orage

Le ciel est lourd et gris comme un chagrin d’amitié.

L’horizon s’est perdu. Immobile et silencieuse, la mer s’est faite métal. Les ailes et les voiles sont repliées, dans l’attente d’un dénouement.

Plus un souffle…

J’ai la gorge sèche et le dos qui dégouline.

Il fait soif.

Et dans ma tête, cette route à l’asphalte brûlant, menant vers nulle part. Et ce vent chaud qui me cartonne les joues. Le GPS qui devient fou et la GoPro qui avale les miles aux mille visages…et ce coyote qui nous fixe…

Les cumulonimbus s’amoncellent, il fait presque nuit. Un frisson me parcourt, j’ai froid maintenant. Gonflé de rancoeur et d’amertume, le ventre du ciel est prêt à éclater.

Qu’il se libère, enfin !

Soudain un éclair violet, puis grondement de tambour. Les nuages se déchirent, tentent de s’enfuir, effarés. Un autre éclair illumine la plage toute entière. Les tambours se rapprochent…

Une grosse larme de pluie me tombe sur le crâne, puis deux, puis trois…Enfin le ciel pleure et creuse des cratères fumants dans le sable.

Et dans ma tête, les colliers de perles pendus aux arbres qui ruissellent. Nous pataugeons dans les flaques et rions comme des fous. La sirène du bateau nous salue une dernière fois.

Et cette musique qui ne me lâche pas….

pomme d’api et coquillage

Pas complètement déserte mais presque, la plage soupirait d’aise dans la douceur inattendue de cet après-midi de novembre. Je marchais nez au vent, sans masque, savourant comme une gourmandise chacun de mes pas dans les vagues. Ivre de cette liberté retrouvée.

pour trois  heures, tout oublier

pour trois heures, la mer et moi

Les goélands sont un peu maigres cette année. Faisant fi de l’interdiction municipale, j’avais apporté du pain ; aussitôt je fus entourée d’une folle voltige argentée. Les cris stridents et  les chamailleries de mes chers volatiles, me firent éclater de rire. Il y avait longtemps que je n’avais pas ri.

Toute à mon insouciance, je ne remarquai pas immédiatement sa minuscule silhouette se détachant à contre-jour sur l’horizon . Mais oui, c’était bien elle, la fillette à la frange blonde et aux pieds nus.

J’aurais du m’en douter, puisqu’elle est toujours là quand il le faut.

Accroupie, elle dessinait des arabesques sur le sable mouillé et formait des étoiles avec des coques et des moules. Comme d’habitude, elle semblait esseulée et je m’interrogeai : elle n’a donc pas école, comme les autres ?

Sans me donner le temps de lui poser la question, elle releva le nez, sourit et me lança : « je t’ai gardé le plus beau de mes coquillages ».

Des plis de sa jupette, elle sortit son trésor, un magnifique spécimen blond au ventre de nacre rose, et le brandit triomphalement. Je n’avais vu ce genre de coquillage qu’en photo, jamais sur les rivages de la mer du nord. Il me parut très exotique, sans doute échoué là par hasard, porté par des courants obscurs. Peut-être l’avait-on déraciné volontairement, peut-être …

La petite aux pieds nus s’était approchée très près. Elle souleva mes cheveux et colla le coquillage à mon oreille : « écoute ! »

Il eût été cruel de lui dévoiler une explication scientifique qui détruirait la légende. Je fis donc  semblant d’écouter attentivement la résonance de ma propre existence. Ce qui ma foi, était plutôt rassurant…

Faisant mine d’approuver je voulus lui rendre son bien, mais elle insista : »écoute encore ! »…J’obtempérai. Peu à peu, d’autres sons me parvinrent, d’abord étouffés, puis très clairs : quelques accords de guitare, des rires d’enfants, un été d’opaline, une pluie qui fait des claquettes, un hurlement de loup, le clic-clang d’un Zippo, un bruissement d’ailes, le claquement d’une voile, le vent du désert…

« J’y ai gravé tout ce que tu aimes » m’annonça-t-elle, joyeuse.

Emerveillée, je la remerciai chaudement. N’ayant qu’une pomme rouge dans mon sac, je lui offris. C’était bien peu mais elle sembla ravie et se mit à chantonner : »pomme de reinette et pomme d’api »…

Pour trois heures ou un peu plus, la mer et moi…

souvenez-vous, Marilou

Rien ne change jamais…

Il y a bien longtemps, ce blog donnait naissance à son personnage principal : Marilou. Certains fidèles « followers » s’en souviennent peut-être. Tour à tour mélancolique, furieuse, joyeuse ou malicieuse, Marilou s’est gravée dans ma chair. Longtemps cachée dans son antre, j’ai décidé aujourd’hui de la faire revivre car…rien ne change jamais. 

Souvenez-vous, c’était la fin d’un été…

Le château prenait forme peu à peu. J’observais cette petite fille blonde aux cheveux bouclés, qui bâtissait son édifice depuis des heures. Toute seule, elle semblait ne pas se rendre compte du temps qui passait et s’évertuait à dresser une quatrième tour. Il me semblait bizarre qu’elle ne fut pas accompagnée. Autour de nous, les parents des autres enfants faisaient des pâtés de sable, creusaient des tunnels, mangeaient des glaces. Et elle, seule avec ses petites mains, construisait un château, sans que personne ne semblât s’en soucier.

Allongée sur le sable, je lisais le dernier Nothomb, sans enthousiasme. Il y a les livres qu’on aime, et puis il y a ceux qu’il faut avoir lu pour ne pas mourir idiote. J’étais donc l’idiote lisant le dernier roman de cette auteure excentrique qui faisait la une de la rentrée littéraire.

Pendant ce temps, à quelques mètres de moi, la petite fille s’appliquait très sérieusement à son travail de maçonnerie. Cette vision me troublait et m’empêchait de me concentrer sur ma lecture.

Des images lointaines ressurgissaient, celles d’une autre petite fille blonde, aux cheveux raides celle-là, faisant les mêmes gestes, sous l’oeil attentif de sa mère, quelques décennies auparavant.

C’était un jour de canicule et toute la population des terres avait envahi la côte, pour respirer un peu. Je devais avoir quatre ans et j’avais quitté mon château en construction pour suivre un ballon qui courait. Quand je l’eût rattrapé, un garçon me l’arracha des mains.

Déçue, je fis demi-tour, mais dans la foule bigarrée des parasols, je ne retrouvais plus celui de ma mère. Mon château avait disparu lui aussi, mangé par les vagues. J’étais seule dans un monde inconnu, sans repère. Un uniforme bleu marine s’aperçut de mon désarroi et je fus conduite au poste de secours de la plage. Ma mère vînt me chercher un siècle après.

Ce fut la première grande peur de ma vie. C’est la raison pour laquelle je m’inquiétais pour cette fillette solitaire.

Je finis par abandonner mon livre sur ma serviette et me décidai à l’approcher

bonjour, il est beau ton château

– il n’est pas terminé

– veux-tu que je t’aide ?

Elle hésita un instant, rejeta sa chevelure ébouriffée en arrière, et plongea son regard bleu gris dans le mien.

tu sais arrêter les vagues ?

Je ne m’attendais pas du tout à ce genre de question, mais puisque j’avais offert mon aide, il fallait bien que je m’en sorte, d’une façon ou d’une autre.

je peux construire une digue pour les repousser

alors d’accord

Il était urgent d’optempérer, compte tenu de la vitesse à laquelle la mer montait. Je commençai à rassembler des mottes de sable et à les colmater pour former une espèce de mur éphémère. La petite fille avait terminé sa tour et creusait délicatement des créneaux sur le sommet, à l’aide d’un coquillage couteau.

Assez satisfaite du résultat, elle se tourna vers moi.

le château est prêt pour les invités

– quels invités ?

– les invités pour le bal de ce soir

Je ne répondis pas, trop occupée à construire ma digue. Il ne fallait pas que le château s’écroule avant que les invités arrivent !

Hélas, à cet instant déferla une vague plus forte que les autres qui saccagea tous nos efforts. De notre création, il ne restait plus qu’une masse informe qui fondait lamentablement. J’étais sincèrement désolée de n’avoir pas su protéger le château et je ne savais comment réparer cette catastrophe.

Ses grands yeux tristes me faisaient mal.

Une seconde vague me mouilla les jambes et me fit sursauter. Le nez écrasé sur celui d’Amélie Nothomb, j’ouvris les yeux. En relevant la tête je cherchai immédiatement la petite fille….personne sur cette plage déserte,  à part un pêcheur de crevettes.

avez-vous vu une petite fille blonde par ici ?

– non je n’ai vu personne à part vous !

Sur ma serviette de plage, Amélie Nothomb avait le sourire ironique....

Save

Save

un sapin devant la mer

Je me souviens de notre premier rendez-vous – le hasard n’existant pas – comme si c’était hier. Mais jamais je n’aurais imaginé qu’il serait présent à nouveau, toujours au même endroit, un an après…

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« Dr Livingstone I presume ? »

Ce fut la phrase bête qui m’était venue à l’esprit

lorsque je le rencontrai l’hiver dernier.

En approchant sa silhouette je m’étais aperçue

qu’il s’agissait d’un sapin esseulé.

Que faisait-il, posé là, oublié, abandonné ?

Probablement un sapin de trop, un qui dérange …

A moins qu’il ne fut un sapin original,

las de trôner devant une cheminée.

Alors il se serait évadé…

Alors il serait allé voir la mer…

Je m’étais assise près de lui pour lui tenir compagnie

et nous nous racontâmes notre vie.

Il me conta sa forêt, je lui parlai des monts d’Ardèche.

Ensemble nous nous prîmes à rêvasser…

La mer, indifférente, continuait à valser.

Je lui dis qu’il était beau.

Il rougit de plaisir,

alluma ses lumières et fit briller son étoile.

Au loin, des gens s’aimaient,

ou faisaient semblant.

Un navire qui passait nous salua puis disparut dans le soir.

Quelques flocons tourbillonnèrent

et vinrent mourir sur le sable.

Il était tard, on m’attendait.

Le sapin esseulé s’éteignit doucement

Et la mer, indifférente, continua à valser…

__________

A vous qui passez

Joyeux Noël !

 

 

 

Torpeur

chaud

La ville a chaud, elle transpire. Les rues sont vides , ils sont tous partis. Ils sont partis à la mer, ils sont partis à la campagne ou à la montagne. Et moi, et moi….La ville étouffe. Figée, sa peau craquèle sous les UV indice 30. Ses terrasses s’ennuient. Et moi, et moi…

Le ventilateur est en panne, je fonds. Les plantes et moi avons très soif. L’eau tiède du robinet ne pouvant nous satisfaire, je nous offre un pot de glace à la vanille, seul rescapé dans le réfrigérateur, désert lui aussi. Aussitôt, le philodendron se redresse en soupirant d’aise. J’ignorais que les plantes aimaient la glace à la vanille.

100 m2 de vide, rien que pour moi. Un luxe inouï dans cet univers clos bétonné. Les cadavres des moustiques piégés à l’ultra-son jonchent le sol. Le chat s’est réfugié sur la pochette glacée d’un vieux disque vinyl. Mon Perfecto pendu dans l’entrée, se lamente. Il aspire à l’automne. A la télé, Miss Météo annonce d’un air béat, des températures grimpantes, encore. La télé n’en peut plus, elle en a marre des infos, marre de la météo, marre de ces corps gras dénudés étalés sur les plages. Par pitié, je l’éteins.

Dans un recoin de ma tête, je revisite la fraîcheur verte des alpages, le silence troublé par le sifflement des marmottes. Est-ce possible qu’un tel paradis puisse exister ? Est-ce possible que je l’ai touché du doigt ?

Mon bunker est un tombeau. Alors je m’habillerai en noir. Affronter le dehors, regarder le soleil en face et lui faire un pied-de-nez. Oser lui dire mon courroux, oser lui avouer que j’ai hâte qu’il s’en aille. Oui, c’est ça, provoquer l’été meurtrier.

Le dos dégoulinant, des perles de sueurs sur le nez, je me cale dans le fauteuil metteur en scène de la terrasse du Harley’s. Le givre de mon citron pressé fond et forme une flaque sur la table. Derrière mes lunettes noires, les voitures passent, indifférentes et climatisées. Quelques rares touristes déambulent lourdement, égarés dans cette fournaise inhabituelle. Je regarde leurs jambes. J’adore regarder les jambes qui passent…

C’est étrange tout à coup, ces voitures qui ne roulent plus. Figées dans leur élan, elles stagnent sur le bitume enflammé. Sur les trottoirs, des statues de sel ont pris des positions bizarres. Paralysie totale pour la photo, clang !

Une chanson de Marilyn passe en boucle à l’intérieur du bar. Tiens, pourquoi ne passent-ils plus de blues ?

« – Excusez-moi madame, j’ai terminé mon service, pouvez-vous me régler l’addition s’il-vous-plaît ? »

Combien de temps me suis-je évadée ? Une minute ? Dix secondes ?

Mon verre s’est renversé sur ma robe noire, ça colle.

Poo poo bee doo !