sens dessus dessous ou l’inverse

Il était une fois, une fille insensée qui vivait à l’envers.

Au début, elle avait tenté de marcher la tête en haut, mais elle se rendit vite compte que son monde à elle ne ressemblait en rien à ce qui l’environnait.

Elle avait même essayé de communiquer avec ceux qui marchaient les pieds sur terre, mais elle s’aperçut très vite que tout dialogue était impossible.

Alors, elle décida de se renverser complètement afin d’être en accord avec elle-même.

Il n’est pas aisé de vivre à l’envers ; il est quasiment impossible de s’intégrer dans le moule. Les moules étant tous fabriqués pour ceux qui vivent à l’endroit.

Lipao, c’était son nom inversé, se sentait bien seule sur cette sphère retournée. Elle n’y voyait que des pieds, des pieds de toutes sortes, des fins, des gros, des noueux, des tordus, des habillés, des nus… Aucun d’entre eux n’avait la parole sensée, c’était lassant.

Sauf qu’un jour,  elle rencontra un ver de terre qui vivait un jour à l’endroit, un jour à l’envers, selon la direction que prenait sa galerie. Le ver de terre, fort intrigué par cette tête à ras du sol, lui demanda qui elle était…

– « je suis Lipao, une fille qui n’a pas toute sa tête, enfin, je dirais plutôt, qui a la tête à l’envers

– très intéressant, moi je ne sais pas où se trouve ma tête et où se trouve ma queue…nous sommes un peu semblables, n’est-ce-pas ?

– ma foi, c’est bien possible. Mais dites-moi, sommes-nous seuls à vivre sens dessus-dessous ?

– non, je ne crois pas. Mais, voyez-vous, ceux qui vivent à l’endroit l’ignorent et ceux qui vivent à l’envers ne le savent pas plus. En réalité, tout cela n’a aucune importance ; le principal étant  de se sentir bien dans sa peau…

– dans sa peau…oui oui bien sûr, vous avez raison. Comme j’aimerais changer de peau !

– c’est très simple ma chère, il suffit de le vouloir et d’abandonner toute notion d’appartenance. Regardez-moi donc ! »

Sur ces mots, le ver de terre mua, abandonnant la peau dont il n’avait plus aucune utilité et tout neuf, il dressa l’une de ses extrémités vers le nez de Lipao.

-«  ne trouvez-vous pas que cette nouvelle peau me sied à merveille ?

– effectivement, celle-ci est très jolie. Mais n’étant pas ver de terre, enfin je ne crois pas, je suis condamnée à vivre dans ma vieille peau la tête en bas….

– ce n’est pas mon problème. Veuillez m’excuser, mais il faut que je vous quitte, on m’attend là-haut, enfin je veux dire, en-bas… »

Lipao se sentait légèrement ridicule. A force de vivre à l’envers, elle n’avait réussi qu’à dialoguer avec un ver de terre sans queue ni tête.

Après mure réflexion, dans un ultime effort elle décida de se remettre à l’endroit…, c’est à dire à l’endroit des autres.

Le monde n’avait pas changé…Elle n’y comprenait toujours rien et se demandait dans quelle direction il lui faudrait aller pour qu’elle se sente bien dans sa peau.

Quand une tête qui passait par là, l’aperçut et l’accosta :

–  « bonjour, comment allez-vous ?  »

La tête inquisitrice avait deux yeux de braise et un sourire gourmand.

Contre toute attente, Lipao comprit la question bien qu’elle fusse posée à l ‘endroit, mais n’y trouvait aucun sens. La retournant à l’envers, elle tenta d’y répondre de façon sensée. Ce qui n’était pas mince affaire.

Pour se faire, il lui fallait détourner le regard de son nombril qui n’avait ni endroit ni envers et plonger dans les yeux de braise, envers et contre tout. danger – se dit-elle – vais-je trouver un équilibre dans cet espace insensé ?

Devant son hésitation, le sourire gourmand et moqueur s’élargit :

– » donnez-moi la main, ou le pied si vous préférez ! Mais plongez donc ou bien envolez-vous ! »

Lipao rougit de tant d’audace mais s’en amusa. Elle n’avait pas coutume de rencontrer des têtes à l’endroit qui pensaient dans tous les sens. Et cela lui plut. Alors elle tourna cent fois sa langue dans le sens horaire et finit par répondre quelques mots ordinaires :

« je vais bien merci »

Alors le monde lui parut d’une simplicité désarmante et sensée.

un amant pas comme les autres

aube

Des semaines longues comme des siècles s’étaient écoulées. Cette attente la minait jusqu’à la moelle et l’affaiblissait de jour en jour. Elle n’avait plus la force de scruter l’horizon et bientôt la résignation s’insinua.  Il ne lui restait plus qu’à apprivoiser la nuit, question de survie.

Il est courant de croire que les choses arrivent au moment où l’on s’y attend le moins. Et ce fut précisément le cas. Un matin frileux comme tous les matins, à l’instant où le merle se mit à chanter, il ré-apparut.

Insouciant, taquin tel un enfant qui aurait fait une bonne blague, il se glissa jusqu’à elle. La douce chaleur de ses caresses eurent tôt fait de vaincre toute résistance. Emoustillée malgré elle, mue par un désir soudain, sans plus réfléchir elle se dénuda.

Comme par enchantement les rancoeurs avaient disparu, l’interminable attente oubliée. Ils étaient seuls au monde, réunis, enfin. Gourmande et ravie, elle savoura sans remord cette renaissance des sens.

Le temps s’arrêta mais les heures passèrent. Elle aurait voulu le retenir pour l’éternité, prête à toutes concessions. Mais elle sut qu’il repartirait, consciente de l’éphémère et certaine de sa  trahison future. Supplier ne servirait à rien, elle ne maîtrisait pas la situation. L’empreinte sur sa peau serait son unique souvenir.

Le soleil n’étant pas un amant comme les autres, il a l’élégance de couvrir d’or celles qui l’adorent. A la fin du jour il s’éloigna puis s’évanouit dans la mer, comme certains fuient dans le silence.

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belle….

Le hasard fit que je me trouvai assise face à elle, en terrasse de ce café du port. C’était encore l’été en ce mois d’octobre déjanté. Elle portait une robe en coton noir dont le décolleté baillait un peu trop sur l’éclat satiné d’un morceau de peau.

Je ne sais la raison pour laquelle je ne pus détacher mon regard. Peut-être à cause de la lenteur de ses gestes, peut-être à cause de sa triste rêverie. Ou simplement parce-qu’elle commanda un verre de vin rosé.

Elle ne me voyait pas, d’ailleurs elle ne voyait personne. J’aurais voulu m’assoir à sa table, la toucher du bout des doigts, la dessiner. J’imaginai mon trait de crayon ourlant précisément la courbe de ses lèvres, la ligne pure de son nez aquilin, l’arc de ses paupières à demi-closes. Puis de mon fusain, noircir fiévreusement le désordre de sa longue chevelure.

Un rayon de soleil bas la fit se protéger le visage d’une main. Je sentis son agacement soudain et tremblai déjà qu’elle s’en aille. C’est alors que j’eus l’audace de lui sourire et à cet instant, son téléphone bipa. Elle s’empressa de lire le message.

Elle reposa l’appareil et scruta intensément la bâche bleue qui abritait la terrasse du café. Les nouvelles n’étaient pas bonnes, assurément.

Etait-ce un homme qui lui faisait mouiller les yeux ? Ou était-ce une femme ?