. A l’école, ses camarades parlaient tous de « tablettes » mais maman lui avait dit que le père Noël ne fabriquait pas ce genre de jouet.

La visite du grand magasin dura longtemps. Une foule de parents et d’enfants avait déferlé depuis l’arrivée d’Elliot et de Karen. Chacun s’émerveillant des trésors tous plus sophistiqués les uns que les autres. Dehors il faisait nuit et le père Noël à la porte, en rupture de papillotes, tapait des pieds et soufflait dans ses mains pour se réchauffer, pressé de rentrer chez lui.

Elliot en avait vu assez ; il souhaitait retrouver le calme de la maison et ses cahiers de dessin. Karen aussi était pressée de rentrer ; son fils n’avait manifesté aucun souhait particulier et elle se sentait dépitée. En son for intérieur, elle maudit la terre entière d’avoir inventé Noël.

Sur le chemin du retour, ils longèrent l’avenue bordée de platanes enguirlandés avant d’arriver à la place du carrousel. C’est alors qu’Elliot aperçut un spectacle qui le paralysa : une scène de crèche vivante, en plein air, sur le podium du kiosque à musique. Le boeuf et l’âne ruminaient du foin à côté d’un berceau de bois. Se tenant par la main, un homme et une femme contemplaient avec amour, un bébé endormi. Derrière eux chantait un choeur d’anges aux ailes dorées. La scène entière baignait dans la lumière chaude de flambeaux tenus par des enfants.

Elliot admirait la scène avec un sentiment confus de curiosité mêlé de tristesse. Il ne connaissait pas les personnages de la crèche, personne ne lui en avait jamais parlé. Ce qu’il remarqua le plus, c’était la trinité que formaient Marie, Joseph et l’enfant Jésus, et il repensa que lui et sa maman n’étaient que deux.

Karen le sortit de sa rêverie : « allons Elliot, il est tard, j’ai plein de choses à faire, dépêchons-nous ! »

Gulliver le chat, les attendait devant sa gamelle vide, réclamant ses croquettes. Karen se débarrassa de ses chaussures et alluma la télé, machinalement, comme tous les soirs. Puis tout en composant un numéro de téléphone sur son portable, elle sortit une pizza du réfrigérateur et la mit au four. Après avoir donné ses croquettes au chat, Elliot s’assit sur la moquette du salon, devant l’écran, sans vraiment regarder. Il restait pensif.

« Viens manger mon chéri » dit Karen. La pizza était prête, les deux couverts dressés, Gulliver sur une chaise qui se léchait les babines. Elliot commença à manger sa part de pizza puis, s’arrêtant un instant :

dis maman, c’était qui les gens avec la vache et l’âne ?

– un boeuf, mon chéri, c’était un boeuf, pas une vache

– ah oui ? et le monsieur avec la dame, c’était qui ?

– Joseph, le papa de Jésus

– tu les connais ?

non, pas vraiment, mais je peux te raconter leur histoire si tu veux

– oh oui, raconte !

eh bien, Marie et Joseph vivaient il y a très longtemps, dans un pays lointain ; ils attendaient un enfant

et puis ?

– et puis, la naissance de leur enfant approchant, ils durent s’enfuir dans le désert car le roi de ce pays voulait tuer tous les petits garçons nouveaux-nés

pourquoi ?

– je ne sais plus exactement, je crois que quelqu’un avait prédit que leur enfant serait le fils de Dieu et qu’il allait prendre le pouvoir

– je ne comprends pas bien maman ; c’est qui Dieu ?

Karen ne trouvait pas de réponse. Elle n’avait jamais cru en quelque Dieu que ce soit et n’était pas préparée à expliquer les religions à son fils. Elle décida de changer de conversation.

dis moi mon chéri, voudrais tu que nous écrivions une lettre au père Noël ?

– oui, je veux bien, mais c’est toi qui écris maman ?

– pas de problème, allez, prenons du papier….

Abandonnant les restes de pizza à Gulliver, la mère et le fils s’installèrent côte à côte dans le canapé.

alors dis-moi Elliot, que voudrais-tu commander au père Noël ?

– je ne sais pas

– tu as vu tous les beaux jouets au magasin, de quoi as-tu envie ?

– j’ai beaucoup de jouets, maman

bien sûr, comme tous les petits garçons, mais je suis certaine que tu en aimerais encore plus…

– moi j’ai envie d’autre chose

quoi donc ?

un papa, comme Joseph…

Karen avait l’habitude des interrogations de son fils sur l’existence de son père. Depuis qu’il allait à l’école, il n’arrêtait pas de demander la raison pour laquelle aucun papa ne venait jamais le chercher à la sortie…Généralement elle trouvait toujours une explication plausible, mais cette fois elle ne savait que répondre.

Elliot, je t’ai déjà dit que ton papa était en voyage, très loin, et qu’il ne pouvait venir nous voir pour le moment

– c’est où très loin ?

en Irak ! (c’était le premier pays auquel elle avait pensé)

mais si je demande au père Noël, peut-être qu’il pourra aller le chercher ?

Désespérée, Karen commença à écrire : « Cher père Noël, je m’appelle Elliot et j’ai été bien sage cette année. Il y a beaucoup de jouets qui me plaisent au magasin mais j’aimerais mieux que tu ailles chercher mon papa en Irak. Si ce n’est pas possible, je serais content quand même si tu m’apportes les jouets que j’ai vus. Il n’y a pas de cheminée chez nous, alors il faudra que tu passes par la fenêtre du salon. Je te laisserai un morceau de bûche au pied du sapin. Elliot. »

Elle lut la lettre, un peu hésitante sur le contenu qu’elle avait arrangé à sa manière.

alors, ça te va comme ça ?

– oui, c’est bien maman, j’espère qu’il va chercher mon papa….

Karen ne répondit pas et mit la lettre dans une enveloppe après avoir aidé Elliot à écrire son prénom au bas de la page.

Le père d’Elliot était loin, effectivement, mais c’est elle qui l’avait voulu. Parfois elle y songeait en se disant qu’elle avait sans doute privé son fils d’une présence masculine et se culpabilisait un peu. Cependant, sa vie lui plaisait mieux ainsi ; elle n’avait nul besoin d’un compagnon en pointillé, incapable d’assumer son rôle. Son métier de commerciale lui apportait grande satisfaction, elle avait beaucoup d’amis et selon elle, Elliot ne manquait de rien.

Il était tard et ils allèrent se coucher. Gulliver prit sa place habituelle sur la couette du lit de l’enfant et Karen s’endormit en lisant.

Le soir du 24 décembre, le ciel était lourd et blanc. Coincé entre la bibliothèque et le fauteuil Ikéa, le sapin de polystyrène clignotait du mieux qu’il pouvait. Karen attendait ses parents et son amie Coco. Pour une fois, elle avait sacrifié son peu d’intérêt pour les réveillons et fait l’effort d’organiser la soirée, pour Elliot. Ce serait très simple, intimiste. Point d’orgie de nourriture, point de cadeaux somptueux. Juste la chaleur des gens qu’elle aimait le plus au monde et quelques menus présents affectifs.

Les invités arrivèrent et déposèrent chacun au pied du sapin, un paquet pour Elliot, en prenant soin de raconter qu’ils avaient croisé le père Noël dans la rue.

Le petit garçon remercia et s’empressa d’ôter les papiers d’emballage. Dans le premier paquet, un sabre laser, comme au magasin. Dans le second, un masque de guerrier Jedi et dans le troisième, le bébé phoque. Elliot scruta le fond des boîtes, au cas où le père Noël aurait répondu à sa lettre, mais rien.

Le repas avait commencé ; ça parlait et ça riait trop fort. Après avoir goûté le velouté d’endives amoureusement préparé par sa mère, Elliot se glissa sous la table, avec Gulliver et le bébé phoque.

dis, mon chat, tu crois que le père Noël a oublié mon papa ?

Gulliver répondit en frottant sa tête sur les genoux du petit garçon et en ronronnant.

Soudain, un silence se fit. On avait sonné à la porte. Karen se demanda qui ça pouvait bien être à cette heure tardive, elle n’attendait plus personne. Elliot bondit, le bébé phoque toujours dans ses bras, et suivit sa mère jusqu’à la porte d’entrée.

Un homme jeune, barbu, le teint basané, la tête couverte d’un bonnet de laine gris, vêtu d’une parka kaki et chaussé de baskets, se tenait sur le palier. Il dit « bonjour« .

Karen hésita un instant, surprise de cette visite incongrue. Mal à l’aise, elle demanda ce que voulait l’homme, qui répondit :

je suis from Irak, do you understand ?

Elliot sentit son coeur battre à toutes volées ; il avait compris un seul mot : Irak.

avez-vous une cigarette s’il-vous-plaît ?

Karen connaissait bien ces migrants qui avaient envahi les abris de fortune dans la ville, dans l’attente d’une opportunité de partir en Angleterre. Ils étaient là depuis longtemps, gênaient un peu la population autochtone, mais n’étaient pas agressifs, mendiaient seulement parfois quelque argent pour acheter du tabac ou téléphoner dans leur pays. Ce soir, c’était Noël et elle n’avait pas le coeur à refuser l’aumône d’une cigarette.

– oui bien sûr, attendez moi, je reviens.

Pendant qu’elle retournait vers la cuisine, devant ses invités ébahis, Elliot restait planté là, devant l’homme étranger, le fixant de ses yeux étonnés, plein d’espoir.

L’homme lui sourit et avec un accent étrange, lui demanda :

what’s your name ? ton nom ?

– Elliot, répondit l’enfant, d’une petite voix timide

– moi, Akram

c’est toi mon papa ?

L’homme, surpris, allait répondre par la négative lorsque Karen revint, son paquet de Rothmans à la main.

allons Elliot, laisse le monsieur tranquille, tu vois bien qu’il est pressé de partir…

– non, maman, c’est mon papa, il s’appelle Akram et il vient d’Irak !

Karen était très embarrassée. C’était complètement débile, mais prise d’un fou délire, elle invita l’homme à entrer.

venez Akram, nous allions manger le dessert, entrez donc !

Hésitant, l’homme rougit et fit mine de refuser mais Karen insista. Les convives s’étaient tus, gênés par cette présence innopportune. Karen fit assoir Akram en bout de table, à côté de son fils qui ne le quittait pas des yeux.

Quelques questions fusèrent, toutes axées sur la condition des migrants errant dans la ville. Dans un Français approximatif, Akram répondait très brièvement, plus gênés encore que ses hôtes et baissa le nez dans son assiette.

Elliot avait repris du dynamisme et, posant sa menotte sur la main rêche et brune de l’homme étranger, lui demanda :

dis, tu veux jouer dehors avec moi ?

L’homme, amusé et attendri,  lui sourit à nouveau :

it’s cold…il fait froid …, you know ?

– oui mais regarde, il neige !

Tout le monde se tourna vers la grande baie vitrée où de gros flocons s’écrasaient en tourbillonnant. Elliot, complètement excité, prit la main de l’homme, le tira de toutes ses forces vers la porte d’entrée.

viens, viens vite, viens voir la neige avec moi !

Sans tout comprendre, Akram se dépêcha d’avaler une bouchée et suivit le petit garçon. Avant que Karen n’ait eu le temps de les rattraper, ils étaient déjà tous deux dans le jardin.

La neige se mit à tomber de plus belle et quelques minutes plus tard le sol était recouvert du merveilleux tapis blanc. Derrière la vitre, Karen et ses invités contemplaient avec stupéfaction ces deux êtres tellement différents qui riaient et dansaient sous la neige.

Rêveuse, elle s’entendit murmurer : « c’est son plus beau Noël je crois, mais demain sera un autre jour, son papa retournera en Irak »….