sursaut

Le ciel s’est perdu dans la mer. A moins que ce soit la mer qui s’est perdue dans le ciel. Accoudée au rebord en bois poisseux et luisant de la jetée, le regard dans le flou, je me perds aussi.

Le silence fait mal aux oreilles ; seules résonnent mes pensées. Au travers l’opacité brumeuse qui m’enveloppe, se détachent quelques faibles lueurs en mouvement. Bateaux fantômes fuyant vers ailleurs.

C’est un novembre étrange que celui-ci, doux et gris comme un ventre de chaton, mélancolique comme une sonate de Chopin. Et je n’aime pas Chopin. Comme je n’aime pas la torpeur imbécile qui m’envahit.

Certains me disent « lâche-toi ». Il est difficile de libérer des mots enclavés dans une pudeur pseudo-poétique, sous peine de trahir un personnage. Difficile de franchir la barrière de l’auto-censure, sans risque d’exploser.

Tout n’est qu’eau de rose. Je pose des mots sur la toile comme on offre une boite de bonbons. Acidulés ou sucrés, qui font du bien quand il pleut.

Mais le film n’est pas terminé et on n’extermine pas les démons avec des bonbons…

Sur l’écran gris blanc de l’horizon, se profilent les mots écrits sur la première page : « puisqu’on a décidé de tout se dire, je m’appelle Marie-Louise, Marilou pour les intimes ».  mdajetée2015

le radeau ivre

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Le livre resté ouvert sur la grève, attendait.

Opalie contempla son oeuvre inachevée, un radeau fabriqué de milliers de pages couvertes d’hiéroglyphes disséqués, incompréhensibles. Elle avait soigneusement ligoté d’algues cette embarcation fragile et l’avait enduite de cire afin qu’elle ne coule pas trop vite.

Un seul maillon manquait à l’ouvrage, le plus précieux, celui qu’elle hésitait même à toucher du bout des doigts. Un livre né un matin nouveau, qui sentait bon les embruns et regorgeait de tendresse, dont les notes chantaient encore au gré du vent.

Les dernières pages du livre, vierges, s’épuisaient. Naufragées oubliées, plus aucune plume ne les faisait crisser d’allégresse.

Le radeau était presque prêt. Il ne songeait qu’à voguer sur les crêtes des vagues, à disparaître au creux d’une houle, à ressurgir puis sombrer encore.

Jusqu’à ce que l’ivresse libératrice l’emporte loin, au-delà de l’infini.

Seul ce dernier livre retardait son départ, l’unique, capable de l’équilibrer assez longtemps pour son lointain périple.

Opalie entendait les appels impatients du radeau, son désir fou de fuir dans l’oubli. Mais elle hésitait encore et chercha un mot qui aurait pu tout changer. Elle ne le trouva point.

Alors, délicatement, elle referma le livre resté sur la grève, le prit dans ses bras, y déposa un baiser. Puis l’attacha fermement à la proue, tel un oiseau blanc aux ailes dépliées.

La marée haute grondait, prédatrice avide de déchirer ses proies. Les pieds nus dans le sable mouillé, Opalie poussa l’embarcation de toutes ses forces vers le large.

Le poids des pages écrites lui faisait mal aux muscles. Le gémissement du vent contraire, lui faisait mal à l’âme. Elle eût bientôt de l’eau jusqu’à la taille quand soudain le radeau glissa seul et se mit à tanguer.

Dans un dernier effort, Opalie se hissa sur l’amas de papier ciré, entoura la proue de ses bras et se laissa porter…