cailloux

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Je ne fus pas surprise lorsque j’aperçus sa minuscule silhouette en tache claire sur le fond gris-bleu de ce matin d’automne. Comme un rendez-vous incontournable avec moi-même, elle était là, qui m’attendait.

De son château de sable mangé par les vagues, il ne restait qu’une étoile de mer desséchée qu’elle avait posée au sommet de la plus haute tour. Elle contemplait son étoile en chantonnant d’une voix fluette :

« non, non, le ciel n’est pas gris,

sha la la la li,

non, non, le vent n’est pas froid,

sha-la-la-la »

En m’approchant un peu, je vis qu’elle était pieds nus. Entre ses orteils coulaient des rigoles d’eau salée qui lui rougissaient la peau. Elle écarta les pouces pour créer des rivières. Ses talons s’enfonçaient dans le sable mouillé.

Quand elle me vit enfin, elle me sourit et me demanda :

« tu m’aides à transporter mes cailloux ?« 

Je remarquai alors son seau en plastique, rempli de galets. Pour une si petite fille, c’était beaucoup trop lourd et je m’étonnai de cet étrange manège. Sans attendre que je lui pose la question, elle me dit :

« ce sont des cailloux très importants, je voudrais les mettre à l’abri« 

Elle posa sa menotte sur l’anse du seau et m’invita de son regard blue-jean. Je me penchai un peu et posai ma main sur la sienne. A nous deux, nous soulevâmes le seau qui tout à coup devint aussi léger qu’une plume de goéland.

D’un signe elle me désigna une embarcation légère.

Nous prîmes la mer jusqu’à l’île aux oiseaux.

Là, elle prit les cailloux un à un, les disposa en arc-de-cercle pour former une phrase qui me laissa muette : « carpe diem« …

souvenez-vous, Marilou

Rien ne change jamais…

Il y a bien longtemps, ce blog donnait naissance à son personnage principal : Marilou. Certains fidèles « followers » s’en souviennent peut-être. Tour à tour mélancolique, furieuse, joyeuse ou malicieuse, Marilou s’est gravée dans ma chair. Longtemps cachée dans son antre, j’ai décidé aujourd’hui de la faire revivre car…rien ne change jamais. 

Souvenez-vous, c’était la fin d’un été…

Le château prenait forme peu à peu. J’observais cette petite fille blonde aux cheveux bouclés, qui bâtissait son édifice depuis des heures. Toute seule, elle semblait ne pas se rendre compte du temps qui passait et s’évertuait à dresser une quatrième tour. Il me semblait bizarre qu’elle ne fut pas accompagnée. Autour de nous, les parents des autres enfants faisaient des pâtés de sable, creusaient des tunnels, mangeaient des glaces. Et elle, seule avec ses petites mains, construisait un château, sans que personne ne semblât s’en soucier.

Allongée sur le sable, je lisais le dernier Nothomb, sans enthousiasme. Il y a les livres qu’on aime, et puis il y a ceux qu’il faut avoir lu pour ne pas mourir idiote. J’étais donc l’idiote lisant le dernier roman de cette auteure excentrique qui faisait la une de la rentrée littéraire.

Pendant ce temps, à quelques mètres de moi, la petite fille s’appliquait très sérieusement à son travail de maçonnerie. Cette vision me troublait et m’empêchait de me concentrer sur ma lecture.

Des images lointaines ressurgissaient, celles d’une autre petite fille blonde, aux cheveux raides celle-là, faisant les mêmes gestes, sous l’oeil attentif de sa mère, quelques décennies auparavant.

C’était un jour de canicule et toute la population des terres avait envahi la côte, pour respirer un peu. Je devais avoir quatre ans et j’avais quitté mon château en construction pour suivre un ballon qui courait. Quand je l’eût rattrapé, un garçon me l’arracha des mains.

Déçue, je fis demi-tour, mais dans la foule bigarrée des parasols, je ne retrouvais plus celui de ma mère. Mon château avait disparu lui aussi, mangé par les vagues. J’étais seule dans un monde inconnu, sans repère. Un uniforme bleu marine s’aperçut de mon désarroi et je fus conduite au poste de secours de la plage. Ma mère vînt me chercher un siècle après.

Ce fut la première grande peur de ma vie. C’est la raison pour laquelle je m’inquiétais pour cette fillette solitaire.

Je finis par abandonner mon livre sur ma serviette et me décidai à l’approcher

bonjour, il est beau ton château

– il n’est pas terminé

– veux-tu que je t’aide ?

Elle hésita un instant, rejeta sa chevelure ébouriffée en arrière, et plongea son regard bleu gris dans le mien.

tu sais arrêter les vagues ?

Je ne m’attendais pas du tout à ce genre de question, mais puisque j’avais offert mon aide, il fallait bien que je m’en sorte, d’une façon ou d’une autre.

je peux construire une digue pour les repousser

alors d’accord

Il était urgent d’optempérer, compte tenu de la vitesse à laquelle la mer montait. Je commençai à rassembler des mottes de sable et à les colmater pour former une espèce de mur éphémère. La petite fille avait terminé sa tour et creusait délicatement des créneaux sur le sommet, à l’aide d’un coquillage couteau.

Assez satisfaite du résultat, elle se tourna vers moi.

le château est prêt pour les invités

– quels invités ?

– les invités pour le bal de ce soir

Je ne répondis pas, trop occupée à construire ma digue. Il ne fallait pas que le château s’écroule avant que les invités arrivent !

Hélas, à cet instant déferla une vague plus forte que les autres qui saccagea tous nos efforts. De notre création, il ne restait plus qu’une masse informe qui fondait lamentablement. J’étais sincèrement désolée de n’avoir pas su protéger le château et je ne savais comment réparer cette catastrophe.

Ses grands yeux tristes me faisaient mal.

Une seconde vague me mouilla les jambes et me fit sursauter. Le nez écrasé sur celui d’Amélie Nothomb, j’ouvris les yeux. En relevant la tête je cherchai immédiatement la petite fille….personne sur cette plage déserte,  à part un pêcheur de crevettes.

avez-vous vu une petite fille blonde par ici ?

– non je n’ai vu personne à part vous !

Sur ma serviette de plage, Amélie Nothomb avait le sourire ironique....

Save

Save

Dessine-moi un câlin

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En me réveillant ce matin,

j’ai cherché mon câlin.

Il était parti en emportant son oreiller.

Sa place était déjà refroidie

et sous les draps,
aucun pli.

Déçue qu’il ne m’ait pas attendue,

j’ai embrassé mon édredon
et l’ai serré très fort.

Le jour s’est levé, et moi aussi.

Dans la chambre à côté,
une petite fée dormait.

Quand elle m’appela,
j’accourus lui faire un câlin.

De sa petite voix ensommeillée,
elle demanda :

 « tu pleures ? »

 « non, pas du tout, j’ai les yeux qui piquent »

Puis elle me prit par la main,

m’entraîna sur sa planète.

D’un coup de baguette,
elle fit apparaître

une feuille de papier
et des crayons de couleur.

« tu veux un dessin ? »

« oui, s’il-te-plaît, dessine-moi un câlin » !

le pays des autres

Dans une autre vie, j’avais une amie prénommée Marilou.

Il m’arrive parfois de penser à elle, comme aujourd’hui…

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Le pays des autres

La petite fille tenait serré son chat contre elle. Son regard profond et malicieux en disait long lorsqu’elle aperçut Marilou.

Que faisait-elle là, toute seule, à l’orée de la forêt ? Pourquoi la dévisageait-elle ainsi ? Avait-elle peur qu’on lui vole son chat ?

Marilou s’apprêtait à lui offrir une aide, une écoute, quand la petite fille la questionna tout de go :

où vas-tu ?

– je ne sais pas

– il y a quatre chemins par ici

– oui, je vois, à ton avis, lequel dois-je prendre ?

– c’est toi qui choisis

– et toi, que fais-tu ici toute seule ?

– je t’attendais

pourquoi ?

– parce-que c’est toi qui es perdue…

Une si petite fille qui, d’une phrase, avait tout résumé. Marilou se sentait violée dans son âme, nue devant l’évidence. Si elle-même ignorait quel était le bon chemin à prendre, comment cette enfant le saurait-elle ?

Elle était si petite, elle paraissait si fragile malgré son franc sourire.

si tu prends ce chemin-ci, tu retournes au pays des loups. Je te préviens, les arbres y sont tortueux et les loups ne sont plus que statues de pierre. Il n’y a plus âme qui vive là-bas. A toi de voir…

Marilou n’ignorait pas que le pays des loups, tel qu’elle l’avait connu, s’était métamorphosé en un désert hostile, de pierres, de ronces et d’arbres morts. Les loups, à force de hurler, s’étaient figés, gorge déployée et crocs saillants.

si tu prends celui-là, tu vas vers le pays de Nan. Tu sais, ce pays où toutes les histoires finissent bien, où les larmes ne coulent jamais. Mais il n’existe que dans ton imaginaire…c’est toi qui l’a inventé et on ne vit pas de chimère.

La petite fille avait raison. Le premier chemin menait vers un enfer, le second vers une illusion. Marilou cueillit un brin d’herbe et en chatouilla le nez du chat qui lui rappelait Charlie, réfléchit quelques instants et d’une voix à peine audible, demanda :

et ce chemin baigné de lumière, juste derrière toi…où mène-t-il donc ?

– vers le pays des anges…

– ce doit être magnifique, n’est-ce-pas ?

– oui, c’est le plus merveilleux des pays, mais celui-là tu ne peux le choisir, il te faut y être invitée…Je connais tes pensées, Marilou ; chasse-les ! Rien ni personne ne vaut que l’on transgresse la Loi.

Elle avait honte soudain, d’avoir osé penser que sa vie valait moins que rien. La haine et le mensonge, puis la négation même de sa propre existence, l’avaient à ce point meurtrie qu’elle en déraisonnait parfois. Mais elle se ressaisit :

dis-moi, petite fille, tu ne me donnes pas vraiment le choix…Il ne reste qu’un seul chemin, celui-là, sur ma droite. Qu’en penses-tu ?

– je n’en pense que du bien ; ce chemin te mènera vers les autres…

– les autres…qui ?

Ceux que tu ne vois plus depuis si longtemps, ceux vers qui tu pourrais tendre la main, offrir un sourire…ou autre chose. Au pays des autres, les gens te parlent et t’écoutent. Ils t’ouvrent leur coeur et leur porte, sans calcul, simplement parce-que tu es toi. Ils ne possèdent peut-être pas la Connaissance mais leur coeur est pur et sans détour. Dans ce pays les arbres sont droits et généreux…

Etait-ce une petite fille ou une voix intérieure qui venait de lui tenir ce beau discours ? Marilou hésitait.

Elle pensa à tout ce qu’elle avait sacrifié, pour rien. Elle pensa tristement au chat Charlie. Elle pensa à tous ces visages masqués qui l’entouraient…Alors elle se dit qu’il était temps de prendre le bon chemin, vers le pays des autres.

La petite fille se leva, lui déposa un baiser sur la joue et partit en tenant son chat serré contre elle.

M.D. 2011

prière pour une petite fée

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Les oyats se sont figés sur les dunes ; le sable s’est aggloméré, tendu. Les goélands se sont tus. Planète Opalie retient son souffle…

Que se passe-t-il donc au pays du vent ? Une petite fée nommée Irina se prépare à faire un long voyage, vers le pays blanc. Là-bas, l’attend le grand magicien, celui qui a promis d’offrir un peu plus de lumière à l’écran bleu de ses yeux paresseux.

Rien n’est important que les yeux d’une petite fille ; les anges le savent bien, qui lui chuchotent à l’oreille :

« Ô petite fée, que ton sommeil parfumé à la pomme te soit doux.

Que tes rêves t’emportent vers ces contrées magiques,

Où les petites filles dansent une ronde sans trébucher,

Où les couleurs éclatent de mille feux,

Où les doux visages que tu aimes ne sont pas flous,

Où enfin tu verras les oiseaux voler dans ton ciel.

Et lorsque tu reviendras de ce grand pays tout blanc,

nous serons tous là…heureux autour de toi.

…On dit même que la bonne nouvelle

jusqu’au pays des montagnes noires, se répandra… »